Il nous faut moins de 20 minutes pour y arriver.
Pendant le trajet, l’état de Katerína semble empirer. Elle gémit en permanence, avec des cris de douleur de temps à autre, comme des contractions. J’ai l’impression qu’elle saigne.
Dans un sanglot, elle crie son angoisse.
— Je ne veux pas le perdre.
Si j’avais le moindre doute sur ce qu’elle allait m’annoncer, il est maintenant levé. C’est déchirant et je suis totalement désemparé devant sa détresse. Je lâche une main du volant pour lui serrer la main et lui montrer que je suis avec elle, mais elle ne réagit pas.
Heureusement, il n’y a pas d’autre patient et le médecin est disponible. C’est visiblement un jeune fraîchement diplômé qui doit servir pendant une année sur une île ou une région reculée. Mais il a l’air à son affaire.
Katerína est rapidement prise en charge et on l’installe dans l’une des salles d’examen. J’hésite à l’accompagner. Je ne sais pas quels sont les usages dans ce genre de cas. Mais Katerína me demande de venir avec elle.
Une fois allongée sur le lit d’examen et sa culotte retirée, on voit tout de suite qu’elle saigne assez abondamment. Le médecin lui applique des compresses et commence à l’examiner, tout en lui posant des questions en rafale.
Je n’arrive pas à bien suivre. Il a dû lui demander si elle était enceinte, car elle répond Nai, Nai ! avec cette inclinaison de la tête vers le bas et le côté, qui est si déroutante au début. Je comprends ensuite Póses hebdomádes ? Katerína répond Éndeka.
11 semaines. Je fais le compte. Presque 3 mois. Et je ne me suis rendu compte de rien.
Le centre médical n’est pas très bien équipé. Ils ne disposent pas du matériel pour faire des examens approfondis. Mais il est très vite évident qu’il s’agit d’une fausse couche.
Katerína se tord sous l’effet de crampes terribles. Le médecin semble un peu désarmé. Je sens qu’il révise mentalement le protocole à suivre qu’il a appris pendant ses études, puis qu’il exclut tout ce qu’il ne peut pas faire ici. Échographie ? Non. Analyse de sang ? Non. Il faudrait envoyer les tubes à Syros ou Athènes et les résultats arriveraient trop tard. Il ne peut que lui poser un cathéter pour lui injecter des anti-inflammatoires et la réconforter du mieux qu’il peut.
Et lui confirmer qu’il s’agit d’une fausse couche simple et non d’une grossesse extra-utérine. Lui expliquer qu’à ce stade de la grossesse, ça veut dire que le fœtus avait une anomalie et n’était pas viable. Que ça vaut mieux ainsi. Que c’est fréquent. Que ce n’est pas de sa faute. Je vois que Katerína entend toutes ces informations, mais je ne suis pas sûr que ça va suffire à la consoler.
Maintenant, il faut qu’elle attende. On espère qu’elle va expulser le fœtus et le placenta naturellement. Ça peut durer des heures, voire plusieurs jours.
Au bout de 3 heures, le médecin, qui a tourné comme une hélice pour traiter toutes les autres urgences qui se présentaient, tout en passant régulièrement voir comme ça se passait, décide que Katerína a évacué la plus grande partie des tissus. Qu’elle va pouvoir rentrer chez elle et laisser faire la nature pour le reste. Ses douleurs se sont bien calmées, ainsi que ses saignements.
Elle refuse que j’avertisse Eléni, mais elle est d’accord que j’appelle sa mère. Iríni arrive à peine 5 minutes plus tard.
Je les laisse seules et sors un moment respirer un peu d’air frais. Ça fait plus de 20 ans que j’ai arrêté de fumer, mais je me dis que ce serait un bon moment pour replonger.
Je me sens vide. Pour moi, cette grossesse n’a duré que quelques heures et je ne suis même pas officiellement au courant. Pourtant, j’éprouve malgré tout un clair sentiment de perte. Je n’ose pas imaginer ce que ressent Katerína, surtout dans son état psychologique. Depuis qu’elle a arrêté son traitement, elle doit vivre un sacré ascenseur émotionnel, encore accentué par le fait qu’elle a gardé tout ça pour elle.
Moi, je suis partagé. D’un côté, je suis un peu agacé qu’elle m’ait fait un enfant dans le dos, comme ça, sans rien me dire. De l’autre, je ne lui en veux pas vraiment. Je sais que ces histoires sont compliquées. Et je suis un adulte responsable. Si je ne voulais absolument pas d’enfant, je n’avais qu’à assumer et prendre mes précautions de mon côté.
Une demi-heure plus tard, Katerína sort enfin du centre médical, accompagnée d’Iríni qui lui tient le bras. Elle va passer les prochains jours chez sa mère. Même si j’aimerais qu’elle revienne à la maison avec moi, je sens intuitivement que, pour le moment, c’est une affaire de femmes. Il faut surveiller que l’expulsion se fasse complètement. Elle doit aussi pouvoir retourner rapidement au centre médical en cas de complications. Alors, c’est mieux comme ça. La maison familiale est juste à côté.
Je m’approche pour la prendre dans mes bras, mais elle a comme un mouvement de recul et je m’arrête. On voit qu’elle a pleuré. Elle a l’air défaite et complètement perdue. Elle monte dans la C3 de sa mère, puis me fait un petit geste de la main quand la voiture quitte le petit parking du centre.
J’ai peur de l’avoir perdue. J’ai peur qu’elle se soit perdue.
Dans la semaine qui suit, je passe la voir 2 fois par jour. D’un point de vue médical, tout s’est passé du mieux possible, compte tenu de la situation. Katerína s’est bien remise physiquement. Mais on ne peut pas en dire de même sur le plan psychologique. Elle ne montre aucun signe de vouloir rebondir. Elle est comme éteinte. Elle doit être en pleine phase dépressive. J’essaie de lui souffler de se faire aider.
— Tu sais, ce n’est pas anodin. C’est important d’avoir une aide psychologique. Est-ce que tu connais un psy à Athènes qui pourrait te suivre ?
Elle fait semblant de ne pas en connaître.
Je ne veux pas forcer. À ce stade, je préfère ne pas lui parler du Lithiofor. J’aimerais qu’elle m’en parle d’elle-même.
J’évite aussi de lui faire des reproches. De lui demander pourquoi elle ne m’a rien dit avant. Elle n’a pas besoin de ça. Elle est suffisamment accablée comme ça.
Un soir, alors qu’elle me raccompagne à la porte, Iríni me laisse entendre que Katerína a déjà eu des problèmes de dépression dans le passé. Je ne sais pas si elle n’est pas au courant de la bipolarité de sa fille et de son traitement ou si elle ne veut pas m’en parler.
Elle m’avoue aussi que ce n’est pas la première fausse couche de Katerína et qu’elle prend ça de plus en plus mal. Alors, il faut que je m’en occupe bien. Sympa de me flanquer cette responsabilité sur le dos.
Eléni est venue la voir elle aussi, bien sûr. Heureusement quand je n’étais pas là, ce qui a évité une situation gênante. Pas sûr que Katerína ait apprécié ses visites. Mais si elle n’était pas venue, ça aurait été sans doute pire.
Dans un tel cas, il n’est normalement pas possible d’organiser des funérailles religieuses, mais, grâce à son rôle de protectrice de l’église d’Agía Ekateríni, Katerína obtient que le pope célèbre un hommage pour l’enfant qui aurait pu naître.
Il n’y a que quelques intimes dans l’église. C’est vraiment émouvant et la tristesse infinie de Katerína fait peine à voir. J’espère qu’elle pourra surmonter ce chagrin. Mais au moins, elle l’exprime. Je crois que c‘est mieux comme ça.
Après une semaine chez sa mère, elle revient finalement à la maison. Elle semble toujours ailleurs. J’ai peur de la laisser seule. Finalement, je décide qu’il vaut mieux jouer franc jeu. Je ne peux plus faire comme si tout était normal. Comme si je ne savais rien.
Alors, un soir, je lui dis que je suis au courant pour sa maladie. Que j’ai trouvé son médicament. Je lui raconte ce qui s’est passé. Que je cherchais de quoi soigner sa coupure. J’aimerais qu’elle comprenne que je n’étais pas en train de fouiller. J’ajoute aussi que ce n’est pas grave si elle ne m’en a pas parlé, que je comprends que c’était difficile pour elle.
Elle réagit à peine. Elle hoche simplement la tête pour indiquer qu’elle a entendu, qu’elle a traité l’information.
J’insiste.
— Tu sais, sur la boite de médicaments, il y avait le nom de ton psychiatre. Ce serait bien de l’appeler, tu ne crois pas ?
Elle garde la tête baissée et fait non de la tête.
— Pas lui. Je ne veux plus le voir.
J’imagine le pire.
— Pourquoi ? Il t’a fait du mal ?
Elle hausse les épaules.
— Non. C’est juste que je ne l’aime pas. Il ne me comprend pas.
Je la serre contre moi.
— Je ne peux pas imaginer ce que tu ressens. Ça doit être terrible. Mais je suis là pour toi. Tu peux compter sur moi. Je vais t’aider.
Elle relève la tête et me regarde.
— Mais il faut aussi que tu t’aides toi-même. Et pour ça, il faut que tu reprennes ton traitement. Tu sais que c’était trop dur pour toi sans ça. C’est pour ça que tu as commencé à te soigner. Alors, maintenant que la situation est bien pire, tu ne peux pas lutter seule. Tu as besoin d’aide. La mienne. Celle de ta famille. De tes amis. Mais aussi d’un spécialiste. Si tu veux changer de psychiatre, on en trouvera un autre qui te convienne. Mais en attendant, il faut te soigner. Tu es d’accord ?
J’ai l’impression que mes paroles ont fait mouche. Elle fait un très vague oui de la tête, mais ça me suffit.
Je me lève et lui tends la main.
— Alors, on va chez toi chercher ton médicament ? Tu te souviens combien de comprimés tu devais prendre au début ?
Elle me regarde un moment, puis se décide.
— Oui, allons-y.