J’en ai plus qu’assez de pointer des listes pour vérifier que l’on a bien les mêmes données des 2 côtés.
Heureusement, tout ce qui concerne le bilan est correct. Et on est enfin OK sur le reporting réglementaire. Ça m’inquiétait beaucoup, car c’est l’une des premières choses que la FINMA va vérifier.
Mais il reste encore de nombreux problèmes dans les portefeuilles des clients. On a clairement sous-estimé les différences entre nos systèmes informatiques et maintenant, on en paie le prix.
Pour se simplifier la vie, Got Your Back a choisi de ne pas stocker tous les jours la valeur des portefeuilles, mais seulement en fin de mois. Du coup, ça fausse complètement le calcul de performance en cas d’apports ou de retraits significatifs. Et ils traînent des pieds pour modifier leur formule. On n’aura certainement pas le temps de régler ce point avant la migration et je sais déjà que ça va râler chez les gérants privés. Ils sont assez tâtillons quand il s’agit du reporting aux clients.
Et puis je n’ai pas encore annoncé à Kondratieff qu’en tout cas dans un premier temps, il va devoir se passer de son PMS. L’interface est encore loin d’être au point. Il y a bien un système de gestion de portefeuilles dans SwissBee, mais il n’offre pas toutes les fonctionnalités dont il a l’habitude. Et une chose est sûre, Kondratieff ne va pas être content du tout. Je m’attends au pire, mais je n’ai plus le choix.
J’ai les yeux qui se croisent à force de lire ces lignes de chiffres, alors je décide de faire une petite pause. Je vais me faire un café. Il y a longtemps que j’ai renoncé à les compter. Pas étonnant que j’aie de la peine à dormir.
Il est 21 heures 15 et, à cette heure, il ne reste plus personne dans la banque.
Je préférerais nettement être chez moi, même si ce ne serait qu’une soirée tristoune de plus, à avaler un plat cuisiné réchauffé au micro-ondes.
Évidemment, l’idéal serait de dîner avec Élodie. Je suis assez confiant qu’elle serait partante pour un restau. Voire plus.
Mais pour ça, il faudrait que je trouve le temps, ce qui sera pratiquement impossible avant la fin du projet. Et j’ai peur que si j’attends aussi longtemps, elle se décourage et pense que je ne suis pas intéressé.
Sur le chemin de la cafèt’, le compte à rebours m’apprend qu’il ne reste que 44 jours et 2 heures 45 avant la fin du monde. Elle n’attendra certainement pas jusque-là.
Putain ! Il ne manquait plus que ça. Il n’y a plus de gobelets pour le café. Je fouille sans succès les armoires de la cafèt’. Il va falloir que je descende à la Réception où est planqué le stock de secours.
Dans ma vie professionnelle, j’ai appris assez vite que, pour ne pas se retrouver coincé, il fallait absolument savoir 3 choses. D’abord, où dénicher les fournitures dont on peut avoir besoin après les heures de bureau. Ensuite, comment régler seul la plupart des problèmes techniques d’une photocopieuse. Enfin, qui a des réserves de bonbons cachées dans son tiroir, en cas de fringale.
Je descends par l’escalier interne plutôt que de prendre l’ascenseur. Ça ira plus vite et ça me permettra de me dégourdir un peu les jambes.
Mais au moment où je pousse la porte de l’étage, j’entends soudain des voix. Il y a du monde à la Réception.
Je me fige d’un coup.
Je ne sais pas pourquoi, mais je sens instinctivement qu’il vaut mieux qu’on ne me voie pas.
Je referme le battant le plus silencieusement possible, en laissant un faible interstice pour pouvoir écouter et tenter de voir ce qui se passe.
Malheureusement, mon angle de vue est très mauvais. Je ne vois que la porte d’entrée et un coin du comptoir de la Réception.
Je reconnais tout de même la voix de Gautier. J’ai l’impression qu’il fait visiter les locaux à quelqu’un, à la fin d’une réunion. Je retiens mon souffle pour comprendre ce qu’ils se disent, mais ils sont trop loin et je ne perçois que des bribes incompréhensibles.
Gautier rit de façon un peu forcée et j’ai l’impression de ça tombe à plat.
Il me semble clair qu’il ne s’agit pas de clients. Ce n’est pas ce genre de vibe. Il est en représentation, mais face à quelqu’un qui l’impressionne.
Quelque chose me dit que ce rendez-vous est secret. Sinon pourquoi le tenir à cette heure ? Et pourquoi Gautier est-il seul ? Pour toute affaire un peu sérieuse, il serait normalement accompagné d’Odermatt ou de Reininger. Il a beau avoir une haute opinion de lui-même, il connaît ses limites quand il s’agit de parler finance ou du détail des opérations.
On dirait que l’entretien prend fin. Les voix se dirigent lentement vers la sortie.
Je saisis la fin d’une phrase. C’est Gautier.
— … comme vous le savez, personne ici n‘est au courant pour le projet TROJAN. Alors je compte sur vous pour garder le secret jusqu’au bout.
Ils arrivent dans mon champ de vision, mais les visiteurs me tournent le dos. Ils sont 2.
Et juste au moment où ils vont passer la porte, l’un d’eux se retourne pour prendre congé de Gautier. À en juger par le langage non-verbal de Gautier et de l’autre visiteur, c’est clairement lui qui compte.
Sa tête me dit quelque chose. J’ai dû voir son visage dans un magazine financier. Il ressemble à une caricature de banquier dur en affaires. Une espèce de Curd Jurgens mâtiné de Michael Douglas dans Wall Street.
Je referme doucement la porte, avant de remonter à toute vitesse à mon bureau.
Clairement, il se passe quelque chose d’important. Et je suis d’autant plus inquiet que Gautier semble mener ça tout seul, ce qui n’augure vraiment rien de bon.
Je me creuse les méninges sans succès pour essayer de me rappeler qui est le type que j’ai vu avec Gautier. Et mon cerveau est en surrégime. Qu’est-ce qu’ils manigancent ?
Il faut absolument que je le sache.
Le bureau d’Odermatt est tout proche du mien et celui de Fabrice Reininger se trouve à l’étage au-dessus. Je caresse un moment l’idée d’aller y faire un tour pour voir si j’y trouve des indices, en profitant de ce qu’il n’y a personne.
Mais je me rends vite à l’évidence : ils ne sont pas au courant.
Le seul endroit où je pourrais éventuellement trouver quelque chose, c’est le bureau de Gautier.
C’est plus risqué. Je n’ai aucune bonne raison d’aller traîner là-bas.
Mais je dois profiter de l’occasion. À part Gautier, qui ne va sans doute pas s’attarder, il ne doit plus y avoir personne dans la banque. Il y a bien un vigile, mais il ne commence ses rondes qu’à partir de 22 heures. J’ai une bonne demi-heure devant moi.
J’imprime en vitesse mon dernier rapport sur l’avancement du projet et je tamponne un gros CONFIDENTIEL rouge sur la première page. Si Gautier est encore là ou si quelqu’un me surprend, ça justifiera ma présence dans son bureau. Ah Monsieur Gautier, vous êtes encore là ? Je déposais juste ce document à votre attention.
Je redescends par l’escalier de secours. Le bureau de Gautier se trouve au même étage que la Réception.
J’entrouvre la porte palière. Je tends l’oreille. Je n’entends aucun bruit. La voie semble libre.
Je m’avance doucement vers le bureau de Gautier. Il y a de la lumière. On dirait qu’il était si pressé de rentrer chez lui ou d’aller dîner qu’il a tout laissé en plan. Il n’a pas l’habitude de travailler si tard…
Je passe la tête par l’encadrement de sa porte. Il n’y a personne. Il y a des piles de dossiers sur sa table de travail. Ce n’est pas le genre à être trop méticuleux. Avec un peu de chance, je vais y trouver ce que je cherche.
J’entre dans le bureau, bien décidé à en avoir le cœur net.
Au moment où je fais le tour de sa table de travail pour m’installer dans son fauteuil, j’entends derrière moi un bruit assourdissant dans le silence du bâtiment.
C’est la chasse d’eau de la salle de bain privée de Gautier.
Oh merde! Il est encore là, ce con.
Je n’ai qu’une poignée de secondes pour disparaître avant qu’il ne sorte. Je ressors du bureau à toute vitesse. J’entends la porte des toilettes qu’on déverrouille. Je n’ai plus le temps de quitter l’étage. Je plonge derrière le comptoir de la Réception et m’étends de tout mon long à l’abri des regards.
Heureusement, Gautier ne traîne pas. Après quelques bruits de papiers qu’on déplace et de tiroirs qui glissent sur leur rails métalliques, je l’entends qui passe en sifflotant sans me voir et qui sort par la porte d’entrée.
Je reste immobile quelques secondes pour m’assurer qu’il est bien parti, puis je me relève et je reprends mon souffle. Je ne m’en étais pas rendu compte, mais j’étais en apnée depuis un moment.
Pfou ! J’ai eu chaud.
Je consulte ma montre. Il est 21h 40. Il me reste 20 minutes avant de risquer de me trouver nez à nez avec le vigile. Je pourrais sans doute lui raconter une histoire pour justifier ma présence, mais je préfère éviter d’avoir mon nom consigné sur un rapport.
Je retourne dans le bureau de Gautier. Il n’y a plus rien sur sa table. Après tout, il n’est pas si désordonné que je le pensais.
J’essaie d’ouvrir les tiroirs, mais il a brouillé les chiffres de la combinaison avant de partir. Son classeur et son armoire sont fermés eux aussi.
Découragé, je me laisse tomber dans son fauteuil.
Et soudain, je me souviens de ce qu’Élodie m’a raconté, l’autre jour pendant notre pique-nique improvisé au bord du lac.
Je me lève d’un bond et fonce dans la salle de bains.
Et derrière la porte de l’armoire à pharmacie, je trouve effectivement tous les codes.
Les minutes passent. Je n’ai pas de temps à perdre. Il ne me semble pas avoir entendu Gautier manipuler les portes de l’armoire, alors je commence par les tiroirs de son bureau.
Et dans celui du bas, je trouve un dossier intitulé TROJAN. C’est le mot que Gautier a employé en les quittant.
Bingo.
À l’intérieur, j’y trouve tous les détails d’un plan de rachat de la banque. Un projet en 2 étapes.
D’abord, rendre la banque plus profitable et légère, en se débarrassant de tout ce qui peut facilement être externalisé. Ça, c’est le projet Be BOP. Celui qui est connu de tous.
Mais ensuite, l’idée de Gautier est de vendre la banque. Ainsi optimisée, elle devient bien plus attrayante. Car l’acheteur n’achète que les muscles et pas le gras.
Une transaction dont on ne se méfie pas, masquée par le processus d’externalisation. D’où la référence au cheval de Troie.
Sauf que, même si l’outsourcing va entraîner des suppressions de poste, il vise malgré tout à sauver la banque. À lui permettre d’envisager l’avenir.
On peut espérer que cela lui donnera un nouvel élan et des perspectives de croissance, dont les employés pourraient bénéficier.
Mais à l’inverse, si la banque est rachetée par un concurrent, presque tous les postes seront en danger et les suppressions de postes seront bien plus nombreuses. Et à terme, il ne restera plus personne, à part les banquiers privés et leurs clients. Ils vont tout rassembler sous un seul toit. Ce sera la fin de la banque.
Je n’ai plus le temps de lire tous les documents. Alors je sors mon téléphone et j’en photographie le plus possible. J’étudierai ça en détail plus tard.
Mais, au milieu d’un projet de convention, j’ai tout de même le temps de découvrir le nom de l’acheteur.
Il s’agit de la banque WWW, pour World Wide Wealth. Une grosse banque privée de la place. Et bien sûr, l’homme qu’il m’a semblé reconnaître, c’est Werner Graff, son propriétaire.
Un financier sans scrupules. C’est un peu un pléonasme, mais Graff a la réputation d’être un prédateur particulièrement féroce, qui ne fait pas dans la dentelle.
D’ailleurs, on dit dans le milieu que le nom de sa banque signifie en réalité Werner Wins Wars. C’est tout dire.
Je range le dossier à sa place et je me dépêche de verrouiller le bureau. Il est 22h58 et je n’ai pas une seconde à perdre, si je veux sortir de là sans me faire repérer.