Le mois de mars finit par arriver et l’île fleurit d’un coup. Comme chaque année, c’est magnifique de voir toutes ces fleurs dans les collines et au bord des chemins. On a de la peine à imaginer que dans à peine 2 mois, toute la végétation sera jaunie et brûlée par le soleil.

Katerína semble avoir retrouvé un certain équilibre. En tout cas, elle est d’humeur plus égale. Elle prend religieusement son traitement, ce qui aide forcément. Il faut dire que je ne lui laisse pas trop le choix et que je la surveille de près.

Mais on ne peut tout de même pas dire que son moral soit au beau fixe. Et nous n’avons pas couché ensemble depuis sa fausse couche. Je ne veux pas faire pression à ce sujet, mais j’espère que cette disette ne va pas s’éterniser. Apparemment, la baisse de libido est un effet secondaire fréquent du lithium. Il ne me reste qu’à espérer que ça va changer avec l’arrivée du printemps.

Katerína m’a promis de chercher un nouveau psychiatre, mais ça n’a pas l’air de se concrétiser pour le moment. Là aussi, je ne veux pas trop insister. En tout cas, pour le moment. Je veux y aller mollo. Ne pas la braquer.

Ce matin, il fait un temps radieux, avec un soleil éclatant. Le ciel est lumineux et transparent. On peut voir tous les détails des îles alentour.

Pour passer le temps et profiter du spectacle, je décide de faire le tour de l’île par le nord. Ça me permettra de vérifier dans quel état se trouvent les routes et si les fortes pluies de la semaine dernière ont causé des dégâts.

Mais j’ai aussi envie de repasser sur les lieux de l’accident.

J’ai besoin de voir de mes yeux que le camion de Giórgos se trouve encore renversé à mi-pente, comme dans mes souvenirs.

L’autre nuit, j’ai à nouveau fait un cauchemar. Cette fois, Giórgos avait réussi au dernier moment à maîtriser son camion et à éviter le grand saut dans le vide. Et il avait repris la poursuite jusqu’à ce qu’il m’écrase contre la paroi rocheuse comme une compression de Cesar.

Un engin de plusieurs tonnes ne se déplace pas facilement, surtout dans une pente aussi abrupte, et il n’y a pas de grue suffisamment puissante sur l’île pour le remonter. Alors, si on a pu récupérer le corps de Giórgos à dos d’homme, le camion n’est pas près de bouger. En tout cas, pas avant que, à l’approche de l’été, le maire s’inquiète de l’effet négatif que l’épave pourrait avoir sur les touristes.

En plein jour et avec les fleurs qui envahissent la route presque inusitée en hiver, le décor n’est pas aussi inquiétant qu’à fin novembre. Je réalise que c’est la première fois que je retourne sur cette route depuis l’accident.

Après avoir négocié le virage fatidique où le camion de Giórgos est tombé dans le vide, j’aperçois une voiture de police arrêtée un peu plus bas sur le bas-côté. Elle se trouve plus ou moins à l’endroit d’où je suis parti à pied pour aller vérifier dans quel état était Giórgos après la chute.

Je ne veux pas attirer leur attention en m’arrêtant, mais je ralentis suffisamment pour apercevoir 2 flics occupés à inspecter la carcasse du camion.

Qu’est-ce qu’ils peuvent bien faire là ? Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Est-ce que j’ai pu laisser une trace qui serait encore visible aujourd’hui ?

Je croyais que l’enquête était bouclée. Je me mets à trembler si fort que je manque de sortir à mon tour de la route.

Moi qui pensais cette histoire terminée.

Je ne dis rien à Katerína en rentrant de mon tour de l’île. Ça ne sert à rien de lui rappeler de mauvais souvenirs. Elle a assez de soucis à gérer pour le moment.

Le lendemain, Samir m’appelle.

C’est assez rare que ce soit lui qui prenne l’initiative d’un contact, alors je ne peux m’empêcher d’y voir un mauvais signe. On convient de se retrouver à Livádi pour boire un café. Il n’a pas proposé notre endroit habituel, mais un autre, moins fréquenté.

Il a la mine sombre et ne semble pas à son aise. Il me raconte qu’il a été interrogé par la police. Un inspecteur de Syros a été envoyé sur l’île pour reprendre l’enquête plus sérieusement. Ils ont entendu parler de l’altercation avec Giórgos à l’Ísalos et veulent savoir ce qui s’est passé. Il leur a raconté sa version des faits. Les provocations de Giórgos qui cherchait la bagarre. Nos tentatives pour apaiser la situation. L’escalade de la tension, avec le couteau brandi par Giórgos et l’intervention du patron. Et pour finir, les menaces de Giórgos sur le parking. Il ajoute que l’inspecteur a voulu savoir quel était le problème entre lui et moi. Pourquoi Giórgos s’en était pris à moi.

Il me regarde d’un air qui veut dire désolé, mais j’ai dû leur dire la vérité.

J’aurais préféré qu’il ne leur parle pas de cette histoire de couteau. Ça donne un côté dangereux et mortel, qui est bien trop proche de ce qui s’est passé quelques jours plus tard. Et ça me fournirait un motif de le supprimer. Mais il y avait tellement de témoins ce soir-là que la police était certainement déjà au courant de toutes façons. Alors, il vaut mieux jouer franc-jeu.

Sorti du café, je suis en train de remonter dans la voiture quand je reçois un appel de Dimítrios. Ça fait un bail que je ne lui ai pas parlé et ça tombe très bien, car l’hiver touche à sa fin et il faut penser à remettre les sentiers en état comme nous l’avions prévu.

Mais je déchante rapidement, car il m’appelle pour m’informer que, lui aussi, a été convoqué par la police. Pour raconter ce qui s’est produit lors de l’assemblée de l’association à Méga Livádi. Ils lui ont demandé si j’étais bien avec lui pendant la réunion et si nous étions restés ensemble toute la soirée.

Je lui demande s’ils étaient cools ou agressifs. Il hésite quelques secondes avant de lâcher Ils ne sont jamais cools. Il ajoute que c’est un inspecteur de Syros qui lui a parlé. Pas un des flics locaux.

Après avoir raccroché, je me mets à flipper. Ça y est. Je suis dans le collimateur.

J’essaie de me raisonner. Après tout, je n’ai rien à me reprocher.

Mais cette réouverture de l’enquête qui semblait pourtant enterrée n’augure rien de bon. Après Samir et Dimítrios, je suis clairement le prochain sur la liste des personnes à interroger. Et s’ils ont envoyé quelqu’un de Syros, on dirait que l’affaire est prise plus au sérieux qu’avant.

Ils sont maintenant bien renseignés sur ce qui s’est passé. Heureusement que Samir et Dimítrios m’ont tenu au courant. Ça m’évitera de me rendre encore plus suspect en minimisant la dispute entre Giórgos et moi.

Je me demande ce qui les a conduits à relancer l’enquête. Il va falloir que je fasse gaffe à ce que je raconte. Il faut que je sois bien au clair sur ma version des faits et surtout que je n’en dévie pas.

J’en suis là de mes réflexions quand mon téléphone sonne à nouveau. C’est Katerína. Elle est très agitée. Je dois lui faire répéter plusieurs fois et lui demander de se calmer pour enfin comprendre ce qui s’est passé.

La police est venue à la maison. Ils veulent me parler.

Je dois me rendre immédiatement au poste de police de Livádi. Elle veut savoir pourquoi. Quand je lui dis que c’est à propos de Giórgos, je la sens paniquer. Je tente de la rassurer, même si je n’en mène pas large.

— Ne t’inquiète pas. Ils interrogent tout le monde. C’est la routine. Et tu sais bien que je n’ai rien à me reprocher.

Elle n’a pas l’air convaincue.

— Et alors ? Tu crois que ça suffit ? S’ils doivent désigner un coupable, alors ils vont le trouver. Même s’il n’y est pour rien.

— Tu exagères. Il n’y a pas besoin d’un coupable. C’était un accident.

En parcourant les 200 mètres qui me séparent du poste de police, je sens la peur monter. Une sueur froide se met à couler le long de mon dos quand je monte l’escalier qui y mène.

Ce qui m’inquiète, c’est si quelqu’un m’a vu ce soir-là sur la route.

Lorsque je m’annonce au guichet, le flic qui m’accueille a l’air au courant et me dévisage d’un air entendu. Il me fait entrer dans une petite salle sans fenêtre et me dit d’attendre.

La mise en condition a commencé. J’ai beau m’y attendre, ça fait tout de même son effet. Je me retrouve déjà dans la peau d’un coupable.

La pièce est minuscule et mal aérée. C’est visiblement un débarras où l’on range normalement du matériel. Je vois un balai serpillière et son seau dans un coin. À part ça, il y a juste une chaise en bois sur laquelle je m’assieds.

Si les romans policiers que j’ai lus disent vrai, je risque de mariner ici un moment et j’ai intérêt à prendre mon mal en patience.

Mais à peine 5 minutes plus tard, le planton ouvre la porte et me conduit dans un bureau à côté.