Le mois de décembre s’annonce long et morose. Déjà qu’en fin d’année, l’île est encore plus vide que d’habitude, mais la famille réduira en plus les célébrations au strict minimum pour respecter le deuil.
Et la météo est vraiment pourrie, ce qui nous oblige à rester enfermés la plus grande partie de la journée. Ce huis clos forcé ne facilite pas les rapports avec Katerína, qui s’emporte sans cesse pour un rien.
En temps normal, lorsqu’elle est à cran, elle peut partir pour Livádi et passer la journée à l’Azure. Mais son café a fermé ses portes à fin octobre, tout comme le Skía. Et de mon côté, je n’ai pas grand-chose à faire en dehors de la maison.
Pour tout arranger, je trouve que, depuis quelques semaines, nos relations sexuelles sont moins satisfaisantes, avec un côté devoir conjugal bien loin de la spontanéité du début.
Je vais tout de même pas me plaindre. Elle est toujours aussi sensuelle et bandante qu’avant. Mais je trouve que c’est devenu un peu plus systématique. Presque une routine. Elle commence par me prendre dans ses doigts, puis dans sa bouche, avant que je la pénètre. Bon, on en n’est pas encore au missionnaire strict de Papy. On varie tout de même les positions. Mais je ne sais pas… Il y a quelque chose qui a changé.
C’est vrai que depuis que nous vivons ensemble et que nous passons la plupart des soirées à la maison, il n’y a plus cette attente, cette frustration délicieuse qui nous permettaient à tous les 2 d’avoir très envie l’un de l’autre lorsque nous nous retrouvions enfin.
Et il y a maintenant comme un aspect mystique dans nos ébats. Parfois, j’ai un peu l’impression de participer à une cérémonie religieuse. Il y a une intensité. Une tension. Quand je jouis, on dirait que c’est le comble de l’extase pour elle. Comme si je n’avais jamais rien fait d’aussi beau. Alors, je veux bien croire que je ne me débrouille pas trop mal, mais il ne faut tout de même pas exagérer. Je ne suis pas une telle bête de sexe pour qu’on remercie Dieu à chaque fois.
Elle prend les choses tellement au sérieux que ça m’inquiète un peu. J’ai parfois l’impression de baiser avec une mante religieuse, qui va m’arracher la tête une fois notre étreinte terminée.
Évidemment, j’en connais qui aimeraient bien être à ma place. Et sur le moment, j’en profite bien. Mais je me sens tout de même un peu utilisé comme un objet. C’est assez ironique. Un juste retour de manivelle peut-être.
C’est peut-être aussi parce que je pense à Eléni. Alors, je cherche la petite bête pour me justifier cette trahison. Je n’ai aucune nouvelle d’elle, mais ce n’est pas étonnant. Elle m’a bien averti.
Pour tenter de briser un peu la monotonie de ce mois de décembre et mettre fin à cette spirale négative, je commence à envisager un retour en France pour quelques jours.
Ça me ferait du bien et ça me permettrait de passer un peu de temps avec Thomas. A part quelques visios sur WhatsApp de temps en temps, il y a un bail qu’on s’est pas vus en vrai. C’était quelques mois avant mon retour sur l’île.
Il y a plus d’un an et demi. Depuis, il a fini son diplôme et quitté Valenciennes. Il est content. Il a trouvé un stage chez Ubisoft à Bordeaux. Je lui ai parlé de mon activité sur l’île, mais il n’est pas au courant pour Katerína.
Mais quand j’évoque la possibilité de partir 1 semaine ou 2, Katerína me fait la tête pendant plusieurs jours. Elle estime que je ne peux pas l’abandonner pendant les Fêtes. J’hésite un temps à lui proposer de venir avec moi, mais je ne suis pas encore prêt à la présenter à Thomas. Il a beau dire, je redoute sa réaction à l’idée que j’ose remplacer sa mère.
Finalement, je renonce à mon projet et propose à Katerína de partir en voyage ensemble, comme nous l’avions fait l’an passé à Rome. Cette idée l’enchante. Un vrai projet de couple.
Elle se met à rechercher toutes les destinations envisageables en cette saison. On a un peu de peine à se mettre d’accord. Elle ne veut pas aller trop au Nord. Elle a peur d’avoir froid. Et pour elle, la France, c’est déjà loin au Nord. Alors, nous nous concentrons sur l’Italie et hésitons pendant quelques jours entre retourner à Rome ou alors découvrir Palerme ou Naples.
Finalement, juste avant Noël, nous partons pour Naples jusqu’au début janvier.
Le séjour s’est plutôt bien passé. Ça nous a fait du bien de changer un peu d’air et d’être seuls tous les deux, loin de la famille et de son ambiance un peu tristoune.
Pour une chrétienne orthodoxe pur jus comme Katerína, j’ai été surpris de découvrir son intérêt pour toutes les bondieuseries dont Naples ne manque pas. Je ne compte pas les églises qu’il a fallu visiter, ni les dizaines de crèches devant lesquelles elle s’est extasiée.
Sans parler des cierges qu’elle a insisté pour allumer dans la chapelle de Sainte Rita, ni de la visite du cloître des majoliques, en raison de sa dévotion pour Sainte Colette, dont j’ignorais totalement l’existence, mais qui occupe apparemment une place importante dans son palmarès des saintes à honorer.
A part cet accès spirituel, qui m’a un peu surpris et qui ne s’était pas manifesté l’an dernier à Rome, nous en avons aussi profité pour faire quelques cadeaux dans les nombreux marchés de Noël et pour nous taper la cloche dans les meilleurs restaurants de la ville. Après tout, il fallait bien célébrer en bonne et due forme la 1ère année de notre relation et le succès de nos projets respectifs à Kallítsos.
Sur le plan sexuel, la tendance mystique de Katerína semble s’être renforcée dans ce décor. Chaque soir, j’ai droit à une douzaine de bougies allumées tout autour de notre chambre. J’ai l’impression d’être la victime sacrificielle d’une messe noire et ça ne fait rien pour diminuer ma vague impression d’avoir affaire à une croqueuse d’hommes.
Heureusement, notre séjour a pris une tournure nettement plus païenne pour la soirée du Nouvel-An, avec un réveillon de fruits de mer sur le front de mer pour pouvoir admirer le feu d’artifice sur la baie, suivi d’un retour à l’hôtel particulièrement gratiné. Très excitée, Katerína n’a pas arrêté de se frotter contre moi sur le chemin et a entrepris de me montrer tous les sous-vêtements rouges qu’elle portait, à peine les portes de l’ascenseur refermées sur nous. Le touriste américain qui attendait à notre étage pour descendre a failli en faire une syncope.
Nous revenons sur l’île le 3 janvier.
Je ne suis finalement pas mécontent de rentrer. Car si nous étions un peu en vase clos dans notre maison de Kallítsos, c’était encore pire en voyage. Être ensemble H24, c’est usant à la longue et je rêve d’avoir 10 minutes à moi.
Et puis, j’espère aussi que ce retour à nos habitudes familières va mettre fin aux cauchemars qui gâchent mes nuits depuis 1 mois.
Une semaine après l’accident, alors que je trouvais que j’avais bien géré la situation émotionnellement, j’ai commencé à faire des rêves particulièrement réalistes.
Tantôt c’est moi, dont le pied se coince et qui n’arrive donc pas à accélérer à temps pour échapper à la chute mortelle dans le ravin. Tantôt c’est Giórgos, qui se redresse d’un coup en hurlant, au moment où je m’approche du camion. Parfois, c’est simplement la police qui vient m’arrêter au petit matin et qui, pour une raison peu claire, insiste pour m’emmener intégralement nu, sans me laisser le temps de passer un pantalon.
Mes réveils en sursaut ont fini par inquiéter Katerína, à qui je n’ai évidemment rien pu expliquer. Elle a décrété que c’était parce que nous buvions trop avant de nous coucher et a décrété que nous allions profiter de l’occasion pour faire le Dry January.
Quand nous débarquons du ferry, un vent froid souffle dans la baie et les embruns nous fouettent le visage. Les quelques passagers courageux ou inconscients qui ont fait le voyage avec nous ont tous le teint verdâtre. La traversée a été agitée et Katerína n’en a pas mené large.
Moi, je serrais les dents mais, les yeux fermés pour ne pas voir la cabine monter et descendre, je me réconfortais en pensant que les 40 jours de deuil d’Eléni allaient prendre fin à l’Épiphanie.
Dans 2 jours.