Ah mince, ça y est. Je suis bloqué.

Il ne faut pas que j’oublie de désactiver le son quand je joue, car Suzanne me regarde ensuite d’un drôle d’air.

Je sens bien qu’elle réprouve le fait que je me détende un peu pour soulager toute cette tension sur mes épaules. On voit bien que ce n’est pas elle qui a la responsabilité de mener cette banque vers le succès.

Heureusement, j’ai réussi à m’en débarrasser. J’ai demandé à Duplan de me trouver une solution, car j’en avais assez de voir sa bobine de vieille secrétaire aigrie. Alors, il l’a mise à la retraite anticipée, avec une belle prime pour la remercier de sa fidélité. Dès la semaine prochaine, elle sera remplacée par une assistante digne de moi et de mes ambitions.

C’était l’ancienne secrétaire personnelle de Papa. Elle lui était totalement dévouée et lui vouait une admiration sans bornes, alors ça explique sans doute ses réactions négatives aux changements que j’ai opérés. Car aujourd’hui, on est loin de la banque de Papa ! Elle dit qu’elle ne reconnaît plus rien et ce n’est pas un hasard : j’ai tout fait pour effacer toute trace du passé.

Parce qu’ici, comme j’aime le dire à chaque fois que l’occasion se présente, nous ne regardons pas dans le rétroviseur, nous avons le regard résolument tourné vers l’avenir !

Cette partie de solitaire semblait pourtant bien partie, mais là… Je tourne en rond, avec toujours les mêmes cartes qui ne me servent à rien. Je vais devoir abandonner et ça m’agace. Je suis sûr que le programme m’envoie des parties impossibles à gagner. Parce que je suis trop fort.

Il faut aussi dire que je ne suis pas très concentré. Dit-la-Ribaude m’a annoncé que la pièce de Beep Beep Koyote était arrivée à la banque et qu’elle était en cours d’installation. Quel nom, tout de même ! Je ne m’y ferai sans doute jamais. Quand je l’ai rencontré, je ne savais pas trop comment l’appeler… Monsieur Koyote ? Beep-Beep pour être plus personnel ? Ça me rappelle ce brave Guy Lux, qui me faisait bien rire lorsqu’il accueillait Plastic Bertrand dans ses émissions avec un « Mon cher Plastic ! »

J’ai hâte de descendre tout à l’heure pour l’admirer, d’autant plus que je ne l’ai jamais vue en vrai.

Bien entendu, Beep Beep Koyote nous a expliqué, à Dit-la-Ribaude et moi, le concept qu’il avait en tête pour « Enhanced Humans », avec quelques maquettes pour nous permettre de visualiser le concept. Mais ça restait très abstrait. Et moi, pour vraiment apprécier une œuvre, il faut que je l’aie devant moi.

Je dois dire que, question négociations et gestion du projet, Dit-la-Ribaude a bien fait les choses. Je suis vraiment très satisfait de l’avoir engagé à plein temps. Il coûte un peu cher, mais au moins maintenant, j’ai l’exclusivité de ses recommandations.

Ça m’agaçait prodigieusement quand il proposait une bonne idée d’investissement à un autre de ses clients. Il y a un an dans un dîner chez les Lullin, j’ai eu la mauvaise surprise d’y voir un Damien Hirst que Dit-la-Ribaude lui avait proposé et que j’aurais préféré avoir plutôt chez moi. Au moins maintenant, ce genre de mésaventure n’arrivera plus.

Et comme une bonne partie de la collection est exposée ici, dans nos locaux, c’est la banque qui paie son salaire. Alors, même si elle m’appartient et que ça revient un peu au même, d’un point de vue fiscal, ça change tout.

En revanche, toutes les œuvres sont à mon nom. Il ne faut tout de même pas tout mélanger ! Je fais juste payer une petite location à la banque pour le droit de les exposer.

Sans oublier que, outre la question de la sécurité, les avoir ici résout de façon élégante un autre de mes problèmes : l’aversion de Bettina pour l’art contemporain, surtout lorsque je tente d’accrocher l’une de mes acquisitions chez nous, à Bellerive.

Ma chère épouse est plutôt intéressée par la peinture classique du XVIIIème. Je veux bien admettre que les 2 Diday que nous avons dans le salon sont magnifiques, mais on a tout de même un peu évolué depuis…

Alors, comme je passe finalement plus de temps à la banque qu’à la maison, je préfère autant avoir ma collection ici. D’autant plus que, même si elle n’a probablement aucune idée du prix des œuvres que j’achète, ce n’est pas plus mal qu’elle ne puisse pas se rendre compte des fortunes que j’y ai englouti depuis 15 ans.

Je trouve magnifique cette idée de Beep Beep Koyote d’améliorer les humains, surtout si c’est l’IA qui s’en charge. C’est vraiment l’expression visuelle de ce à quoi on assiste actuellement : cette amélioration extraordinaire de notre vie de tous les jours grâce à la technologie. Quelle révolution ! Ça donne un peu le tournis, mais les possibilités sont infinies.

Évidemment, Claire von Dijk, notre responsable du Compliance, n’est pas d’accord que nous fassions gérer les portefeuilles par l’IA. Elle prétend que la FINMA ne le permet pas et que ça pose des problèmes de confidentialité des données des clients. Quelle empêcheuse de tourner en rond, celle-là.

D’autant que je suis sûr qu’il y aurait un moyen de le faire. Et j’aimerais vraiment être le premier de la place à offrir ce service aux clients. Je suis certain qu’il suffirait pourtant de trouver une solution un peu créative, de faire preuve d’un minimum d’imagination pour que ça passe.

Comme quand j’ai repris les rênes de la banque au décès de Papa.

Tout marchait bien. Il faut dire que c’était l’âge d’or de la banque privée genevoise. Pendant les années 80 et 90, il n’y avait qu’à se baisser pour remplir les coffres.

Mais tout ça ronronnait. Justement parce que c’était trop facile. Il n’y avait pas vraiment de raison de changer, ni de dépenser de l’argent pour se faire connaître. On baignait dans l’autosatisfaction, en se moquant de nos voisins français ou italiens. On pensait que tout ça durerait toujours.

Quand je suis arrivé à la banque pour apprendre le métier après un vague stage chez un agent de change aux États-Unis, Papa était encore aux commandes et ne voulait pas entendre parler de mes propositions de modernisations.

Alors, je ne devrais pas dire ça, mais je dois avouer que je n’ai pas été terrassé de chagrin quand il est mort.

Bien sûr, ça m’a tout de même fait un choc, surtout quand j’ai appris qu’il avait eu une crise cardiaque à Vienne dans le lit d’une demoiselle de petite vertu.

Mais au fond de moi, je me suis dit : enfin ! Je vais pouvoir transformer cette vieille banque poussiéreuse. La marquer de mon empreinte.

Alors, j’ai commencé par son nom.

Il faut dire que Banque Genevoise de Gestion, ce n’était vraiment pas moderne.

Alors oui, ça faisait 40 ans qu’elle s’appelait comme ça et elle s’était bien développée, avec une clientèle européenne très classique.

Mais c’était trop générique, pas assez évocateur. Ce n’était pas le nom d’une banque capable de défier les plus grands et de s’attaquer au marché mondial.

J’ai d’abord pensé demander l’aide de l’agence de communication que mon père utilisait. Mais après un premier rendez-vous pendant lequel ils ont tenté de me dissuader, en disant que ce serait jeter aux orties 30 ans de construction de goodwill, j’ai compris qu’il me fallait chercher ailleurs des esprits vraiment créatifs et libres.

Heureusement, mon bon ami James Huntington-Foyles m’a parlé d’une agence de Londres qui faisait des miracles, paraît-il.

Et, même si ça m’a coûté un bras, c’est vrai que je n’ai pas été déçu du résultat.

Il fallait tout de même avoir une vraie vision et un esprit décalé pour venir avec une telle proposition.

City City Bank Bank.

Ils m’ont expliqué à quel point c’était génial. La référence à la City de Londres, le centre mondial de la finance. Entre parenthèses, j’ai trouvé que ce n’était pas très élégant de leur part de rabaisser Genève de la sorte, mais je crois que c’était sans malice. Qu’ils en étaient vraiment convaincus et ne pouvaient pas imaginer que quelqu’un soit d’un autre avis. Ensuite, le mot Bank pour rassurer et tout de même dire ce que l’on fait. Puis la répétition des 2 mots, qui vient encore renforcer et souligner le message. Et enfin, le clin d’œil au film musical de 1968 Chitty Chitty Bang Bang, avec son esthétique steampunk, tellement moderne encore aujourd’hui…

Le Guru in Chief en avait les larmes aux yeux d’émotion et j’ai compris que, contrairement à ce que laissait penser la chirurgie esthétique à laquelle il avait clairement eu recours, il devait être de ceux qui avaient vu le film enfant à sa sortie.

Lorsque je leur ai demandé quels autres noms ils avaient à me soumettre, ils ont pris un air pincé, surtout leur Guru in Chief. J’ai eu l’impression de les avoir insultés.

Le commercial, un peu plus souple que les autres, s’est tourné vers moi en souriant, comme s’il s’adressait à un enfant.

— Monsieur Gautier, vous vous souvenez sans doute de ce qui s’est passé en 1851 pendant la fameuse Coupe des 100 Guinées autour de l’île de Wight, qui a été à l’origine de la Coupe de l’America ?

Il a fait comme si c’était une question purement rhétorique, dont la réponse était évidente, et a repris sans attendre. Tant mieux, parce que ça m’a évité d’avouer que je n’avais aucune idée de ce dont il me parlait.

— Le bateau America avait tellement d’avance sur les suivants qu’on ne les voyait pas à l’horizon. La Reine Victoria, qui suivait la régate depuis son yacht, a demandé qui arrivait deuxième. On lui a répondu par cette phrase devenue célèbre : « Ma’am, there is no second ». En ce qui nous concerne, comme pour chacun de nos travaux, nous avons longuement réfléchi, évalué en profondeur les différentes options et finalement, comme c’est notre pratique, nous vous présentons la meilleure de nos idées. La seule, devrais-je dire.

C’est là que j’ai compris qu’il n’y avait pas d’autres propositions et que c’était à prendre ou à laisser.

Alors, j’ai pris.

Et plus j’en ai parlé autour de moi, plus mes amis ont ouvert des yeux grands comme des soucoupes en entendant ce nom merveilleux pour la première fois, plus mes équipes se taisaient l’air atterrées, plus j’ai été persuadé que c’était le nom qu’il me fallait pour marquer les esprits.

Et faire oublier la banque de Papa.

Ensuite, il a suffi de demander à Gods of Kreativ, les designers stars de Zurich, de me concevoir un logo à la hauteur pour que la nouvelle marque prenne son envol. C’est le cas de le dire puisque le logo représente un coffre-fort ailé et rebondi, avec des manomètres, des jauges et une soupape qui laisse échapper la vapeur sous pression.

Je suis particulièrement content de la baseline qu’ils ont imaginé et qui est inscrite sous le visuel.

Private Banking Made Magic.

Tout est dit. Il n’y a rien à ajouter.