Je n’ai plus un ongle intact, mes collants sont filés et je dois avoir une mine de déterrée. Mais ça y est. On est prêts.
Enfin, aussi prêts qu’on le sera jamais.
La dernière version de la présentation Keynote est chargée. Townhall_30_Avril_2026_Final_v12_NEW2.key. Hors de question de la remontrer à qui que ce soit. De toutes façons, il n’y a plus le temps de faire le moindre changement. Alors, s’il reste une typo, il ne me reste qu’à prier que personne ne la remarquera.
Il est 17h50. Les bons élèves commencent déjà à s’installer dans la salle. Les bureaux externes sont reliés sur la visio pour suivre le show à distance. Monsieur Gautier n’est toujours pas arrivé et il faut encore que le technicien l’équipe de son micro.
Depuis lundi, ça a été la course. J’ai ramé comme une folle pour trouver de quoi tenir 30 minutes. J’ai eu beau supplier les chefs de service de me transmettre quelques KPI ou informations intéressantes, la récolte a vraiment été décevante. On dirait que tous les indicateurs se sont donnés le mot pour être mauvais.
Heureusement, Greg m’a bien aidée en me proposant quelques chiffres pour remplir les slides. Le nombre de process étudiés (482), le volume de données converties (3.5 Terabytes), le temps total consacré au projet depuis le début (2’250 jours/homme). Et quelques infos plus légères comme la quantité de café ingurgitée (28’400 tasses) ou les cheveux arrachés (32’455).
On n’a pas trop insisté sur ce qui fâche, comme les heures supplémentaires accumulées ou le pourcentage de complétion.
Sans parler, bien sûr, du coût.
Les graphistes de Vizzionary n’ont pas chômé non plus. Alban m’a confié tout à l’heure qu’ils avaient dû rester jusqu’à 3 heures du matin cette nuit.
Comme d’habitude, Monsieur Gautier m’a délégué la mission de décider ce qu’il fallait dire. C’est vraiment une grande marque de confiance de sa part et j’en suis fière. Mais ce serait tout de même plus simple s’il me donnait des directives claires, plutôt que de me laisser patauger seule, pour ensuite vouloir tout changer.
Comme toujours, il n’a pas eu le temps d’écrire son texte, ni de répéter. Il n’aime pas trop se sentir prisonnier d’un carcan trop étroit et préfère faire confiance à sa capacité d’improvisation. Certes, il a du bagout et se débrouille très bien dans les cocktails pour parler de tout et de rien, mais parfois, je préférerais tout de même qu’il se prépare un peu mieux. J’aurais moins de sueurs froides.
Alors, j’ai mandaté un ghostwriter pour rédiger son discours. Monsieur Gautier n’aura plus qu’à le lire et moi, il faudra que je sois réactive pour passer les slides. Mais ce ne sera pas un problème car, maintenant, je connais la présentation absolument par cœur.
Ce matin, je suis passée personnellement sur place pour vérifier que les techniciens du BFM avaient bien allumé les chauffages à air chaud. Ces espaces sont immenses et mettent longtemps à se réchauffer, alors je n’ai pas envie d’avoir droit, comme la dernière fois, aux plaintes de Monsieur Gautier sur la température sibérienne. Je me suis fait avoir une fois et ça m’a suffi.
Les gens de Light & Sound ont bien travaillé. La scène est bien éclairée, avec une lumière chaude flatteuse et pas trop dure. Cette fois-ci, ils n’ont pas lésiné sur les spots et les poursuites. Le grand écran est placé comme il faut et la régie et le cadreur sont en place pour gérer les images. À côté, le type du son est prêt avec ses micros.
Les projecteurs donnent une belle lumière, mais ils chauffent pas mal, alors j’ai prévu une maquilleuse pour mettre un peu de poudre sur le visage de Monsieur Gautier. Il a vite tendance à briller.
Je reçois un message de Claudia Belper, sa nouvelle assistante. Ils arrivent enfin. Je l’ai chargée de le cornaquer pour qu’il ne se lance pas dans un appel de dernière minute et qu’il quitte la banque à temps.
Monsieur Gautier passe enfin la porte et je l’attrape au vol pour l’escorter jusqu’à la régie et l’équiper. Il est 17h59. La salle est presque pleine. Les derniers arrivants se pressent pour trouver un siège dans les derniers rangs, même s’il reste évidemment plein de places devant. Personne n’ose jamais s’y asseoir.
Sur le grand écran central, le compte à rebours défile.
57 jours 6 heures 1 minute avant le Go-Live.
Ça y est, Monsieur Gautier est prêt. Je lui tends son speech. En gros caractères, double interligne. Il s’approche du bord de la scène. Je fais un geste à la régie.
Les lumières s’éteignent. Les conversations s’arrêtent.
Le riff de guitare de la bande son de Rocky III retentit. Eye of the Tiger. Une poursuite suit Monsieur Gautier qui monte sur scène, les bras levés comme une vedette.
Et c’est parti.
Je vais m’asseoir en face de lui au premier rang pour l’encourager en pensée et cliquer sur la télécommande au bon moment.
Il commence par le gag que le ghost writer a imaginé pour lui. J’essaie de montrer l’exemple en riant fort, mais la réception est molle. Ils sont encore un peu froids ou alors ils n’ont peut-être pas compris. Il faut dire que Monsieur Gautier a un peu raté la chute.
Les slides défilent. Monsieur Gautier a toujours l’air un peu surpris par les animations et se retourne souvent vers l’écran derrière lui. Pourtant, il a un moniteur devant lui qui lui montre la même chose. Il faudra vraiment qu’il trouve un moment pour s’entraîner.
Les gens ne réagissent pas trop mais c’est vrai que le sujet est sérieux et qu’il n’y a pas de quoi s’enthousiasmer non plus. Et après tout, il vaut mieux qu’ils écoutent avec attention plutôt que de se déconcentrer.
La partie chiffrée se termine, quand Monsieur Gautier quitte les rails tracés pour improviser sur le thème de notre valeur ajoutée. C’est un peu fumeux et il y a un moment de flottement dans la salle. Je me mets à paniquer. Je n’aime pas trop quand il s’aventure comme ça.
Heureusement, ça ne dure pas et on arrive enfin dans la dernière ligne droite. Celle où il annonce le nouveau nom de code du projet.
Monsieur Gautier a adoré l’idée de Greg et n’a pas du tout questionné le bien-fondé du changement. Il faut dire qu’il adore que les choses bougent, alors je n’ai pas eu trop de mal à le convaincre. Il m’a suffi de lui dire que c’était un moyen de donner un nouvel élan au projet pour qu’il valide.
J’espère qu’il ne va pas buter sur le texte. Il faut qu’il soit convaincant. Qu’il se donne à fond. Je suis crispée. Je serre les poings tellement fort que mes ongles me rentrent dans la paume. Je retiens mon souffle.
— Chers collègues. Je voulais terminer en vous rappelant que c’est vous qui faites de City City Bank Bank ce qu’elle est. C’est grâce à vous que nous sommes devenus l’une des banques qui comptent à Genève. Notre projet d’externalisation est ambitieux. D’ailleurs, tout le monde disait qu’il faudrait au moins 1 an et demi, voire 2 ans pour mener à bien une tâche de cette ampleur.
Il s’arrête quelques secondes pour savourer son effet.
— Mais ça, ce sont des délais pour une banque normale ! Avec des employés normaux ! Mais moi, je sais que vous êtes exceptionnels. Alors, je savais que je pouvais compter sur vous, que nous pouvions le terminer en 1 an seulement et pour moins cher que les autres, ces dinosaures de la finance. Notre objectif, c’est de faire toujours mieux, plus vite et moins cher que nos concurrents. Parce que nous sommes les meilleurs ! Parce VOUS êtes les meilleurs !
Il s’est enflammé. Son front ruisselle… Les gens se taisent. Ils ont l’air fascinés. Il reprend son souffle.
— Nous entamons maintenant la dernière phase du projet. Je sais que je vous ai demandé beaucoup d’efforts, mais il va falloir donner un dernier coup de collier. Vous devrez penser outsourcing. Respirer outsourcing. Vivre outsourcing ! Je vous demande à tous d’être des Business Outsourcing People !
Pendant qu’il prononce ces paroles, apparaissent sur tous les écrans les mots Be Business Outsourcing People ! Les initiales des derniers mots s’illuminent, le reste s’estompe et le texte se transforme en Be BOP, pendant que Monsieur Gautier hurle Be BOP !
Des mots s’affichent en caractères immenses. BE BOP ! BOLD ! OBJECTIVE-FOCUSED ! PROACTIVE ! BE BOP !
Et Monsieur Gautier exulte.
— Alors…. Let’s Be bop!
À ce moment-là, un remix de la chanson de Scatman retentit à pleine puissance. Bebop. Be ba bop. Be bop. Be ba bop. Sur les écrans, les mots Be BOP ! s’affichent en surimpression sur le clip de la chanson. Et 5 danseurs entrent sur scène, en tenue vintage jazzy, et se lancent dans une chorégraphie endiablée au rythme de la musique. L’un d’eux a une trompette à la main et fait semblant d’en jouer.
Des spots virevoltent en rythme, comme dans une boite de nuit. Des lance-confettis géants envoient des filaments dorés partout dans la salle. Tout le monde tape dans ses mains en rythme. Ils se sont tous levés comme un seul homme.
Monsieur Gautier esquisse des pas de danse, entouré par les danseurs, qui descendent dans la salle et entraînent le public vers les portes qui s’ouvrent. Des serveurs placés en rang à la sortie tendent à chacun une coupe de champagne.
Bebop. Be ba bop. Be bop. Be ba bop.
Je pousse un grand soupir de soulagement. J’étais en apnée depuis un moment, redoutant un incident qui aurait gâché ce final éblouissant.
Pendant que les gens quittent la salle en se déhanchant, je file rejoindre Monsieur Gautier en bas de la scène. On lui retire le micro et la maquilleuse lui tamponne le visage. Il a l’air content de lui.
– J’étais bien, non ?
Il aime qu’on le rassure.
— Vous étiez tout simplement parfait ! Votre delivery dans la dernière partie était impeccable. D’ailleurs, vous avez vu comme les gens ont tapé dans leurs mains ?
Je le laisse pour aller vérifier que la partie cocktail se déroule sans accroc. Il y a déjà une demi-douzaine de flatteurs qui veulent le féliciter et gagner quelques brownie points.
Dans la grande salle du BFM, un DJ a pris la relève et enchaîne comme convenu les tubes des années 90. Des spots multicolores tourbillonnent et donnent une ambiance de discothèque.
Des serveurs circulent dans la foule avec leurs plateaux. Tout se passe bien.
Je passe entre les gens pour prendre la température. Il y en a bien quelques-uns qui râlent contre l’argent que tout ça va coûter, alors qu’on leur demande de faire des économies et que l’on supprime des postes, mais la plupart semblent tout simplement contents de passer un bon moment aux frais de la princesse.
Mission accomplie.
Je croise Greg qui est en grande discussion avec Élodie Luyet des RH. Ils ont l’air bien complices ces deux-là… Je le remercie de m’avoir soufflé l’idée du nom Be Bop.
Il m’a sauvé la mise.