La balade à Russin était très agréable, avec de belles vues sur les coteaux de vignobles et une promenade bucolique le long de l’Allondon. La remontée vers le village était un peu rude et, après 2h30 de marche, j’étais vannée. Mais ça m’a fait du bien de faire un peu d’exercice et de prendre l’air.
J’aurais bien bu un coup pour me remettre, mais contrairement à n’importe quel village valaisan qui se respecte, il n’y avait pas l’ombre d’un bistrot. Pas étonnant qu’ils n’arrivent pas à écouler leurs stocks de vin.
Dimanche était particulièrement morose. Il faisait gris avec du vent et le centre-ville était totalement désert. Je n’avais pas grand-chose dans le frigo, mais je n’avais pas envie d’aller seule au restaurant. Alors, je me suis préparé une assiette de pâtes que j’ai agrémentées d’un mélange de moutarde et de ketchup. Pour la gastronomie et la ligne, on repassera.
Après avoir lancé une machine, j’ai hésité à aller au cinéma mais, au lieu de ça, je me suis bêtement endormie devant la télévision.
Bref, c’était un peu la lose et je n’étais pas fière de moi.
Plusieurs fois, j’ai eu le réflexe d’envoyer un message à Greg, mais je n’étais pas sûre que ce soit une bonne idée.
Il était à Bruxelles, alors je n’allais pas lui proposer de nous voir. Et puis, je ne voulais pas lui donner l’impression d’être désespérée ou de le harceler. Malgré ça, j’ai plusieurs fois commencé à taper des niaiseries affligeantes du genre « Coucou » ou « Ça va ? », avant de tout effacer pour ensuite hésiter encore…
J‘ai l’impression d’avoir à nouveau 15 ans, et ce n’est pas un bon souvenir.
Alors lundi matin, j’étais à la fois un peu angoissée à l’idée de retourner affronter une semaine au boulot qui s’annonçait déjà déprimante et impatiente d’avoir enfin l’occasion de revoir Greg.
Une vraie midinette, quoi…
Mais très vite, c’est plutôt la sensation d’être noyée sous les emmerdements qui l’a emporté. Avant même d’avoir eu le temps d’aller prendre mon premier café, j’avais déjà dans ma boite mail 3 nouvelles annonces d’absence pour des maladies apparues pendant le week-end et 2 démissions.
Et évidemment, il s’agit de bons éléments. Ceux qu’on ne voudrait pas voir partir. Ceux qui peuvent trouver facilement un autre job. Naturellement, ils souhaiteraient être libérés le plus rapidement possible.
En vérifiant, je constate qu’ils ont chacun plusieurs semaines de vacances accumulées, ce qui leur permettrait de partir assez vite. Avant la date-butoir du go-live en tout cas.
Il reste 60 jours 15 heures et 40 minutes avant la bascule.
Il va falloir que j’aille discuter avec Duplan pour savoir s’il est prêt à leur demander de rester jusqu’au bout de leur délai de préavis, quitte à leur payer les jours de vacances qu’on leur doit. Ça coûte assez cher évidemment, mais on a cruellement besoin de ressources pour mener à bien le projet. D’un autre côté, je ne pense pas qu’ils seront très motivés si on les force à rester…
Duplan a été très clair. On ne paie pas un sou de plus. Il va falloir se débrouiller avec le personnel disponible. Facile à dire…
Il en a profité pour me donner des consignes très strictes. Il faut tout faire pour pousser à la démission les personnes qui seront redondantes après la migration sur SwissBee. Il a établi une liste de tous ceux dont nous n’aurons plus besoin et dont le poste sera supprimé.
S’ils démissionnent avant ça, on n’aura pas à les inclure dans le plan social. Et à leur verser une indemnité. Faute de démission, on peut aussi tenter le licenciement pour faute ou rupture de confiance. Mais, il faut à tout prix éviter les recours pour licenciement abusif. On a déjà trop de cas en suspens aux Prud’hommes. Vraiment génial, ce programme…
— Alors débrouillez-vous, Élodie. Épluchez les enregistrements du temps de travail. Plongez dans les dossiers pour retrouver d’anciens avertissements ou des blâmes. Il faut trouver des infractions au règlement. Tout ce qui peut nous servir.
Il y a une bonne cinquantaine de noms sur sa liste. Ces manœuvres me dégoûtent et j’ai bien envie de lui balancer sa foutue feuille à la gueule.
Il va sérieusement falloir que je cherche un job ailleurs. Mais en attendant, je me contente de hocher la tête sans rien dire.
— Et si des collaborateurs viennent vous parler de harcèlement ou de mobbing, vous ne faites surtout rien. Vous les écoutez poliment mais laissez-les penser que c’est perdu d’avance. Que vous êtes de leur côté, mais que, soit dit tout à fait entre vous, ils feraient peut-être mieux de s’en aller pour ménager leur santé mentale. Bien entendu, le droit aux vacances reste suspendu jusqu’à nouvel ordre. Il y en a bien 2 ou 3 qui vont préférer donner leur congé plutôt que de renoncer à leur voyage en Australie. Ah, j’oubliais… Ce n’est pas la peine d’en informer tout le personnel, mais, à partir d’aujourd’hui, un certificat médical sera exigé dès le 1er jour d’absence.
Ça promet… L’ambiance dans la banque ne va pas s’améliorer de sitôt.
Vers 10h30, je retrouve par hasard Greg à la cafétéria. Il a l’air ravi de me voir et ça me réconforte un peu. On s’installe dans un coin, un peu à l’écart. Son week-end s’est bien passé, mais il me dit qu’il était content de rentrer.
Je profite de ce que Greg soit au courant de tout ce qui concerne la migration pour vider mon sac. Ce n’est sans doute pas très cool pour lui de m’entendre me plaindre comme ça, mais il est l’une des rares personnes à qui je peux en parler.
Il fait ce qu’il peut pour me remonter le moral, mais il n’y a malheureusement pas beaucoup de points positifs. Quel que soit le point de vue où l’on se place, le verre est loin d’être ne serait-ce qu’à moitié plein.
Pour détendre un peu l’atmosphère, il me raconte des anecdotes amusantes sur le début du projet. Sur les workshops de brainstorming avec les consultants. On se met à échanger des expressions de jargon qu’ils utilisent. Et tout d’un coup, tout le monde dans la salle s’y est mis.
C’était à qui trouverait la plus absurde ou caricaturale. On est bien partis, avec les inévitables « prendre le lead », « Win/Win/Win », « best practice » et autres « think out of the box ». Hans Caminada, un type du back-office pourtant triste comme la pluie, a un moment pris la tête du classement avec un « helicopter view » qui nous a tous fait rire, avant qu’Alain Cingria ne s’empare de la pole position avec « quel est notre blue ocean ? ». Enzo Bortolotti a tenté sa chance avec « Ce n’est pas dans le scope » qui a eu un beau succès d’estime, mais c’est finalement Greg, qui avait laissé les autres parler au début, qui a plié le game avec « c’est la bonne route, mais la mauvaise direction ». Apparemment, c’est Julien Guillon qui a sorti cette perle dans un atelier pour dire poliment à Gautier qu’il disait une connerie.
Entretemps, la cafétéria s’était bien remplie et pendant un bon quart d’heure, on a un peu oublié les problèmes du quotidien en imaginant un business loto à utiliser pendant les séances. Marc Lemaître de la Compta a sorti un bloc de son dossier en proposant de préparer une grille. Du coup, tout le monde s’y est mis de bon cœur, en énumérant les expressions qui nous sortent par les trous de nez. Entre « ASAP », « dans le pipe », « B2B », « due diligence », « deadline », « roadmap », « bottleneck » et l’incontournable « synergies », on a vite fait de la remplir.
Bref, l’espace d’un moment, on s’est bien marrés. Je crois que nous avions tous besoin de soulager un peu la pression, même si j’ai un peu l’impression qu’on dansait au bord du volcan.
En sortant de la salle, Greg m’a demandé si je voulais déjeuner avec lui. Rien de compliqué. Juste une salade ou un sandwich au bord du lac. Il n’a pas trop le temps de faire autre chose.
J’ai dit oui.
Je lui propose de passer au Food Hall de Globus acheter de quoi manger et de nous retrouver au Jardin Anglais.
On s’assied sur un banc face au lac, avec les cyclistes et les touristes qui passent devant nous. On est bien. On ne ressent aucun besoin de combler les silences. C’est rare d’être à l’aise comme ça. On profite de la présence de l’autre.
Enfin, c’est ce que je ressens, mais j’ai l’impression qu’il est sur la même longueur d’ondes.
Je lui raconte mon week-end. Ma visite chez Suzanne Vischer. Il manque de s’étouffer sur son sandwich.
— Quoi ? Tu l’as aidé à fermer son bureau ! Et tu es allée chez elle un samedi matin lui rapporter ses affaires ?!
Il joue l’étonné, mais je sens qu’au fond, il n’est pas vraiment surpris. Comme s’il n’attendait pas autre chose de moi.
Je lui parle aussi de la déception de Suzanne Vischer face au peu de cas que Gautier faisait d’elle. Et face à cette fin de carrière un peu décevante. Et aussi la faible opinion qu’elle a de lui. Sa dépendance totale à son entourage. Je lui raconte l’histoire des mots de passe. Visiblement, il n’est pas surpris. Après tout, il a plus souvent affaire à Gautier que moi et il a dû en voir d’autres.
Il en rajoute une couche.
— Tu sais, il est obsédé par son âge. Alors je ne suis pas surpris qu’il ait envie d’une secrétaire jeune qu’il pourra impressionner facilement plutôt qu’une femme qui a connu son père. Tu te rends compte qu’il a demandé à Dulcia de supprimer son âge sur sa bio du site internet ? Il achète des crèmes anti-âge par cartons entiers et va faire des traitements hors de prix dans des cliniques spécialisées. Il a peur des piqûres, alors il n’a pas encore été jusqu’à se faire faire un lifting, mais il n’en est pas loin.
Il soupire.
— Mais ce n’est pas ça qui me dérange le plus. À la limite, c’est attendrissant et ça le rendrait presque humain… Non, ce qui pose problème, c’est de voir à quel point il est influençable. Avec lui, c’est toujours le dernier qui parle qui a raison. Du coup, il revient sans cesse sur des décisions déjà prises. On perd un temps fou !
— Alors, la solution, c’est peut-être d’être le dernier à lui parler… Il te suffit de fixer tes séances avec lui en fin de journée.
— Crois-moi, j’ai essayé. Mais il suffit qu’il ait un dîner et l’un de ses amis va lui souffler Dieu sait quelle idée farfelue à l’oreille qu’il va nous déballer le lendemain. Ou tout bêtement sa femme qui lui donne son avis pendant le petit-déjeuner.
Je pose ma main sur son bras en signe de compassion. Mais aussi parce que j’ai envie de le toucher.
— Mon pauvre… Ça ne doit pas être drôle tous les jours. En tout cas, c’était vraiment sympa de passer un moment avec toi. Ça m’a changé les idées.
Le peu de temps que nous avions est passé trop vite.
En rentrant dans la banque, nous passons à côté de l’écran géant qui a été installé avant Pâques à la réception.
C’est la première fois que j’ai l’occasion de voir cette nouvelle œuvre. Je m’arrête un moment pour étudier les doubles portraits qui défilent. Greg m’explique rapidement le concept.
— Wow ! Tu sais combien il y en a ?
— Un chaque minute. 60 par heure. 24 heures par jour. 365 jours par an. Ça fait 525’000 en tout.
Je ne dis rien, comme hypnotisée par les images qui se succèdent.
— Elles ont quelque chose de dérangeant, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus.
Greg a une grimace un peu amère.
— C’est parce que la version « améliorée » du portrait est irréelle. C’est le monde comme le rêveraient des types comme Musk ou Thiel. Un monde où tout le monde est beau, jeune et blanc…
J’étais un peu rassérénée par ce déjeuner avec Greg, mais là, il m’a un peu plombé le moral.