Alors que je m’apprête à démarrer, Dimítrios m’interpelle. Il a finalement mis la main sur le président de l’association des habitants et veut me le présenter.

Je sors de la voiture et je discute près d’une demi-heure avec lui sur les chemins de randonnée. Il est tout à fait d’accord de mettre en commun nos efforts pour assurer leur entretien. Nous fixons une date la semaine prochaine pour organiser une journée de travail avec les bénévoles. Il n’a pas encore eu l’occasion de venir au Skía, ni d’emprunter le nouveau sentier qui mène à la plage, alors il viendra à Kallítsos.

Quand je quitte enfin Méga Livádi, tout le monde est déjà parti, mais je suis satisfait. Finalement, je n’ai pas perdu ma soirée.

Après la remontée depuis le bord de mer, je prends à droite à l’embranchement pour aller retrouver Katerína plutôt que de rentrer directement en passant par Chóra. Je vais prendre la côte sud, ce sera plus rapide.

Dans la longue descente vers Koutálas, je remarque tout à coup des phares dans mon rétroviseur. Ça doit être l’un des participants à la séance qui s’est arrêté en chemin.

Il se rapproche vite. En pleine nuit sur cette route, il faut vraiment être un casse-cou pour jouer les pilotes de rallye et rouler à cette vitesse. Je n’ai aucune intention de faire la course avec lui et je vais le laisser passer dès que la route le permettra.

Mais les phares sont trop hauts pour qu’il puisse s’agir d’une voiture. C’est un camion.

Mon cœur se met à battre plus fort. Dans l’obscurité, je ne distingue rien d’autre que les 2 points blancs qui grossissent, mais ça ne peut être que Giórgos. Et s’il m’a attendu et qu’il me suit comme ça, ça ne sent vraiment pas bon.

Il a dû reconnaître mon 4×4 dans le parking et se planquer dans un coin en attendant que j’arrive.

J’accélère un peu pour maintenir la distance entre nous, mais la route est trop sinueuse pour me permettre d’aller vraiment plus vite.

200 mètres devant moi, je reconnais un virage à gauche plutôt vicieux, qu’il vaut mieux ne pas prendre trop vite si on ne veut pas finir dans le ravin.

Il va falloir que je ralentisse.

Le camion se rapproche rapidement. Giórgos a allumé ses pleins phares et l’intérieur de la voiture est éclairé comme en plein jour. Je suis totalement ébloui et une peur viscérale me fait complètement paniquer.

Soudain, il me percute. Sous le choc, je lâche presque le volant et j’ai toutes les peines du monde à garder le contrôle. Mon Duster a beau être assez costaud, il ne fait vraiment pas le poids face au MAN antédiluvien de Giórgos, qui doit bien faire dans les 12 tonnes.

Après des mois d’intimidation et de montée de la tension, je comprends qu’on vient de basculer sans transition dans une autre dimension. Il ne veut plus simplement me faire peur. Il veut ma peau.

Le camion s’est appuyé contre la voiture et la pousse. J’ai beau freiner de toutes mes forces, rien n’y fait. Impossible de ralentir. Le MAN est trop lourd et trop puissant pour que je puisse espérer le retenir.

Le virage n’est plus très loin. Mes phares éclairent la mince tôle ondulée qui fait office de glissière de sécurité. Giórgos a parfaitement manigancé son coup. Une sortie de route à cet endroit ne me laissera aucune chance. Il doit bien y avoir 30 mètres de vide en-dessous et après, il n’y a qu’une longue pente abrupte jusqu’à la mer.

Je pèse de tout mon poids sur la pédale de frein dans un effort désespéré, mais Giórgos fait rugir son moteur et n’a aucune peine à maintenir sa poussée.

Il ne reste plus que quelques mètres. Dans 2 secondes, il sera trop tard.

Au tout dernier moment, je suis pris d’une inspiration subite. Je lâche le frein et j’accélère brutalement. Le Duster se décolle un peu du camion. Quelques centimètres, guère plus. Moins d’un mètre en tout cas. Mais ça suffit pour que je puise donner un grand coup de volant et prendre le virage à la dernière seconde.

Surpris par ma manœuvre, Giórgos n’a pas eu le temps de réagir. Sans le poids mort du Duster à pousser devant lui, son camion a bondi en avant et il ne peut rien faire. C’est lui qui défonce la glissière et qui plonge dans le vide.

J’ai tourné trop brusquement et l’arrière du Duster chasse brutalement. Par réflexe, je freine à fond, tout en surcompensant au volant. Je pars dans un tête-à-queue incontrôlable. L’arrière de la voiture glisse dans le fossé de gauche et frôle la paroi verticale de la colline, avant de repartir comme une bille de flipper de l’autre côté de la route en évitant de justesse la glissière. Après un tour complet, je me retrouve en travers de la route. La force centrifuge manque de retourner la voiture sur le flanc. Les roues gauches se soulèvent de près d’un mètre avant que le Duster ne retombe lourdement.

Ça n’a dû durer qu’une poignée de secondes, mais j’ai eu l’impression que c’était une éternité. Dans ces cas-là, on dit qu’on voit sa vie défiler devant ses yeux. Mais moi, c’était plutôt la mort que j’ai vue en face.

Le rugissement des moteurs, le crissement suraigu des pneus sur le macadam, le choc du camion contre la glissière… Je n’ai rien entendu de tout ça. Toute la bande passante de mon cerveau était occupée à traiter ce que mes yeux lui transmettaient.

Et maintenant que je reprends lentement mes esprits, il règne un silence irréel. Je n’entends plus rien. Mon moteur a calé et il n’y a pas de signe du camion. Juste le tic-tic du moteur qui refroidit. Après quelques secondes, je finis par ouvrir la portière et je sors, les jambes en coton. Je me mets à trembler comme une feuille et je dois me tenir à la voiture pour ne pas tomber.

Je finis par me calmer et remonter la route jusqu’au virage. On n’y voit pas grand-chose, mais la nuit est suffisamment claire pour que je distingue la zone plus claire de la route. Et là, à la place de la glissière, il n’y a plus qu’un grand trou noir béant.

Je m’approche pour tenter de voir le camion en contrebas. Loin dans la pente, bien en dessous de la route, j’aperçois les points rouges de ses feux arrière et l’éclat de ses phares sur les broussailles. Il s’est renversé sur le côté. Je ne perçois aucun mouvement à l’intérieur de la cabine. Mais je suis trop loin pour en savoir plus.

J’hésite. Le plus simple serait de foutre le camp d’ici avant que quelqu’un n’arrive. C’est peu probable dans ce coin isolé, en pleine nuit au mois de novembre, mais on ne sait jamais.

Mais il faut que je sache.

La pente est trop raide pour pouvoir descendre sans risque, alors je décide d’aller plus bas sur la route. Après le prochain virage à droite, je devrais me retrouver à la hauteur du camion. Ce sera plus facile d’y arriver à flanc de coteau.

Je reviens à la voiture et j’attrape ma lampe de poche dans la boite à gants, avant de descendre la route à pied. Arrivé à la hauteur du camion, j’enjambe la glissière et commence à me frayer un chemin à travers les rochers et les broussailles. J’y vais prudemment, car le terrain est instable et je n’ai pas envie de glisser et de finir dans la mer. Il n’y a guère que 100 mètres à parcourir, mais il me faut bien 5 minutes pour parvenir jusqu’au camion.

Ou plutôt ce qu’il en reste.

Il a basculé sur le flanc droit. J’arrive un peu par en dessous de lui et je vois que le pare-brise semble avoir éclaté dans l’accident. Mais en m’approchant un peu plus, je vois, à la lumière blafarde de ma lampe torche, que c’est Giórgos qui a traversé la vitre.

Comme tout bon Grec, il n’avait évidemment pas bouclé sa ceinture. La moitié de son torse est passée à travers et est suspendue dans le vide, à une trentaine de centimètres du sol. C’est sa tête qui a joué le rôle de bélier et ce n’est pas beau à voir. Il est totalement méconnaissable, le visage et le cuir chevelu complètement lacérés et couverts de sang.

Je retiens difficilement un haut-le-cœur, puis je me ressaisis. Il n’est peut-être pas mort. Il y a peut-être encore quelque chose à faire. Je n’ai pas une grande confiance dans les moyens et les compétences d’urgentistes de l’équipe médicale de l’île, mais je peux difficilement le regarder crever sans rien faire.

Je m’approche plus près de la cabine pour regarder à l’intérieur. Le tableau ne laisse guère de place à l’optimisme. Sous le choc, le volant s’est cassé et s’est incrusté dans sa cage thoracique. Il n’y a aucun signe de vie. Il n’y a plus de doute.

Il est mort.

Mon soulagement d’être encore vivant. Mon euphorie d’avoir été plus fort que lui. D’avoir eu la bonne réaction pour lui échapper au dernier moment. Ma colère contre lui, pour avoir essayé de me tuer sans vraiment de raison. Tout ça s’envole d’un coup.

Mais ce n’est pas de la pitié ou de la compassion qui s’emparent de moi. C’est de la peur.

La peur d’être accusé de sa mort.

Je n’ai rien fait. C’est lui, au contraire, qui a essayé de me tuer. Mais il vaut tout de même mieux que je me barre d’ici au plus vite. Sinon, je vais me retrouver embarqué dans une histoire interminable qui pourrait même mal se terminer pour moi.

Entre notre bagarre le soir de l’incendie il y a 3 ans, pendant laquelle je l’avais repoussé et qu’il s’était assommé contre le coin de la cheminée, et l’incident de l’autre soir à l’Ísalos, ça commence à faire beaucoup.

Alors je rebrousse chemin jusqu’à la route, avant de regagner la voiture. Je l’examine rapidement. Il y a des marques sur le pare-chocs arrière, là où le camion s’est appuyé pour me pousser. Mais rien de trop grave. Et par chance, les feux sont intacts. Aucune trace ou débris sur la route.

Alors, je fais demi-tour et repars en direction de la jonction vers Chóra pour rentrer directement chez moi.