Dans l’après-midi, je passe par la réception en revenant du Fichier Central.

Je devais discuter avec Vincent Bosson pour voir comment sélectionner l’échantillon de clients qu’on va utiliser pour les tests d’anonymisation des données sensibles. Un problème de plus à régler…

Il aurait mieux valu venir le voir tôt le matin plutôt qu’après le déjeuner, mais je n’ai pas eu le temps. À cette heure-ci, il y a des chances qu’il soit tout juste capable d’exécuter une tâche simple, comme rester assis à son bureau sans tomber.

On ne s’en rend pas compte tout de suite, mais je sais qu’il est alcoolique.

Le matin, ça passe encore. Il s’est tapé une bière cul sec le matin avant d’entrer dans la banque. Mais à partir de 11 heures, il commence à devenir nerveux et à transpirer. Et à 11h45, il n’en peut plus et sort en vitesse. Pour déjeuner avant le rush de midi, qu’il dit. Mais un jour, je l’ai vu foncer à la Coop du coin et acheter 2 grandes canettes, qu’il a descendues en quelques secondes avant d’aller prendre un plat du jour bien arrosé au bistrot.

Je devrais le signaler aux RH, mais il me fait un peu de peine et, jusqu’à présent, il n’a pas fait trop de conneries dans son boulot. Et je ne suis pas une balance.

En revenant de mon meeting, je discute le bout de gras avec Laïla, la réceptionniste en chef. Elle sait tout ce qui se passe dans la banque et même en dehors, alors c’est une source inépuisable et étrangement fiable de gossip.

— Greg, il faut absolument que tu ailles voir la nouvelle œuvre qu’ils sont en train d’installer dans le hall d’entrée. Tu me diras ce que tu en penses ! Pour moi, c’est du vrai foutage de gueule, mais Gautier a l’air ravi de son nouveau jouet. Il paraît qu’il a payé 3 millions pour cette merde qui clignote et qui va sans doute finir par me flanquer la migraine.

Laïla a plein de qualités, notamment celle de pouvoir trouver une table dans le restaurant le plus surbooké, mais une chose est sûre, ce n’est pas une grande amatrice d’art contemporain.

Elle est mal tombée avec Gautier. Non seulement c’est un grand collectionneur, mais en plus il expose ses acquisitions les plus pointues partout dans la banque.

Il a même son propre conseiller – pardon, curateur – qui lui recommande des artistes et l’aide à gérer sa collection. Il a un nom totalement improbable – Milou Dit-la-Ribaude – qu’il a clairement inventé de toutes pièces pour se donner un genre. En vrai, il doit bêtement s’appeler Christian Descombes ou quelque chose dans le genre. Les mauvaises langues disent que ses suggestions ne sont pas toujours désintéressées.

Il porte sa tenue de travail par défaut. Un costard noir très étroit, limite étriqué, au pantalon trop court, porté sur un T-shirt gris foncé. Des lunettes à grosse monture, noire évidemment, dont je soupçonne qu’il n’a aucun besoin d’un strict point de vue médical. Une coupe de cheveux digne d’un militaire allemand des années 30 et qu’on dirait réalisée dans un de ces barber-shops qui cassent les prix partout en ville, mais qui a sûrement dû coûter un bras dans un salon branché de Paris. Des grosses chaussures noires qui ressemblent à des Dr. Martens basses, mais qui doivent certainement être signées par une marque de luxe.

Il est en train de finaliser l’installation d’un écran géant sur le plus grand mur du hall d’entrée. Enfin, quand je dis finaliser, ce n’est évidemment pas lui qui tient le tournevis, mais il donne des instructions à 2 ouvriers très affairés.

L’écran occupe tout le mur et doit à lui seul valoir une petite fortune. Sur sa partie gauche, on voit défiler des portraits de personnages très divers, tandis qu’en face, sur le côté droit, il y a une version modifiée de cette personne.

Ce n’est pas toujours évident. Parfois, les muscles sont juste plus saillants, le teint plus hâlé ou au contraire plus pâle, ou alors la silhouette plus fine. Mais d’autres fois, les traits sont déformés et presque caricaturaux, avec des proportions totalement modifiées, comme si on regardait dans un miroir déformant.

Toutes les minutes, une nouvelle paire d’images s’affiche.

C’est assez distrayant, parfois perturbant.

Dit-la-Ribaude m’a vu observer l’écran et s’approche, tout fier de cette nouvelle arrivée dans la collection.

— Génial, non ? C’est « Enhanced Humans ». Une pièce sublime de Beep Beep Koyote ! C’est la dernière acquisition de Monsieur Gautier.

Je hoche la tête d’un air impressionné pour l’inciter à poursuivre. Il adore s’écouter parler, alors ce n’est pas trop difficile. Il baisse un peu le ton, comme dans un aparté de théâtre.

— 3 millions ! Une vraie affaire ! Saatchi la voulait, mais j’ai pu la leur souffler sous le nez, grâce à mes bonnes relations avec son agent.

Je dois être bon public ou alors il veut s’entraîner un peu pour peaufiner son discours, car il poursuit.

— Vous avez vu ? L’image change toutes les minutes exactement. À gauche, vous avez des photos péchées au hasard sur internet. 1 par minute pour chacun des jours de l’année. Je vous laisse faire le calcul ! Et une IA que Beep Beep Koyote a fait développer spécialement modifie la personne en temps réel, comme une espèce de réalité augmentée ou plutôt améliorée. D’où le nom, vous comprenez ? C’est amusant comme l’IA n’a pas forcément les mêmes critères que nous. Regardez ! Là, il trouve que ce personnage gagnerait à avoir un plus grand nez.

Il glousse. Sur l’écran, on voit un homme qui pourrait être grec ou arménien. Dans la version « améliorée », son nez est tellement exagéré qu’on dirait une image antisémite des années 30. Dit-la-Ribaude perçoit mon trouble et s’empresse de changer de sujet.

— Et l’IA ajoute l’heure exacte quelque part sur l’image, en retouchant un détail de la photo. Par exemple, la montre que la personne porte au poignet, un tatouage ou encore des taches de rousseur sur le visage. Un hommage à Maarten Baas !

Il me montre un groupe de grains de beauté sur le visage de l’homme « amélioré », regroupés pour former 17:12.

Il consulte son téléphone.

– 17 heures 12. Hum, il a une minute d’avance. Il faut que j’arrange ça.

Il se tourne vers le technicien qui a connecté un laptop à un boitier posé au sol à côté de l’écran. Il lui demande de corriger l’heure du système.

L’image de l’homme est remplacée par une jeune femme aux traits asiatiques. Dans sa version « enhanced », elle a la peau plus claire. Ses yeux sont moins bridés et ont passé du noir au bleu, tandis que ses cheveux raides sont devenus légèrement ondulés.

Au bout d’un minute, les images changent à nouveau. Cette fois, c’est un homme à la peau noire qui subit le traitement. Dans la version retraitée, ses lèvres ont été élargies, son nez est plus aplati et les narines plus évasées.

Une femme plus âgée apparaît ensuite. Ses cheveux sont passés du blanc au blond cendré et son visage légèrement ridé semble avoir subi un lifting. Ses rides ont disparu.

Une minute plus tard, c’est au tour d’un ado un peu grassouillet d’être transformé en obèse freak de foire.

Comme c’est souvent le cas, l’IA interprète les instructions selon les critères et les biais de ses concepteurs et des données qui ont servi à la former. Clairement pour l’artiste ou le développeur, une meilleure personne, c’est forcément une personne a la peau plus claire et plus jeune. Ou alors, l’IA crée une version carrément caricaturale de la photo initiale.

Je suis atterré. Je veux bien admettre qu’un artiste doit être libre de créer et de faire comme il l’entend. Mais, là, ce délire presque eugéniste est plus que dérangeant. Une chose est sûre, ce serait vraiment mieux que Gautier garde cette chose chez lui et ne l’exhibe pas dans l’entrée de la banque.

Et le pire, c’est que je suis convaincu qu’il ne l’a pas fait volontairement, pour choquer le bourgeois. Il ne s’est tout simplement pas rendu compte d’à quel point c’était problématique.

Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. En gros,

— Et cette œuvre va rester ici dans le hall d’entrée des clients ?

— Bien sûr ! Monsieur Gautier en est très fier. Cette pièce unique le positionne comme l’un des grands collectionneurs d’art contemporain en Europe. D’ailleurs, j’ai reçu plusieurs demandes d’associations d’amateurs d’art qui aimeraient pouvoir visiter la collection. Monsieur Gautier est en train d’y réfléchir. On pourrait organiser des soirées « Portes ouvertes » destinées à des clients ou à quelques personnes triées sur le volet, par exemple le jour de la Nuit des Bains…

Je frémis à l’idée de ce qu’un critique un peu acerbe pourrait écrire à ce sujet. Avec la viralité des réseaux sociaux, ça pourrait partir en live très rapidement.

Mais ça, finalement, c’est le problème de Dulcia.

Moi, j’ai assez de problèmes à régler de mon côté.