Comme je suis à Genève ce samedi et que je n’ai rien de spécial à faire, j’ai convenu avec Suzanne Vischer que je lui rapporterais le carton d’affaires personnelles qu’elle n’a pas pu emporter hier avec elle.
À la fin de son pot de départ, on s’est retrouvées toutes les deux seules. Tout le monde s’était éclipsé et elle semblait un peu perdue, laissée à elle-même. Je l’ai aidée à ranger ses dernières affaires et à fermer son bureau.
Normalement, il est prévu qu’un Securitas accompagne les personnes qui quittent définitivement la banque. Pour s’assurer qu’elles n’emportent rien de confidentiel ou qu’elles ne détruisent rien en partant.
C’est arrivé.
Bien sûr, ces règles ont été mises en place surtout pour les cas de licenciement. Quand il y a un réel risque que l’employé veuille se venger. Pas pour un départ à la retraite comme celui de Suzanne Vischer. Alors, même si je ne l’avais pas prévu, j’ai décidé de me charger moi-même des formalités de son départ. La remise du badge. Le raccompagnement à la sortie. Je trouvais un peu triste de la laisser partir comme ça, escortée par un agent de sécurité.
Suzanne Vischer avait eu le temps de préparer son départ. Ça fait plusieurs semaines qu’elle vide peu à peu ses tiroirs et rédige des marches à suivre pour aider celle qui va la remplacer. Elle avait recommandé qu’il y ait au moins une semaine de passation de témoin, pour faciliter la transition. Mais Gautier n’a pas voulu. Je suppose qu’il préférait éviter que sa nouvelle assistante n’ait l’esprit pollué par Suzanne Vischer.
Bref, elle n’avait plus qu’un petit carton à rapporter chez elle. Mais c’était sans compter avec les cadeaux et les fleurs qu’elle a reçus pour son départ. Même si elle n’était pas la personne la plus populaire de la banque, elle était respectée et connaissait la plupart des employés. Et je pense que nombreux sont ceux qui se sont dit qu’ils aimeraient bien pouvoir eux aussi quitter la banque par la grande porte, après avoir atteint l’âge de la retraite. Alors la collecte organisée par la Réception a vite atteint des montant importants.
Bref, entre les bouquets, les cartes de vœux et les différents cadeaux, Suzanne Vischer s’est vite retrouvée débordée. Elle a proposé de revenir chercher le reste la semaine prochaine, mais ce n’est pas très bien vu. Alors, je lui ai proposé de m’en charger moi-même.
Il fait doux ce samedi matin. Un temps à aller se promener dans un parc de la ville ou dans les champs alentour pour admirer la nature qui se réveille. J’irai cet après-midi. Rien ne presse. Je ne vais pas aller bien loin. J’en ai un peu assez de ces allers-retours en Valais presque tous les week-ends. En hiver, le retour du dimanche est devenu cauchemardesque, quelle que soit l’heure qu’on choisit. Peut-être que j’irai me promener dans le vignoble du côté de Russin.
Suzanne Vischer habite dans un quartier que je ne connais pas. Sur la rive droite. Les Délices. J’ai de la chance et je trouve une place à 2 pas de chez elle. C’est un immeuble ancien, qui doit dater de 1910 ou 1920. Si je devais quitter mon appartement actuel, je déménagerais bien dans le coin. Ça a l’air calme, tout en étant très proche du centre.
L’ascenseur est délicieusement désuet, avec sa double porte et sa cage grillagée. La cabine est minuscule et j’ai un peu de peine à y entrer avec le carton.
Elle devait m’attendre car la porte s’ouvre presqu’immédiatement après que j’aie appuyé sur la sonnette en laiton doré. Elle me fait entrer en me remerciant avec empressement pour tout le mal que je me donne pour elle.
— Ah Élodie ! Comme c’est gentil à vous de m’avoir rapporté ces affaires !
Elle me fait asseoir dans son salon et me propose un café. Elle a préparé un gâteau de Pâques. Une spécialité de Bâle, d’après ce qu’elle me dit. C’est de là qu’elle vient. Comme son mari. Georg. Il est mort il y a une dizaine d’années. Un méchant cancer du poumon. Il faut dire qu’il fumait 2 paquets par jour. Elle dit ça d’un ton qui laisse transparaître la rancune qu’elle lui porte encore de l’avoir laissée seule.
D’après ce que je peux voir, l’appartement est ancien, mais assez vaste. Il devait abriter toute la famille, mais elle y vit seule maintenant. Ses enfants sont grands. L’aînée vit à Bâle. Une sorte de retour aux sources. Elle a épousé un homme qui travaille dans la chimie. Le second, un garçon, habite dans la vallée du Joux. Il travaille chez Jaeger-LeCoultre. Quelque chose en lien avec le réseau de distribution. Elle dit ça avec une fierté visible. Il voyage beaucoup, alors elle ne le voit pas souvent.
Entre la banque privée, la chimie et l’horlogerie, la famille a bien couvert les principales industries suisses. Si elle avait eu d’autres enfants, ils auraient sans doute travaillé dans le chocolat, le fromage ou les machines-outils.
Naturellement, tout est méticuleusement rangé chez elle, mais un coin du salon semble un peu moins ordonné. Presque bohème. Il y a un chevalet avec une petite toile posée dessus. Des pinceaux dans un pot et des tubes de couleur. Du work in progress. En balayant le salon du regard, je m’aperçois que les murs sont recouverts de tableaux. Des paysages de la région, pour autant que je puisse en juger. Je n’y connais pas grand-chose, mais je trouve qu’ils ont quelque chose de fort. Un je-ne-sais-quoi dans la composition et les couleurs qui les rend très modernes. Nerveux. On est loin des toiles cucul la praline des barbouilleurs du dimanche.
Elle me voit parcourir sa collection des yeux.
— Depuis la mort de mon mari, il faut bien que je m’occupe.
Elle dit ça, comme si elle s’excusait.
— J’aime beaucoup. Ne soyez pas si modeste. Vous avez vraiment du talent.
Elle rosit légèrement. J’ajoute sur un ton complice.
— Mais je ne suis pas sûr que ça plaise à Monsieur Gautier. Encore moins à Milou Dit-la-Ribaude !
Elle rit en se cachant la bouche. Elle imagine leur tête à tous les deux. L’idée la met en joie.
— Non, en effet…
Je passe une heure très agréable en sa compagnie. Je découvre une femme qui a dû composer avec la société, mais qui est loin d’être conventionnelle. C’est rafraichissant.
Pendant nos échanges, elle a finalement assez peu parlé de la banque. Elle a juste regretté, l’air de rien, que ses compétences n’ait pas été considérées à leur juste valeur par Charles Gautier. Au contraire de son père, qui lui confiait des responsabilités et qui avait visiblement une grande confiance en elle. Et clairement, elle, de son côté, l’admirait. Elle a les yeux qui brillent un peu en évoquant cette période. Peut-être même qu’elle était un peu amoureuse de lui.
Elle n’a manifestement pas la même opinion positive de son fils Charles. Pas le même calibre, d’après elle. Il est né avec une cuillère en argent dans la bouche et la banque lui est tombée dans les bras sans qu’il doive faire ses preuves.
Elle semble penser que son père ne lui aurait sans doute pas confié si facilement la barre du navire. S’il n’était pas mort subitement, son fils ne lui aurait probablement pas succédé.
Elle ajoute que, même s’il n’en est certainement pas conscient, Gautier va avoir de la peine sans elle. Après tout, elle connaît toute l’organisation sur le bout des doigts et lui a souvent soufflé la marche à suivre pour régler les problèmes. Persuadé de sa propre valeur, il ne s’en rend pas compte et pense qu’il est autonome, mais il va avoir une mauvaise surprise dès lundi, avec sa remplaçante.
— Vous savez, Élodie, il est incapable de se débrouiller seul. Il a des gens pour s’occuper de tout. Il a même un majordome chez lui pour gérer ses tenues. D’ailleurs, c’est moi, qui ne suis pourtant pas une jeunette, qui gérais tous ses mots de passe et ses codes d’accès. Il est incapable de s’en souvenir. Hier, il s’est mis à paniquer et voulait que je les lui imprime sur une feuille qu’il aurait glissé sous son sous-main. Vous imaginez la sécurité pour le directeur d’une banque suisse ! Si les clients apprenaient ça ! Il a accès à tous les comptes…
Je fais une mine de circonstance, entre choquée et amusée par ces révélations.
— J’ai vraiment dû insister pour le convaincre que c’était une très mauvaise idée. Que ce n’était vraiment pas sûr. Que n’importe qui pouvait tomber dessus. Que c’était le premier endroit où quelqu’un de mal intentionné irait regarder. Mais il y tenait absolument. De guerre lasse, j’ai fini par transiger et j’ai collé la feuille avec ses codes derrière la porte de l’armoire à pharmacie de sa salle de bains personnelle. Au niveau de la sécurité, ce n’est pas Fort Knox, mais c’est tout de même mieux que ce qu’il voulait au départ… Et après tout, c’est sa responsabilité. Tout ça ne me concerne plus.
En partant, elle m’offre l’un de ses tableaux.
— Ne protestez pas. Je ne sais plus où les mettre et mes amies n’en veulent plus… Alors, vous me rendez service.
Quand je me retrouve dans la rue, j’ai l’impression de m’être fait une nouvelle amie, même si c’est un peu tard.
Et quant à la banque, je ne sais plus si je dois en rire ou en pleurer.
Quand je pense aux semaines qui m’attendent, je crains que ce soit plutôt la 2ème option.