La venue du maire lors de la petite fête chez Skía me donne l’idée d’organiser une inauguration du chemin de la plage.
Ça lui donnerait une sorte de bénédiction officielle qui me protègerait un peu, car il faut bien avouer que, jusqu’à présent, j’ai tout fait sans rien demander à personne et donc sans avoir d’autorisation.
Du côté du maire, ça lui permettrait de se mettre en valeur à peu de frais avec une réalisation concrète. Les élections sont encore loin, mais un peu de publicité positive ne va certainement pas lui déplaire.
Dimítrios se charge des contacts avec la mairie et, pendant ce temps, je commence à préparer de quoi faire les choses avec un peu de décorum. Un ruban, un petit coussin pour y poser une paire de ciseaux, quelques guirlandes, des drapeaux grecs, des tréteaux et une planche pour servir de buffet.
Un jeudi en fin de journée, le maire arrive avec un adjoint et une jeune femme chargée de prendre des photos. De notre côté, nous avons rameuté quelques habitants pour jouer les figurants et j’ai trouvé un type pour filmer avec un drone.
Le maire n’est pas un grand sportif. Il se contente de couper le ruban sous les applaudissements des participants et reste au départ du sentier. Même si le chemin est praticable, la pente est tout de même assez raide et il fait chaud.
Pendant que les plus courageux descendent jusqu’à la plage pour découvrir le nouveau chemin, j’essaie de revenir sur le sujet de son soutien financier pour l’entretien des sentiers de randonnée. Il esquive en me demandant de lui soumettre un budget détaillé et une demande formelle, qu’il promet de mettre à l’ordre du jour d’un prochain conseil municipal.
Quand il repart, Dimítrios me conseille de ne pas me faire trop d’illusions. Il n’y a pas d’argent dans les caisses et la municipalité a d’autres priorités, notamment la construction d’une installation de désalinisation d’eau de mer.
Alors, mes chemins qui vont surtout servir à des touristes écolos qui dépensent le moins d’argent possible, ça ne l’intéresse sans doute pas trop. D’autant plus qu’il n’est pas idiot. Ce chemin pour la plage, nous l’avons déjà restauré sans que ça lui coûte un euro. Il a bien compris que nous allions nous lancer dans l’entretien des chemins de toutes façons, avec ou sans lui.
Mais les images qui sortent dès le lendemain sont superbes. Entre les comptes officiels de la mairie et de l’office du tourisme, celui de Xerolithiés, l’association de Dimítrios, et les nôtres, l’inauguration fait un très beau score sur les réseaux sociaux.
Et lorsque Xerolithiés se met au travail le premier week-end de septembre et publie des stories sur le début du chantier du sentier qui mène de Kallítsos et Chóra, tous les comptes des commerçants et des habitants s’y mettent à leur tour.
La haute saison se termine en beauté. Même s’il reste encore beaucoup de monde sur l’île, on sent tout de même que la fin de l’été approche. A mi-septembre, ce sera la rentrée scolaire et les tavernes des plages isolées vont fermer leurs portes.
Les vélos électriques arrivent enfin. Après 2 jours de mécanique pour les mettre en état de marche, je peux enfin les charger à l’aide des panneaux photovoltaïques installés sur le toit de Skía.
Les fontaines à eau finissent pas être livrées elles aussi. Mais aucune des sociétés qui distribuent les bonbonnes sur le continent n’accepte de venir jusqu’ici. Heureusement, Katerína a convaincu l’un de ses fournisseurs d’emporter dans ses camions les bouteilles vides sur le continent. C’est une solution temporaire, mais il va falloir trouver un meilleur moyen. J’aimerais installer une station de remplissage sur l’île. Si je convaincs des agences immobilières ou d’autres propriétaires de villas de proposer aussi des fontaines à eau à leurs clients, ça pourrait le faire.
J’ai demandé à Samir de venir en fin de journée pour discuter de quelques améliorations que j’aimerais pour l’année prochaine. Katerína est occupée à l’Azure, alors, une fois que nous avons fini, Samir me propose d’aller boire un verre à l’Ísalos.
C’est l’un des rares endroits de l’île que je ne connais pas. Tout au bout de la plage, un peu en retrait de la route. Je ne sais pas trop pourquoi je n’y suis encore jamais allé. Peut-être parce qu’il est un peu brut de décoffrage et qu’il n’a l’air fréquenté que par des locaux qui ne tiennent pas à frayer avec des touristes.
Quand on y arrive, la nuit est tombée et il y a une bonne demi-douzaine de voitures garées devant l’entrée. Lorsque nous poussons la porte, il y a foule à l’intérieur. Que des hommes. Je ne m’en rendais pas compte, mais la salle est vraiment très grande, avec de longues tables alignées et une déco très kitsch. Des haut-parleurs fixés en hauteur dans les coins diffusent de la musique grecque tonitruante. Un grand écran retransmet un match de foot. Tout le monde parle fort et on dirait qu’ils n’en sont pas à leur premier verre.
Samir semble connaître tout le monde et m’entraîne vers une table de billard dans le fond. Il nous commande 2 bières et me propose une partie. Je ne suis vraiment pas un bon joueur et je suis sûr que, de son côté, il passe tout l’hiver à s’entraîner. Il doit avoir envie de me montrer qu’il est le plus fort.
Il casse le triangle d’un coup sec qui montre une belle maîtrise. Je vais clairement prendre une raclée, mais ça m’est égal. Si ça lui fait plaisir…
Il me bat effectivement à plates coutures et il insiste pour recommencer une partie. Et je dois lui payer une tournée. D’après lui, c’est l’usage quand on perd. J’ai un peu l’impression qu’il a inventé cette règle pour picoler à mes frais, mais ça me convient. Après tout, il n’a pas mégoté son boulot depuis le début de l’année et je n’y serais vraiment pas arrivé sans lui. Alors, je l’abreuve de bon cœur.
Après 3 parties, mon niveau ne s’est pas amélioré, au contraire. D’autant plus que des verres de tsipouro se sont ajoutés aux bières.
On est au milieu de la 4ème partie et j’ai la ferme intention que ce soit la dernière. Je suis sur le point de lâcher mon coup, après avoir longuement hésité entre 2 options aussi foireuses l’une que l’autre, quand j’aperçois Giórgos de l’autre côté de la salle, assis à une table avec plusieurs types. Je ne les avais pas vus jusqu’à présent car ils étaient masqués par les clients d’une autre table qui viennent de partir.
Son pick-up n’était pas devant, alors je ne me suis pas méfié. Il a dû le laisser ailleurs et venir avec un de ses potes. Il est assis de côté et je n’ai pas l’impression qu’il m’ait vu.
J’ai peur d’attirer l’attention en frappant trop fort, alors je donne un coup de queue bien trop faible pour espérer un résultat. Ma boule s’arrêta après quelques centimètres à peine. Si j’espérais passer inaperçu, c’est totalement raté, car Samir s’esclaffe bruyamment en se moquant de moi. J’essaie de quitter le champ de vision de Giórgos, mais c’est trop tard. Alerté par l’éclat de rire, il a tourné la tête.
Et il m’a vu. Je l’ai vu se tendre et se redresser d’un coup.
J’essaie de me concentrer sur la partie, mais le cœur n’y est plus. Samir ne s’est rendu compte de rien et je ne tiens pas à passer pour une mauviette en lui avouant que j’ai peur de Giórgos.
Bien sûr, ce n’est pas une catastrophe. Après tout, on s’est déjà croisés plusieurs fois avec Giórgos et il ne s’est rien passé de grave. Juste une tension et la certitude qu’on ne partira jamais en vacances ensemble, mais rien de plus.
Pourtant, ce soir, je sens que l’ambiance est différente. Je suis dans son fief. J’imagine qu’il doit se dire que son honneur est en jeu.
C’est à Samir de jouer. Malgré l’alcool, il n’a rien perdu de son habileté et remporte la partie d’une belle série gagnante. C’est l’occasion ou jamais de foutre le camp avant qu’il ne soit trop tard.
Je m’apprête à lui dire qu’il est temps pour moi de rentrer, quand Giórgos se lève et s’approche de la table avec 3 de ses amis. À son regard vitreux et sa démarche un peu vacillante, je comprends qu’il est complètement saoul. Il a une bouteille de raki à la main.
Il se met à m’invectiver en grec. Je ne saisis pas toutes les nuances, mais le sens général est clair. Je suis ici chez lui et cette table de billard est réservée aux habitués. Alors, le mieux, c’est que je débarrasse le plancher et que je laisse les vrais hommes jouer.
Samir monte au créneau et se met à argumenter. Il a le sang chaud et il ne faut pas trop le bousculer. Je lui pose la main sur le bras pour le calmer.
— Laisse tomber. Ça ne vaut pas la peine. On avait fini la partie et j’allais rentrer de toutes façons.
Je le sens hésiter. Laisser la place est la solution la plus sage. Et c’est vrai que la partie était terminée.
En général, je n’ai pas l’habitude de m’écraser et, plusieurs fois dans le passé, j’ai failli en venir aux mains avec des automobilistes avec qui je m’étais pris de bec. Mais je ne me suis pas battu vraiment depuis le lycée. Comme je suis plutôt grand et en forme, les gens se tassent assez vite en général et je n’ai pas eu à en arriver là.
Mais cette fois, je crains que Giórgos n’ait qu’une envie, c’est de régler enfin ses comptes. Ça fait des mois que la pression monte et qu’il attend ce moment.
Samir et moi commençons à battre en retraite. Giórgos sent que l’occasion de se venger va lui échapper. Alors, il cherche l’incident.
— Allez ! Et pour vous remercier de nous laisser la table, je vous offre un verre.
Il avise nos verres posés sur le cadre de la table de billard et les remplit de raki à ras bord. Samir prend sagement son verre et le boit lentement. Mais je n’ai aucune envie de trinquer avec Giórgos, alors je réponds sans vraiment réfléchir.
—Merci, mais je dois rentrer et j’ai assez bu comme ça.
Ça y est. Il tient son prétexte.
— Quoi ? Tu refuses de trinquer avec moi ? Je ne suis pas assez bien pour toi, c’est ça ? Tu te crois supérieur à moi ?
Je sais qu’il n’y avait pas de bonne ou de mauvaise réponse. Si j’avais accepté son verre, il aurait trouvé autre chose.
Il me colle mon verre sous le nez.
— Allez ! Bois si tu es un homme.
J’essaie de le repousser doucement, mais il force et cogne mes dents avec le verre. Sous le choc, je me dégage d’un coup brusque. Le verre glisse de sa main et le raki lui gicle dans les yeux. Il hurle de douleur et se prend les pieds dans une chaise en reculant.
Déséquilibré, il perd l’équilibre et tombe lourdement au sol. Furieux et vexé, il se relève d’un bond.
— Tu vas me payer ça !
La dispute a attiré les autres clients qui suivent la situation avec intérêt. Samir essaie vaguement de s’interposer entre nous, mais je sens que ce n’est pas son combat. Il doit les ménager. Il ne veut se fâcher avec personne. Après tout, lui aussi est un étranger…
Et tout à coup, Giórgos sort un couteau dont ne sait où et le brandit dans ma direction.
— Ah, tu fais moins le fier, maintenant.
L’assemblée a poussé un cri de surprise. Tout le monde retient son souffle. Je réalise que tout a basculé d’un coup. On est arrivé à la fin du niveau et il faut maintenant affronter le boss. Mais contrairement à un jeu vidéo, je n’ai qu’une seule vie et, si ça tourne mal, pas question de recommencer la partie.
J’attrape ma queue de billard et j’entoure ma veste autour de mon avant-bras. Je ne sais pas si ça suffira à me protéger, mais c’est mieux que rien.
On est les 2 immobiles, face à face, à se demander qui va porter le premier coup, quand le patron intervient. Il doit bien faire 100 kilos et n’a pas l’air commode. Il tient dans la main un bâton court et épais, entre la matraque et le gourdin. À sa façon de le manier, on sent que ce n’est pas son premier rodéo.
— Giórgos ! Ça suffit comme ça. Range ton couteau et retourne à ta table, si tu ne veux pas avoir affaire à moi.
Il se tourne vers Samir et moi.
— Et vous, il vaut mieux pour vous que vous foutiez le camp sans faire d’histoires.
Il dit ça sur un ton qui ne permet pas la réplique, mais j’ai l’impression qu’il y a dans sa voix comme une petite note d’excuse. Du genre, je sais que c’est un con, mais que voulez-vous, je n’y peux rien : il est d’ici.
Mais peut-être que je me fais des films.
Nous sortons à reculons, sur nos gardes, même si Giórgos semble avoir lâché l’affaire pour le moment. Avant de tourner le dos, il lance une dernière menace.
— Ce n’est pas fini entre nous. Et il n’y aura pas toujours quelqu’un pour te protéger.
Une fois dehors, l’adrénaline me fait tellement trembler que j’ai de la peine à trouver mes clés dans la poche. Je sens que Samir n’est pas très fier de lui, car il fuit mon regard.
Nous remontons sans un mot dans nos voitures et partons chacun de notre côté.
Et 100 mètres après, je dois m’arrêter au bord de la route pour vomir tout ce que j’ai dans l’estomac en quelques jets puissants.