Lorsqu’on arrive chez Eléni, une bonne partie de la famille est déjà là.
Kateríni n’a jamais été très proche de sa sœur, mais là, elle lui tombe dans les bras et elles s’étreignent longuement en pleurant.
Je reste un peu à l’écart, car je sens comme une gêne à mon égard. Je ne sais pas trop quelle attitude adopter. Non seulement je suis un étranger qui n’a pas encore de statut officiel dans la famille, mais en plus, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y avait des tensions entre Giórgos et moi.
Alors, j’imagine que la plupart des gens présents doivent penser que je ne suis pas vraiment attristé par sa disparition. Et forcément, ça me place dans une position délicate dans cette famille en deuil.
Je ne vais tout de même pas exagérer ma tristesse, alors qu’on ne pouvait pas se voir, lui et moi. Mais je dois tout de même respecter les formes, d’autant plus que je m’entends plutôt bien avec les autres membres de la famille et qu’ils sont visiblement très atteints.
Michális, en particulier, semble accuser le coup et a les yeux perdus dans le vague, comme s’il ne réalisait pas vraiment ce qui arrivait. Je ne sais pas s’il était très proche de son père, mais quelles qu’aient été leurs relations, ça doit tout de même être très difficile pour lui.
Faute de savoir que faire, je reste à côté de Katerína, avec une mine de circonstance, pendant qu’elle console Eléni. Ça va me permettre de faire au moins le service minimum indispensable : transmettre mes condoléances à la veuve.
Je profite que Katerína s’éloigne et prend Michális dans ses bras pour m’avancer vers Eléni et lui glisser les quelques mots que j’ai préparés.
Comme toujours dans ces cas-là, on ne sait jamais quoi dire et les paroles qu’on prononce sonnent un peu creux. Mais je sais aussi que quelqu’un qui vient de perdre son conjoint s’en fiche un peu de ce qu’on dit. C’est plutôt le geste qui compte. J’en sais quelque chose. Je suis passé par là il y a 5 ans, à la mort de Laetitia.
Eléni me laisse terminer ma phrase un peu convenue, puis me remercie et esquisse un sourire un peu énigmatique. Elle semble hésiter avant de parler, puis me regarde droit dans les yeux.
— C’est un tel choc… Tout ce que j’ai voulu protéger s’est envolé. Et tout a changé maintenant. Je peux faire ce que je veux.
Je ne sais pas trop ce qu’elle veut dire, ni même si ses paroles me sont réellement destinées ou s’il ne s’agit que de pensées parasites qu’elle exprime sans vraiment s’en rendre compte, sous l’effet des anxiolytiques qu’on lui a sûrement donnés.
Parce que depuis mon retour sur l’île, on ne s’est pas parlés avec Eléni. Enfin pas vraiment. Juste des banalités lors des événements familiaux. Nous n’avons plus jamais été seuls tous les 2.
Quand elle a mis fin à notre liaison pour protéger sa famille, j’ai vécu un vrai chagrin d’amour, comme je n’en avais pas connu depuis l’adolescence. Ça a été vraiment dur et j’ai mis du temps à m’en remettre, d’autant plus que j’ai dû quitter l’île juste après ça. Alors, j’ai bien dégusté pendant les premiers mois que j’ai passés à Athènes.
Et puis, comme toujours, tout ça s’est calmé. J’ai accepté le fait que notre relation ne pouvait pas durer éternellement et que cette rupture en douceur était peut-être ce qui pouvait nous arriver de mieux.
Ensuite, c’est Katerína qui s’est imposée comme une évidence dans mes pensées et mes rêves. Et depuis mon retour, je n’ai jamais envisagé de renouer avec Eléni, ni même pensé à elle.
Alors, c’est un peu un choc qu’elle me parle comme ça. Je ne m’y attendais pas.
Car, à la réflexion, je suis finalement convaincu que ce n’était pas involontaire. Que ce n’étaient pas des mots prononcés à voix haute par erreur.
Mais bien qu’elle voulait me transmettre un message.
Que désormais, elle est libre.
La cérémonie se tient 2 jours plus tard dans la grande église de Káto Chóra. Elle est trop petite pour accueillir tous ceux qui se pressent pour y assister. Des affichettes placardées dans toute l’île ont annoncé le décès de Giorgos et la date des obsèques, mais je pense que tout le monde était au courant de toutes façons.
La vie de l’île s’est pratiquement arrêtée. Il faut dire qu’en cette fin novembre, l’activité est réduite au minimum.
Même si le ciel est dégagé, il fait assez froid, avec un vent du nord qui transperce les vêtements sombres de la foule.
Quelques membres de la famille de Giórgos ont eu le temps de venir de Ióannina, sa ville natale, mais la plupart des participants sont des gens de l’île. Je suppose qu’il y en a une partie qui sont venus rendre hommage à Giórgos, mais je pense que la plupart sont là plutôt par respect pour Eléni et sa famille. Ou tout simplement parce qu’il n’y a rien de mieux à faire.
Après l’office, nous suivons le cercueil jusqu’au petit cimetière au-dessus du réservoir. C’est trop loin pour qu’on puisse le porter à dos d’homme, alors ils ont dû faire venir un corbillard depuis Syros, qui peine sur la route à peine carrossable.
Ensuite, nous nous retrouvons à une trentaine de personnes dans la maison familiale pour le repas traditionnel.
Pendant toute la cérémonie, Eléni s’est montrée très stoïque et n’a laissé échapper aucune larme, au contraire de Michális et de Katerína, qui semblaient bien plus affectés.
L’enquête de la police s’est limitée au strict minimum. Il n’y a pas eu d’autopsie. Des témoins l’avaient vu boire avant de venir à Méga Livádi et plusieurs personnes ont témoigné l’avoir vu partir très énervé de la séance. Et tout le monde a confirmé qu’il roulait toujours bien trop vite et que son camion n’était pas vraiment entretenu correctement. Alors le verdict a été rapide. Accident de la route dû à l’alcool et une vitesse excessive.
Je suis soulagé. On ne m’a même pas interrogé. Je suis tiré d’affaire.
Au moment de partir, Eléni vient me remercier d’être venu. La tradition veut que la famille soit en deuil strict, mais Eléni a tout de même trouvé le moyen d’être très élégante dans une robe noire en crêpe de laine à la coupe ajustée sous une veste de tweed qui ressemble à s’y méprendre à du Chanel.
Elle me serre la main un peu trop longtemps pour que ce soit totalement innocent. Elle semble hésiter avant de parler.
— Je serai en deuil pendant les 40 prochains jours, mais j’espère que nous nous reverrons une fois que la vie aura repris son cours.
Je suis pris au dépourvu par cette approche directe, même si je ne suis pas tout à fait certain de ce qu’elle entend exactement par là. Mais si elle veut être ambiguë, je peux l’être moi aussi et je fais semblant de penser qu’elle fait référence à la messe des 40 jours qui marque la fin du deuil.
— Bien sûr. Nous serons naturellement présents pour la commémoration.
Avec ce nous, j’ai introduit Katerína dans la conversation pour lui rappeler que je suis en couple avec sa sœur. Et qu’elle ne peut pas juste claquer des doigts pour me faire revenir à elle quand elle en a envie. Après tout, c’est elle qui a mis fin à notre liaison et j’en ai assez souffert pour avoir le droit de le lui faire payer un peu aujourd’hui.
Eléni a un peu tiqué en entendant ma réponse, mais s’est vite reprise.
Du coin de l’œil, je vois Katerína qui nous observe. Telle que je la connais, elle doit trouver un peu étrange notre échange en aparté. D’ailleurs, elle s’approche rapidement et m’entraîne au dehors.
— Qu’est-ce qu’elle te voulait ? Elle n’espère tout de même pas te remettre le grappin dessus ? Elle ne perd pas de temps, cette sainte-nitouche.
Je suis surpris par la violence de son ton, mais je suis également étonné de sa clairvoyance. Elle a vraiment l’instinct de la femme jalouse. Je dois la tranquilliser au plus vite, avant qu’elle ne se fasse des films et me mène la vie impossible.
— Ne t’inquiète pas. Ta sœur m’a juste remercié d’avoir préservé les apparences. Elle est au courant de l’incident avec Giórgos à l’Ísalos et elle voulait me dire qu’elle m’était reconnaissante d’avoir joué le jeu de l’union familiale. Tu sais à quel point elle est sensible au qu’en dira-t-on.
Je crois que je l’ai rassurée. Ma petite pique contre Eléni a dû sonner juste.
— C’est vrai qu’elle joue toujours à la reine de l’île. Tu as vu comment elle était habillée ? À croire qu’elle gardait en réserve une tenue sur mesure, juste pour être prête au cas où.
Je la serre contre moi en descendant les marches du chemin, jusqu’à la route où j’ai laissé la voiture. Je laisse glisser ma main sur ses fesses, avant de monter à bord. Je la taquine.
— Dis… Est-ce que nous devrons faire chambre à part pendant la période de deuil ?
Mi-choquée, mi-excitée, elle a un petit gloussement de gorge.
— Vraiment, tu ne respectes rien. Mais si tu me ramènes très vite à la maison, je vais te montrer ce que j’en pense. Personnellement, je pense que dans ces situations, il faut célébrer la vie.
J’ai risqué l’accident à plusieurs reprises sur le chemin de retour.
Il faut dire que Katerína a entrepris de me faire une pipe, un exercice périlleux qui a eu des effets très néfastes sur ma concentration au volant.
J’étais d’autant plus distrait que je n’ai pas cessé de penser à Eléni pendant le trajet. De tenter de décoder ses intentions. D’hésiter sur la manière de lui répondre.
D’un côté, j’ai une furieuse envie de l’envoyer paître. De lui montrer que je ne suis pas à sa disposition, comme un toy boy qu’on appelle juste pour passer un bon moment et qu’on renvoie après usage.
Mais de l’autre, des flashes de nos ébats torrides pendant cet hiver il y a 3 ans me reviennent comme des images parasites.
Et je dois avouer que je suis très tenté à l’idée de les revivre en vrai.