J’étais une fois de plus en Valais ce week-end.

Ma voiture n’est toujours pas sortie du garage, alors j’ai dû prendre le train pour rentrer chez mes parents. Ma mère s’est inquiétée en me voyant. Elle m’a dit que la ville ne me convenait pas. Que je perdais mon âme et mon sourire avec. Je ne peux pas lui donner tort.

Après l’horreur des licenciements de la semaine, j’avais besoin de respirer un peu d’air pur et de voir des gens normaux. De me refaire une santé mentale.

C’était dur.

Comme je le craignais, le bruit s’est répandu très vite et, dès que j’appelais quelqu’un au téléphone, il savait parfaitement de quoi il retournait et ne répondait pas. Alors, j’ai dû ruser pour les convoquer. Appeler depuis un autre poste. Venir les chercher.

La plupart se sont montrés plutôt dociles. Résignés. C’est plus facile, mais c’est triste.

Je préfère presque ceux qui contestent, qui se battent un minimum. Par fierté. Pour ne pas se laisser faire sans réagir.

Le pire, ça été celui qui a tenté de me convaincre de virer son binôme plutôt que lui, avec toute une série d’arguments bidons. Évidemment, il ne pouvait pas savoir que le collègue en question était aussi sur ma liste.

Ce week-end ont eu lieu les fameux essais de migration en situation réelle et des tests d’intégration fonctionnels. Avec toutes les données et transactions du jour.

C’est la dernière ligne droite.

Après ça, on devrait se limiter à corriger quelques bugs et à commencer à mener certains processus en parallèle pour s’assurer qu’on obtient les mêmes résultats des 2 côtés. En tout cas, c’est ce que Greg m’a expliqué l’autre jour.

À voir la tête de ceux qui ont participé, ça n’a pas dû bien se passer. Ils tirent tous une tronche de 3 mètres de long et parlent à voix basse, comme dans la maison d’un mort. Mais c’est peut-être tout simplement qu’ils sont crevés ou qu’ils s’inquiètent pour leur avenir.

En tout cas, on n’a pas reçu la newsletter triomphale habituelle de la part de Dulcia. La seule information officielle, c’est le nombre de jours qui restent avant le Go-Live.

Il restait 46 jours 13 heures et 30 minutes la dernière fois que je suis passée devant l’écran près de mon bureau.

Depuis 8 heures ce matin, tous les pontes de la banque sont enfermés dans la salle du Conseil pour debriefer.

J’ai peu vu Greg pendant la semaine dernière. Juste quelques mots échangés dans les couloirs et des messages WhatsApp disant à quel point on est tous les 2 désolés de ne pas pouvoir passer plus de temps ensemble.

Et ce week-end, il dirigeait l’exercice et a passé les 2 jours sur place à la banque, à pointer des listings, à motiver les équipes et à s’occuper de faire livrer des pizzas.

Il dit que c’est comme ça qu’on remporte les victoires. Pas avec des prix Nobel, ni des directeurs. Mais avec des bosseurs qui ne lèvent pas trop le nez de leur guidon. Et des pizzas. Sans oublier des tonnes de bonbons.

Il ne s’est encore rien passé de concret entre nous, mais je sens qu’il ne manque que la bonne occasion… En voyant comment les gens lui parlent, j’ai pu constater qu’ils l’aimaient tous bien, même s’il leur demande l’impossible. Pour moi, ça veut clairement dire quelque chose et ça me conforte.

Je passe à la caf’ pour prendre mon énième café de la matinée. Chacun se tait, concentré sur son gobelet de carton ou son téléphone.

La séance a dû prendre fin, car Greg entre dans la salle, avec une tête de déterré.

Je ne l’ai pas encore croisé ce matin, alors je ne sais pas si ce sont les tests de ce week-end qui l’ont mis dans cet état ou si c’est la réunion.

Il me rejoint et reste un moment sans rien dire. Il a l’air épuisé.

— Dis donc, on dirait que tu n’as pas bien dormi cette nuit. C’est mon canapé qui te manque ?

Il me sourit. C’est faible, mais je sens que le cœur y est. Il apprécie ma tentative.

J’essaie de le sonder sur les résultats des essais, mais il n’a pas très envie de parler. Il se contente de me dire que c’est comme un verre à moitié plein ou à moitié vide. Que c’est une question de point de vue. Il y a eu plein d’erreurs et d’imperfections, mais il dit que ce n’est rien d’insurmontable. Que le bilan est globalement positif.

Il faut juste du temps. Retarder le lancement de 2 ou 3 semaines.

À sa tête, je comprends que ce n’est pas tout.

– Ah mais c’est plutôt bien ça ! Ce n’est rien de trop dramatique, alors ?

Il hésite, puis ajoute.

— Le problème, c’est que Gautier veut faire le forcing. La date initiale est maintenue. Pourtant, même les consultants étaient contre. On ferait mieux de prendre le temps de corriger les erreurs tranquillement. En y allant malgré tout, on risque de gros problèmes. Mais qu’est-ce que tu veux ? Gautier ne veut pas perdre la face. Il se braque et n’écoute plus personne. On va faire le maximum, mais je ne sais pas si ça va suffire.

Sans réfléchir, je pose ma main sur la sienne. Pour le réconforter. Lui signifier que je suis avec lui.

Il semble un peu surpris mais ne la retire pas. Il se contente de jeter un coup d’œil alentour pour voir si quelqu’un nous observe.

Il me regarde et pousse un long soupir d’aise.

— Bon, tout ne va pas si mal, après tout.

Je serre doucement sa main. Je suis tout à fait de son avis.

 


 

J’ai rendez-vous avec Enzo Bertolotti.

C’est l’adjoint du chef du Back-Office. Celui qui a proposé « Ce n’est pas dans le scope » l’autre jour, quand on cherchait le pire exemple de jargon.

D’après ce que j’ai pu en voir, c’est un type solide, sur qui on peut compter. Le genre de personne qui prend toutes les séances en note sur son laptop. Et il court 10 kilomètres à pied tous les midis. L’employé modèle. Bien noté. Il a fait une belle carrière chez nous. Marié, 2 enfants. Sa femme a arrêté de travailler pour s’en occuper.

Il a demandé à me voir.

Il m’annonce qu’il est sur le point de s’acheter une maison.

Il en a une en vue, mais il est un peu ric-rac question budget et cherche la meilleure solution pour boucler le financement.

La banque octroie des prêts aux collaborateurs à des taux favorables et il aimerait en bénéficier. Faute de quoi, il devra renoncer au projet de ses rêves.

Normalement, Enzo aurait tout pour plaire. Il est bien payé et remplit nos critères usuels pour ce genre d’emprunt hypothécaire.

Mais moi, je sais qu’il est sur la liste des futurs licenciements. Une fois la migration effectuée, nous n’aurons plus besoin de lui. Et comme son salaire est plutôt élevé, c’est l’un des premiers qui sera sacrifié.

Alors, si on lui consent le prêt et qu’il achète sa maison, il va se trouver dans la pire des situations. Il aura non seulement perdu son emploi, mais en plus, il ne pourra plus bénéficier de nos taux préférentiels. Un effet ciseau redoutable.

Sans emploi, aucune autre banque ne voudra le financer. Et surtout pas à des conditions aussi bonnes.

Il va se retrouver pris à la gorge. Il devra vendre, sans doute à perte.

Mais je ne peux rien lui dire. Je dois donner le change.

J’essaie de gagner du temps.

— C’est un projet qui semble intéressant. Reviens me voir quand tu auras réuni tous les détails. Quand tu auras le prix définitif. Et un budget détaillé.

— Ah, mais tout est déjà prêt ! Regarde. Tu me connais !

Il sourit largement et sort une liasse de documents qu’il me présente.

Il a effectivement bien fait son homework. Tout est là. Les plans. Une évaluation du bien par un expert. Une offre d’achat contresignée par le vendeur. Un projet d’acte notarié, ainsi qu’un tableau avec tous les calculs nécessaires et même des simulations selon plusieurs hypothèses de durée et de vitesse d’amortissement.

Je suis prise au dépourvu. Je ne peux pas le laisser aller de l’avant avec ce projet.

— Ah, parfait ! Je suis impressionnée. Si tous les dossiers étaient aussi complets… Alors, laisse-moi tout ça. Je vais le présenter à la prochaine séance du Comité de crédit.

— Demain, donc ? C’est tous les mardis, non ?

Évidemment, on peut compter sur lui pour connaître par cœur les dates de toutes les réunions.

— Oui, normalement… Mais l’ordre du jour est déjà bien rempli et je ne te promets pas que ton dossier pourra être étudié demain… Je te tiens au courant.

— Fais le maximum ! C’est important pour moi. Si je traine trop, j’ai peur que le vendeur trouve une combine pour annuler l’affaire… Ma femme ne me le pardonnerait pas. Elle est tombée amoureuse de la maison.

Je le rassure comme je peux, tout en me disant que la meilleure des choses qui puisse lui arriver serait que le projet tombe à l’eau.

Il se lève et, avant de partir, il ajoute.

— Si ça ne te dérange pas, je vais envoyer un petit mail à Reininger et Duplan pour leur dire à quel point c’est important. Ils me connaissent. Ça peut aider.

Je suis atterrée. Il va droit dans le mur. Il faut absolument que je parle à Duplan avant la séance. Il doit à tout prix refuser le crédit.

Sinon, je ne pourrai plus me regarder dans la glace.