Je m’apprête à sortir dîner dans le quartier quand on frappe à la porte de ma chambre.
C’est Eléni.
Elle est magnifique.
Elle porte une robe bleue et blanche à la coupe en apparence classique, mais qui moule d’assez près son corps. En voyant ses bottes de daim gris bleuté, je réalise que c’est la tenue qu’elle avait lors de notre première fois. Dans la villa Tzitzíki. L’une des maisons de son agence, vide pendant l’hiver.
Le souvenir de nos ébats me revient en un clin d’œil et je sens mon sexe durcir. Elle doit se rendre compte de mon trouble, car elle me décoche un large sourire et se met à défaire les boutons de sa robe.
Mais si la tenue est la même que lorsque nous avons fait l’amour pour la première fois, l’ambiance est très différente.
Cette fois, il n’y a plus cette hésitation avant chaque geste, cette observation de ce qui plait et de ce qui ne plait pas, cette attente de validation avant chaque étape. Non. Aujourd’hui, nous nous connaissons par cœur et nous n’avons pas de temps à perdre. Nous passons directement aux niveaux les plus avancés.
Je dis ça, mais ce n’est tout de même pas pareil qu’avant. Maintenant, elle n’a plus de compte à rendre. Elle est libre. Et elle sait ce qu’elle veut.
Elle a toujours aimé que je la domine. Sans doute parce qu’elle était dans la situation inverse dans sa vie de tous les jours. La femelle alpha de la famille. L’entrepreneuse à qui tout réussit et que toute l’île respecte.
Elle me demande de la brutaliser un peu. De ne pas avoir trop d’égards.
Ses dessous en satin de soie bleu, les mêmes que lors de notre première fois — elle a le sens du détail, ne font pas long feu.
Toute la nuit, je l’ai baisée. Sans retenue, sans ménagement, comme elle le voulait. J’ai pris mon plaisir et j’espère qu’elle aussi. Elle a fait comme si, en tout cas.
Même si elles sont sœurs, Eléni et Katerína ont des corps très différents. Eléni a la peau plus pâle. Un physique des années 60, avec des formes généreuses mais moins fermes que Katerína, qui est plus mince et plus musclée.
Elle va sans doute avoir quelques bleus demain, mais cette fois, elle n’aura plus à trouver des explications.
Le dîner que j’avais envisagé est évidemment passé à l’as. Nous avons juste appelé le room service pour nous faire monter des clubs-sandwiches et des mojitos, en souvenir de ceux que je lui préparais.
Nous n’avons pas beaucoup parlé pendant la nuit. Elle m’a juste expliqué en quelques mots comment elle avait trouvé l’hôtel où je séjournais. Parce qu’il y en a tout de même des centaines.
Elle était assez fière de son stratagème et moi plutôt soulagé qu’elle n’ait pas demandé directement à Katerína.
Elle savait par Katerína que j’allais visiter des entreprises de filtration. Heureusement pour elle, il n’y en a pas tant que ça. Une dizaine pas plus. Parce qu’elle les a appelées une à une, en se faisant passer pour mon assistante et en demandant si je n’avais pas oublié ma serviette chez eux. Quelqu’un de WaterFresh a confirmé que j’étais bien passé ce matin mais qu’ils n’avaient rien trouvé. Ensuite, elle a payé la concierge de son hôtel pour qu’elle m’appelle en se faisant passer pour la réceptionniste de WaterFresh. Je me souviens. Une jeune femme m’a effectivement appelé tout à l’heure pour me demander à quel hôtel elle pouvait me faire envoyer par coursier une proposition détaillée. Je n’y ai pas prêté plus d’attention que ça.
Elle a même ajouté, l’air assez satisfait.
— Et ne t’inquiète pas. Je suis même passée d’abord par Syros pour brouiller les pistes. Personne ne sait que je suis à Athènes.
Cette prudence me rappelle les précautions que nous prenions pour fixer nos rendez-vous. Mon numéro était enregistré dans ses contacts sous le nom de Donna Jones, une cliente potentielle fictive.
Je ne sais pas trop ce qu’Eléni a en tête. Elle n’a pas expliqué pourquoi elle était venue me retrouver ce soir. Quand je lui ai confirmé que je rentrais après-demain sur l’île, elle a laissé entendre qu’elle comptait bien passer la journée avec moi. À rattraper le temps perdu. Et elle m’a conseillé avec un air entendu de placer le panneau Do not disturb à la porte de la chambre.
Je n’en suis pas sûr, parce qu’il ne faut pas confondre une nuit de baise avec un engagement pour la vie. Mais, au fond de moi, j’ai tout de même la désagréable impression qu’elle a des vues à plus long terme. Qu’elle entend reprendre notre ancienne relation sur de nouvelle bases.
Elle ne semble avoir eu aucun doute en frappant à la porte de ma chambre hier soir. Aucune inquiétude sur le fait que j’allais l’accueillir sans discussion et qu’il suffisait qu’elle fasse mine de se déshabiller pour que je lui saute dessus.
Sur ce point, elle n’a pas vraiment tort, mais j’aurais tout de même apprécié qu’elle soit moins sûre d’elle.
C’est vrai qu’à l’époque, c’est elle qui a décidé de mettre fin à notre relation. Et que sans ça, j’aurais été ravi de la poursuivre. Alors, elle doit penser qu’il suffit qu’elle le décide pour que tout recommence comme si de rien n’était.
Mais ça, c’était avant. Depuis, les choses ont changé.
Pendant mes 3 ans à Athènes, j’ai compris que, même si nos rencontres clandestines étaient excitantes et qu’elles avaient comblé un vide à l’époque, je n’avais jamais vraiment envisagé de vivre avec elle. Pour moi, c’était impossible et les quelques heures que nous grappillions chaque semaine me convenaient très bien. Je n’avais ni besoin, ni envie de plus.
Et surtout, c’est le désir de retrouver Katerína qui m’a fait revenir. C’est d’elle dont je rêvais la nuit. Même si elle ressemble parfois à une grenade dégoupillée qui risque d’exploser à tout moment, c’est avec elle que j’imagine ma vie sur l’île. C’est avec elle que j’ai des projets.
Même si je n’ai habituellement pas trop de scrupules à profiter des occasions qui s’offrent et que je ne regrette pas la nuit enfiévrée que j’ai passée avec Eléni, je me sens tout de même un peu coupable vis-à-vis de Katerína.
Et surtout, je veux éviter un malentendu avec Eléni. Il faut que je clarifie très vite la situation, si je veux éviter qu’elle ne dégénère. Alors, pendant le petit-déjeuner que nous prenons sur la petite table de la chambre, je tente une approche.
— Qu’est-ce que tu as prévu aujourd’hui ? Moi, j’ai plein de rendez-vous toute la journée et je vais courir à droite à gauche. Je n’aurai pas trop le temps de te voir.
Je vois le sang quitter d’un coup son visage. Comme si je l’avais giflée. Elle reprend assez vite le contrôle, mais elle accuse le coup.
— Rien de spécial. Je suis assez libre aujourd’hui. De toutes façons, je ne suis pas censée être à Athènes, mais à Syros. D’ailleurs, j’y retourne dans 2 jours. On peut se retrouver ce soir pour boire un verre…
Ce n’est vraiment pas une bonne idée de passer une nouvelle nuit avec elle. Je vais devoir être plus clair.
— Écoute… J’ai adoré notre nuit ensemble. C’était merveilleux. Mais c’était une exception. En souvenir du temps que nous avons passé ensemble. Pour finir notre histoire en beauté. Il ne faut plus qu’on se voie. En tout cas, pas comme ça.
Je vois sa bouche qui se crispe. Elle n’a pas l’habitude qu’on lui résiste. Elle se penche vers moi et son peignoir s’écarte. Elle le sait très bien. Elle me regarde.
— Mais notre histoire ne doit pas forcément se finir. Tu n’as pas envie de moi ? Je ne te plais plus ?
Ça ne s’annonce pas bien. Si elle joue cette carte-là, ça veut dire qu’on est au bord de la crise. Elle se sent rejetée. Humiliée.
Je tends ma main pour caresser sa joue.
— Tu sais bien que non. Je te l’ai prouvé hier soir, non ? Tu es superbe. Ce n’est pas à cause de toi. Mais je suis avec Katerína maintenant.
Si je pensais la calmer en lui rappelant que, de mon côté, je ne suis pas libre, c’est raté. Elle réagit très mal.
— Katerína ! Mais qu’est-ce que tu lui trouves ? Je croyais que tu appréciais quelqu’un de mature. D’équilibré. De stable. Quelqu’un avec qui on peut parler de choses sérieuses. Pas une enfant gâtée. Pas une gamine écervelée incapable d’assumer des responsabilités. Tu sais, si mes parents et moi n’avions pas été là, elle aurait mal fini. Et comment tu crois qu’elle a pu monter son café ? Sans notre aide, elle aurait dû fermer ses portes il y a des années.
Je ne m’attendais pas à une telle violence. Je me retiens de lui dire qu’elle aussi, elle a bien profité de l’argent et de l’influence de sa famille pour se lancer. Et qu’en tout cas aujourd’hui, Katerína gère très bien non seulement l’Azure, mais aussi le Skía.
Elle repousse ma main et reprend de plus belle. Je ne sais pas quelle mouche l’a piquée, mais elle est hors d’elle.
— Je suis trop vieille pour toi, c’est ça ? Tu veux une petite jeunette plus fraîche et plus sexy ? Mais Katerína n’est plus si jeune que ça, tu sais. Et si c’est des enfants que tu veux, avec moi, c’est encore possible et tu sais que je peux en avoir. Tandis qu’avec Katerína, bonne chance !
Je ne sais pas quoi lui répondre. Je sens que, quoi que je dise, elle le prendra mal. J’essaie une autre approche.
— Tu sais, quand tu m’as quitté il y a 3 ans, j’ai été très triste. Mais j’ai fini par comprendre, parce que tu avais une bonne raison. Tu devais penser à ta famille. À Michális. C’est pareil aujourd’hui. Tu dois penser à lui. Ce n’est encore qu’un enfant. Il vient de perdre son père et il est bien trop tôt pour qu’il accepte qu’un autre le remplace. Tu as le sens des responsabilités et du devoir. C’est toi-même qui le dis. Alors, sois raisonnable. Notre histoire était belle, mais elle doit se terminer.
Je suis assez fier de mon discours. J’ai l’impression d’avoir touché la corde sensible. Ou alors, elle a compris qu’elle avait perdu le combat.
Elle se tait. Elle a les yeux qui brillent. Je dépose un baiser chaste sur sa bouche et lui souris.
Je me lève rapidement. Il est temps de mettre fin à la discussion.
— Je vais être en retard.
Je me dirige vers la salle de bains.
— Je dois filer. Reste aussi longtemps que tu veux. Pour ce soir, on verra. Je t’envoie un message dès que j’en sais plus.
Tard dans l’après-midi, je lui annonce que je ne vais pas pouvoir la voir ce soir, car je dois aller dîner avec un fournisseur.
Et pour éviter une nouvelle visite surprise à l’hôtel, je rentre le soir même par le ferry de nuit.