Quand la musique a retenti et que les gens ont commencé à taper dans les mains, j’ai été vraiment soulagé de voir que la mayonnaise prenait enfin.
Parce que jusqu’alors, il faut bien avouer que je ramais un peu. Il faut dire que je n’avais vraiment pas eu le temps de me préparer. J’avais des choses plus importantes à régler. Alors, j’ai eu quelques petites hésitations, surtout quand ce qui s’affichait à l’écran ne correspondait pas à ce que je voyais sur mes feuilles.
Il faut vraiment que je dise à Dulcia d’arrêter avec ces animations compliquées. Je sais qu’elle veut bien faire, mais moi, ça me perturbe. J’ai beau savoir improviser, je n’aime pas être pris au dépourvu.
J’étais d’autant moins à l’aise que le gag du début de mon discours n’est pas bien passé. Or, avoir le public dans sa poche dès le début, ça change tout. Ce fichu rédacteur aurait tout de même pu imaginer une blague qui fonctionne… On le paie pour ça, après tout ! Il faudra absolument en trouver un meilleur pour le prochain townhall.
Bref, ça m’a déconcentré et j’ai un peu perdu les pédales pendant quelques minutes. Surtout quand j’ai vu Dulcia au premier rang qui s’agitait et semblait paniquer. Je ne sais pas pourquoi elle s’inquiète comme ça. On dirait qu’elle n’a aucune confiance en moi et ça ne me sécurise pas du tout.
Heureusement, à côté d’elle, il y avait Claudia Belper, ma nouvelle assistante, qui semblait boire mes paroles et me regardait avec des yeux remplis d’admiration. Ça m’a rassuré et j’ai retrouvé mon calme. Elle a vraiment un effet bénéfique sur moi, cette petite. Et elle est plutôt agréable à regarder, ce qui ne gâche rien.
Son arrivée lundi était la seule bonne nouvelle de la semaine. Naturellement, elle n’a pas encore trouvé ses marques et ne connaît pas toutes mes petites habitudes, alors je suis obligé de la reprendre souvent. Mais je suis sûre qu’elle va très vite se mettre au niveau.
Elle a des ongles si longs que je ne sais pas comment elle s’y prend pour taper sur son clavier, mais au moins, elle est toujours souriante. Et avec elle, je n’ai pas l’impression d’être jugé en permanence, comme avec cette harpie de Suzanne Vischer. Je ne comprends pas que Papa ait pu la supporter aussi longtemps, mais moi je n’en pouvais plus de sa façon un peu dédaigneuse de suivre mes instructions.
C’est un vrai rayon de soleil, cette Claudia. Et j’ai l’impression qu’elle ne me trouve pas totalement repoussant. Il va falloir que je l’emmène avec moi en voyage d’affaires pour voir comment ça se passe.
À part le gag du début qui était un peu faible, le reste du texte du speechwriter de Dulcia n’était finalement pas trop mal, dans l’ensemble. Évidemment, c’était tout de même moins efficace et punchy que si je l’avais écrit moi-même. Mais il y a bien longtemps que je n’ai plus de temps à consacrer à ces détails. J’ai vraiment des questions plus sérieuses en tête.
Car il faut bien dire que les nouvelles ne sont pas bonnes. Fabrice Reininger, le CFO, m’a rappelé l’autre jour que nous brûlions du cash à grande vitesse et que les injections de capital que j’ai faites à la fin de l’année dernière pour rassurer la FINMA sont déjà épuisées. Il m’a dit qu’il faudrait améliorer la solution drastiquement d’ici fin juin si nous voulons présenter des comptes semestriels corrects et éviter de nous faire taper sur les doigts.
Malheureusement, comme cette chiffe molle de Stephan Odermatt n’a pas réussi à rattraper le retard qu’il a pris dans le projet d’externalisation, nous n’arriverons probablement pas à réaliser les économies prévues d’ici là. Au contraire, tout ça nous coûte un bras.
Bref, je ne vois pas comment nous allons faire.
Parce que moi, je n’ai plus de liquidités disponibles pour renflouer la banque une fois de plus. Je ne vois pas de quelle manière on peut gagner de l’argent de nos jours dans la banque privée. Comment font les autres pour s’en mettre plein les poches chaque année ? C’est un mystère. Certes, Papa a obtenu des bénéfices très confortables pendant des années, mais ça, c’était avant…
Évidemment, même si c’était une affaire à ne pas manquer, les 3 millions que m’a coûté l’œuvre de Beep Beep Koyote n’ont pas arrangé ma trésorerie. Cet argent aurait été bien utile, mais je ne pouvais vraiment pas laisser passer cette occasion.
Il y a peut-être moyen de la mettre en garantie pour emprunter un peu d’argent temporairement, le temps que la situation se redresse. Je vais demander à Reininger ce qu’il en pense. Ou alors à Greg Bagnoud. Il a l’air un peu plus vif et débrouillard.
Une fois que j’ai repris le fil de mes pensées grâce au sourire de Claudia, le reste de la présentation s’est très bien passé.
Il n’y avait pas grand-chose de positif à dire sur le projet ou sur nos résultats des premiers mois de l’année, alors je ne me suis pas étendu très longtemps sur les chiffres.
Surtout que ce genre de sujet aride n’est pas vraiment mon fort. Alors, j’ai préféré m’écarter du texte prévu pour leur faire un discours d’encouragement.
Plutôt que de les abrutir de chiffres, il m’a semblé préférable de les faire rêver. De leur faire miroiter des lendemains qui chantent. De leur expliquer qu’une fois débarrassés du poids mort du back-office et de l’IT, nous allons enfin pouvoir nous concentrer sur notre core business. Sur notre véritable valeur ajoutée : les investissements et la performance de gestion. Après tout, c’est pour ça que les clients viennent chez nous et nous confient leur argent.
En prononçant ces paroles, j’ai été pris d’un léger doute, car il faut bien avouer que je ne suis pas totalement sûr que les résultats de nos clients soient si spectaculaires depuis quelques mois.
J’ai cherché des yeux Andrej Kondratieff, notre CIO, ainsi que les analystes de son équipe, pour vérifier s’ils approuvaient du regard, mais ils sont restés imperturbables. En revanche, les banquiers privés semblaient agités et perplexes et j’en ai déduit qu’il valait sans doute mieux changer de sujet.
Alors, j’ai embrayé sur un terrain plus sûr : le nouveau nom du projet. Je dois dire que je suis assez content de moi. D’abord, d’avoir eu la bonne idée de le changer pour montrer qu’on entrait dans une nouvelle phase. Et surtout d’avoir trouvé ce nouveau nom.
Parce que les gens ont adoré. Be Bop, ça swingue !
D’ailleurs, quand la chanson a démarré et que les danseurs sont arrivés sur scène, ça a été le délire. Et la cerise sur le gâteau, ça a été quand moi, leur patron, celui qu’ils doivent sans doute juger un peu sévère et sérieux, je me suis mis à esquisser quelques pas de danse à mon tour !
Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi bien. Je suis sur un petit nuage. Pas comme au début de la présentation, où je dois avouer que je n’étais pas tout à fait à l’aise. Je savais que je n’étais pas vraiment prêt et, même si je sais que je suis capable d’improviser, j’étais tout de même un peu inquiet. Rien de grave. Après tout, même les plus grands acteurs ont le trac.
Mais maintenant, je suis prêt à dévorer le monde et, en tout cas, à engloutir quelques coupes de champagne.
Alors dès que le technicien m’aura retiré le micro et que la maquilleuse aura fini ses raccords, je file rejoindre tout le monde dans la grande salle pour jouir de mon triomphe.
Ça me fera du bien. Ça me changera les idées.
Parce qu’il va vraiment falloir trouver de l’argent frais rapidement.
Je vais demander à Duplan de licencier quelques branches mortes et à Kondratieff de trouver quelques opérations à faire dans les portefeuilles pour générer des courtages. Diminuer les coûts et augmenter les revenus, c’est la recette magique. En tout cas, c’est ce que me répète sans cesse Crispin Fiennes. Et en tant que partner de CwP, il sait tout de même de quoi il parle.
Je sais bien que ce ne sera pas suffisant, mais ce sera déjà quelque chose. Un pas dans la bonne direction.
Et qui sait, peut-être que la tendance va s’inverser et que les nouvelles seront un peu meilleures dans les prochains jours.
Dans un peu plus d’une semaine, il y a le grand week-end de tests fonctionnels. Stephan Odermatt me bassine avec ça depuis des semaines. Il s’agit de vérifier que tous les développements informatiques ont porté leurs fruits et que les connexions informatiques et les flux de données avec SwissBee fonctionnent correctement.
Si tel est le cas, il reste de l’espoir.
Sinon, je préfère ne pas y penser.