Les piétons ont déjà presque fini de débarquer quand je quitte enfin l’obscurité de la soute et engage mon vieux Duster sur la rampe qui mène au quai.

Comme à chaque fois, c’est un peu le bordel, avec les marins qui gueulent des instructions en grec, les piétons qui déboulent de tous les côtés au mépris de leur sécurité, les chauffeurs qui s’impatientent et les scooters qui se faufilent pour sortir du ferry le plus vite possible, comme si leur vie en dépendait et que 10 secondes d’attente de plus allaient gâcher leur journée. Sans parler du bruit des camions qui ont lancé leur moteur et empuantissent l’air de la cale qui n’a vraiment pas besoin de ça.

Une fois sorti du ferry, même si je suis habitué au tumulte d’Athènes, je suis étourdi par le tourbillon du chassé-croisé entre les passagers qui débarquent et ceux qui se bousculent pour monter à bord, les voitures qui s’élancent déjà à l’assaut de la passerelle et les moulinets du policier qui règle la circulation en s’époumonant sur son sifflet. Páme ! Páme !

Et après 3 ans d’absence, le choc de cette lumière intense des Cyclades et de la transparence absolue de l’air qui me fait bondir le cœur.

Comme la dernière fois que je suis venu sur l’île, j’ai préféré prendre le Dionisios Solomos. Il lui faut 4 heures avant d’arriver, au lieu de 2 pour les ferries rapides, mais c’est presque moitié prix et surtout ça m’a servi de sas de décompression.

Pour ne pas passer trop vite du bruit et du bouillonnement perpétuels d’Athènes à la quiétude de l’île. Et aussi pour me laisser un peu plus de temps pour me préparer.

Parce que, même si je ne suis pas venu sur un coup de tête, je suis tout de même inquiet de la façon dont je vais être reçu.

Ça fait 3 ans que je suis parti et ce n’était pas par la grande porte… Ça fait 3 ans et il est bien possible que tout le monde m’ait oublié. Mais avec ce qui s’est passé à l’époque, j’ai quelques doutes à ce sujet. Avant ça, j’étais déjà une sorte de célébrité locale, le Français qui a sauvé Dimitrios de la noyade le soir de la Saint-Sylvestre. Mais après, je suis devenu tristement célèbre.

Il faut dire que d’avoir assommé un pompier et l’avoir laissé pour mort dans ma maison en feu, avant de foutre le camp sans demander mon reste, ça n’a pas contribué à me rendre populaire. Sans compter qu’ils doivent être nombreux à me tenir pour responsable du départ d’incendie qui a bien failli réduire en cendres la baie d’Agios Ioannis.

Le fait que ce soit Katerina, membre de l’une des grandes familles de l’île, qui ait flanqué le feu par jalousie, et que ce soit Giorgos le pompier — et accessoirement mari d’Eleni avec qui j’ai entretenu une liaison torride et qui se trouvait également être la sœur de Katerina — qui m’ait agressé et ait manqué de me tuer n’y change rien. Dans ces îles, un Grec du continent est toujours considéré comme un étranger, même 20 ans après son arrivée. Alors, un Français qui a semé le trouble…

Bref, je ne suis pas sûr d’être accueilli à bras ouverts.

Eleni m’a pourtant assuré que les choses s’étaient calmées. Quelques jours avant mon départ précipité il y a 3 ans, elle avait décidé de mettre fin à notre relation pour préserver sa famille, mais je suis tout de même resté en contact distant avec elle. Ne serait-ce que pour prendre des nouvelles de son mari. Pour savoir s’il s’était bien remis de ses blessures. Et tenter d’évaluer la gravité de la situation. Et quelle peine je risquais. Elle a eu beau insister que Giorgos a tenu parole et n’a rien dit à la police, je ne suis pas totalement rassuré.

Eleni m’a aussi informé que Katerina n’a finalement pas eu de trop gros problèmes avec la justice. Tant mieux car je me sentais un peu coupable de son geste. Elle venait d’apprendre que j’avais eu une aventure avec sa sœur, alors que j’avais aussi couché avec elle.

Heureusement, l’incendie qu’elle avait allumé a pu être éteint rapidement et seule ma maison a subi des dommages. Alors, comme je n’ai pas porté plainte, que je n’étais qu’un étranger et que j’ai disparu de la circulation sans donner de nouvelles, ils ont finalement abandonné les poursuites contre elle. Faire partie de l’une des familles les plus influentes de l’île a certainement aussi pesé dans la balance.

En théorie, je n’ai donc pas de souci à me faire. Mais je me méfie. Je suis certain que Giorgos a la rancune tenace. Ce n’est pas le genre de mec reconstruit qui passe l’éponge. Plutôt le bon macho grec à l’orgueil chatouilleux.

Le port est assez animé pour un mois de septembre. J’ai lu que la saison d’été dans les îles s’allongeait un peu chaque année et qu’elle se prolongeait désormais bien au-delà du 31 août traditionnel.

Il est midi et c’est l’heure de pointe à Livádi, entre les habitants qui font leurs courses, les touristes grecs qui finissent leur petit-déjeuner et les étrangers qui, poussés par la faim, commencent doucement à se rapprocher des tavernes.

En passant en voiture, je vois que le Captain’s semble avoir fermé ses portes et qu’un peu plus loin, une agence de voyage a remplacé le bazar. Mais à part ça, les choses n’ont pas l’air d’avoir trop changé pendant ces 3 années.

J’ai réservé une chambre à l’Avlomonas Beach, le temps de voir venir. Je ne sais pas combien de temps je vais rester sur l’île. Ça dépendra de l’accueil qu’on va me réserver, mais au moins le temps de revendre la maison. Demain, j’ai rendez-vous avez Kostas, l’agent immobilier à travers qui j’ai acheté la maison il y a 8 ans.

Il est urgent que je m’en occupe. Je n’ai aucune idée de l’état dans lequel elle se trouve. Eleni m’a dit qu’elle était encore debout, mais sans entrer dans les détails. Ça va être la surprise… J’espère ne pas avoir un trop grand choc.

J’hésite à m’arrêter faire quelques courses au supermarché ou boire un frappé, mais finalement je décide de ne pas trop me montrer en ville pour le moment. Je préfère y aller progressivement, alors je prends directement la route de l’hôtel.

En chemin, je passe devant l’Azure, le café de Katerina. Mais je ne m’arrête pas. C’est trop tôt. Je ne suis pas encore prêt. Alors, je continue tout droit, jetant à peine un rapide coup d’œil pour tenter sans succès de l’apercevoir. Je sais que mon arrivée ne va pas pouvoir passer inaperçue bien longtemps, mais chaque heure de répit est bonne à prendre.

J’ai tenté de suivre sa vie à travers ses posts sur Instagram, mais on dirait qu’elle a vraiment réduit sa présence en ligne. C’est vrai qu’après ce qui s’est passé, elle avait plutôt intérêt à faire profil bas. Quelques rares photos de paysages ou de fêtes de l’île. Mais plus les dizaines de selfies en maillot de bain, ni de photos de groupe avec ses complices de sorties. Alors je ne sais pas trop ce qu’elle devient.

Et Eleni non plus, je ne sais pas trop où elle en est. En apparence, il n’y a plus rien entre nous. Nos échanges sont brefs et très espacés. Un peu froids, même. Je respecte sa décision de couper court à notre relation, même si je la regrette parfois. Souvent le soir, à Athènes, j’ai repensé à nos étreintes passionnées dans toutes ces maisons de location laissées vides en hiver. Et notre dernière parenthèse amoureuse pendant 2 jours à Syros. C’était intense.

Quoi que j’en dise, je n’étais pas obligé de revenir sur l’île.  J’aurais pu vendre la maison à distance. Mais quelque chose en moi me dit que je n’en ai pas encore fini avec cette histoire.

Je longe la plage du port. Il y a encore du monde pour la saison. Il faut dire qu’il fait grand beau, avec juste une petite brise pour rafraîchir l’atmosphère. Et même si c’était la rentrée scolaire hier, je suppose que de nombreuses familles athéniennes ont profité du beau temps pour prendre un long week-end de vacances et prolonger un peu l’été.

L’hôtel est à l’autre extrémité de la plage, alors c’est un peu plus calme. C’est un petit établissement familial, un peu à l’ancienne. Une demi-douzaine de chambres. Je ne connaissais pas Stella, la patronne, qui me reçoit très chaleureusement et me guide jusqu’à ma chambre à l’étage. De son côté, elle ne montre aucun signe de me reconnaître ou d’avoir entendu parler de moi, ce qui me convient très bien.

La chambre est très propre et bien fraîche. Une mini-kitchenette. Un petit balcon ombragé qui donne droit sur la plage. Je m’y sens tout de suite parfaitement bien et je suis pris d’une irrésistible envie de m’allonger sur le lit et de fermer les yeux juste un moment.

Les choses ne se présentent finalement pas si mal.