Il est environ 17 heures quand j’arrive devant la plage du rendez-vous. Finalement, j’ai jugé plus prudent de laisser le bateau amarré dans le port de Sývota, puis de prendre l’annexe pour aller à l’endroit prévu. C’est plus maniable et je pourrai m’échapper plus rapidement en cas de problème.
Ça permet aussi à Danaé de rester tranquillement à l’abri dans le port. Elle est censée m’avoir quitté et elle ne peut donc pas venir avec moi. Même si elle restait à l’intérieur, il y aurait trop de risques que quelqu’un la voie.
Ma petite annexe n’est pas vraiment prévue pour de longs parcours, mais la plage est vraiment très près du port et il ne me faut que 15 minutes pour y arriver.
Il reste 1 heure avant le moment du rendez-vous et il n’y a encore aucun signe du Monókeros. Je ne vois rien d’anormal sur la plage qui est totalement déserte. Il faut dire que les plaisanciers du coin sont tous agglutinés devant Blue Lagoon Beach à 500 mètres d’ici. L’endroit est vraiment magnifique et j’y viens souvent avec des clients en début ou en fin de saison. Mais maintenant, c’est l’Autoroute du Soleil au mois d’août.
Il est possible qu’Apátis préfère venir avec un plus petit bateau. Même s’il n’a plus d’annexe depuis que j’ai envoyé la sienne vers Albanie, je ne doute pas qu’il l’ait remplacée très rapidement. C’est indispensable et je ne le vois pas trop s’emmerder à pagayer sur une planche de paddle pour aller à terre. Mais je ne vois rien sur la plage, ni à proximité. Ce n’est qu’une crique minuscule, avec à peine de la place pour un seul bateau.
Je suis tendu. Je ne me réjouis vraiment pas de me retrouver face à Apátis. Il n’a rien d’un tendre et je me méfie de lui. S’il est capable d’envoyer un assassin liquider un témoin gênant, il peut très bien décider de me régler mon compte également. Je me rassure en me disant qu’après tout, c’est un homme d’affaires. Je ne sais pas quels sont les tarifs d’un tueur à gages, mais si Apátis peut acheter mon silence pour 25’000 euros, ce serait sans doute plus simple. Et moins risqué.
Pour lui et surtout pour moi.
Je sors mes jumelles et je scrute les abords de la plage, au cas où Apátis aurait envoyé des hommes se planquer dans la végétation. Je ne vois rien qui sorte de l’ordinaire. Je repasse en revue ce que je compte lui dire. L’essentiel, c’est qu’il faut qu’il s’incrimine sur l’un ou l’autre des crimes commis, à proximité de son téléphone. Ces aveux seront ainsi automatiquement enregistrés via PreyBack. Et pour ça, il faut 2 choses : d’abord, qu’il se sente libre de parler, c’est-à-dire que je n’aie sur moi aucun micro ni moyen d’enregistrer la conversation, et ensuite qu’il avoue ce qu’il a fait.
Danaé va écouter en live sur son ordi et l’équipe de GreekLeaks devrait suivre ça depuis leurs bureaux à Athènes.
Les minutes s’égrènent lentement. Même en cette fin d’après-midi, il fait toujours aussi chaud. Il n’y a pas un poil d’ombre sur l’annexe et je n’ai pas pensé à prendre de l’eau.
Il n’y a pas un souffle de vent, alors je n’ai même pas pris la peine de jeter l’ancre. Si Apátis vient avec le yacht, il ne peut arriver que par le nord. Du côté sud, il n’y a qu’un passage très étroit et peu profond entre l’ilot d’Ágios Nikólaos et celui de Moúrtos. On ne peut passer qu’en canot à moteur et encore, à petite vitesse.
18h.
18h10.
18h 20.
Toujours rien.
A 18 heures 30, je commence à m’inquiéter sérieusement. Et j’ai un horrible pressentiment. J’appelle le portable de Danaé. Il sonne en vain avant de passer sur messagerie. Après plusieurs tentatives, je n’en peux plus.
Je démarre le moteur de l’annexe et fonce à toute vitesse vers Sývota. Quand j’arrive enfin dans le port, je me rue à bord du bateau en appelant Danaé. Rien… Je descends dans la cabine. Elle n’est pas là et on dirait qu’il y a eu une bagarre. Tout est en désordre. On a visiblement fouillé le bateau. Heureusement, nous avons remis la clé USB, le vieux plan et les photos à la police à Corfou, alors il n’y a pas grand-chose d’indispensable à bord.
Mais le laptop de Danaé, qui contient toutes ses notes, n’est plus sur la table à cartes et je ne vois non plus aucun signe de son téléphone.
Je sors dans le cockpit et je m’effondre sur la banquette.
— Is everything alright?
C’est le type du voilier voisin qui m’interpelle. Un Italien si j’en juge par son accent.
Je lui dis que je cherche mon amie qui était restée à bord pendant mon absence. Est-ce qu’il l’a vue ? Il me raconte avec force détails et grands gestes que sa femme et lui ont vu un semi-rigide arriver il y a une heure environ et 2 hommes sont montés rapidement à bord.
Il y a eu quelques éclats de voix mais rien de vraiment inquiétant. Ils parlaient en grec, alors il n’a pas compris ce qu’ils se disaient. Et puis ils sont ressortis de la cabine avec une jeune femme.
Est-ce qu’elle semblait libre de ses mouvements quand elle est sortie ? En tout cas, je n’ai vu aucun signe de violence. Elle n’avait pas l’air ravie de les accompagner mais elle ne semblait pas être sous contrainte. Ils ont embarqué tous les 3 sur le semi-rigide et sont repartis. Le tout a duré à peine 3 minutes. Il y a un problème ? C’est un peu tard pour qu’il se pose la question, mais je ne peux pas vraiment lui en vouloir.
C’est évidemment un coup d’Apátis.
Il a dû m’éloigner en m’envoyant à un rendez-vous bidon loin d’ici, puis en profiter pour enlever Danaé. Et à en juger par ce qui s’est passé à Argostóli avec l’architecte, j’ai vraiment de quoi m’inquiéter sur le sort qu’il réserve à Danaé. Ce n’est clairement pas un enfant de chœur. Il ne va reculer devant rien pour obtenir ce qu’il veut et ensuite la faire taire.
Je suis en train de me demander quoi faire quand mon téléphone sonne. C’est Apátis. Mes mains tremblent en décrochant.
— Monsieur Loizeau ! Je suis désolé de vous avoir fait attendre pour rien sur la plage d’Ágios Nikólaos. Je voulais vous éloigner un peu pendant que mes hommes fouillaient votre bateau. Je voulais m’assurer que vous n’alliez pas garder en douce quelques informations. Et quelle n’a pas été ma surprise quand j’ai appris que l’on avait trouvé Madame Adamou, ou devrais-je plutôt dire Madame Vlachópoulou, à bord de votre voilier ! Alors que, pour reprendre l’expression que vous avez utilisée, elle vous avait laissé tomber comme une vieille chaussette… Ça m’a fait sérieusement remettre en cause toute votre histoire…
J’essaie de bredouiller une explication.
— Gardez vos excuses pour plus tard. Car maintenant, si vous voulez la revoir, il va falloir jouer franc jeu.
Il met brutalement fin à la conversation et, quelques secondes plus tard, je reçois un message avec de nouvelles coordonnées. C’est au sud de Mourteméno, une petite île à un quart d’heure au sud de Sývota.
Et des instructions. Venez tout de suite. Seul. Vous avez 15 minutes.
J’hésite. La situation est en train de partir en couille à vitesse grand V et je me sens totalement dépassé. C’est une chose de tenter de piéger Apátis en le poussant à se compromettre pour que Thanasis Karapoglou et ses confrères aient suffisamment de matière pour écrire leur article. C’en est une autre de risquer la vie de Danaé et la mienne par amour de la justice…
PreyBack a dû permettre aux gens de GreekLeaks d’enregistrer ma conversation avec Apátis. Et ils doivent aussi savoir où il se trouve, puisqu’ils ont accès à son GPS. Mais je ne sais pas si quelqu’un suit l’affaire en live et, même si c’est le cas, il leur faudrait un moment pour arriver jusqu’ici.
Ce serait sans doute le moment de jeter l’éponge. D’appeler Alamanos. Même s’il n’a rien pu faire contre Apátis avec les preuves qu’on lui a fournies, un enlèvement, c’est tout de même autre chose ! On a clairement franchi un niveau et la police ne peut pas rester sans rien faire. Mais là aussi, il leur faudra du temps pour se mettre en branle.
Et du temps, je n’en ai pas.
Il n’y a qu’une chose à faire : y aller seul.