Je ne suis finalement pas allé à Bordeaux.
J’ai appelé Thomas pour tenter d’organiser quelque chose avec lui, mais il avait prévu de passer le week-end de Pâques à Lisbonne avec des amis.
Et puis, j’étais complètement exsangue. Les événements des derniers mois m’avaient lessivé.
Surtout, j’étais triste et découragé.
Alors, je suis resté sur l’île.
Ça tombait bien parce que j’ai été super occupé avec Samir pendant tout le mois d’avril. J’avais un peu laissé ça de côté, mais il fallait tout de même remettre les maisons en état après l’hiver. Elles étaient toutes réservées pendant la période de vacances, alors il fallait vraiment qu’elles soient prêtes pour le début de la saison.
Je réalise que je ne peux pas tout laisser en plan comme ça. Si je pars, il faudra au moins que je trouve quelqu’un de fiable pour assurer la conciergerie ou alors tout revendre.
Cette année, c’était très calme, parce que la fête catholique était 5 semaines avant celle des orthodoxes. Sur l’île, ils ne s’intéressent vraiment qu’à la clientèle domestique, alors les vacances du reste de l’Europe ne les préoccupent pas trop.
C’est toujours amusant de voir ces touristes français errant sur le port avec le Guide du Routard à la main et qui sont tout étonnés de voir que la plupart des magasins et des restaurants sont encore fermés.
Mais pour la « vraie » fête de Pâques, celle des Grecs, l’île est en ébullition. Les prévisions du temps sont excellentes pour ce début mai et les Athéniens sont venus en masse.
La famille d’Eléni et Katerína m’a invité à me joindre à eux, mais j’ai renoncé à assister à la messe du samedi soir. Je ne suis vraiment pas religieux et aller 3 fois dans une église au cours des derniers mois m’a suffi pour plusieurs années.
En revanche, je viens pour le déjeuner du dimanche. Compte tenu des circonstances, c’est plutôt joyeux. Il faut dire que leur mère est très croyante et que cette histoire de résurrection du Christ, ce n’est pas une plaisanterie pour elle.
Alors, on fait des duels d’œufs durs teints en rouge et on se dit tous Christós Anésti ! une bonne vingtaine de fois.
J’y allais un peu avec des pieds de plomb, mais finalement je passe un assez bon moment. En tout cas, c’est clairement mieux que de rester à me morfondre seul à la maison.
Je réalise que ça me fait du bien d’être là. Malgré tout, je me sens un peu faire partie de la famille.
Après le déjeuner, qui s’est évidemment éternisé pendant des heures, nous sortons profiter du beau temps et faire une promenade digestive en famille. Le soleil décline rapidement et il fait un peu plus frais.
Pendant la balade dans les ruelles de Káto Chóra, Eléni me tient compagnie. Les autres sont partis devant et nous sommes seuls.
Pendant de longues minutes, nous restons silencieux. Très conscients de la proximité de l’autre. De cette connexion qui existe malgré tout entre nous. Et le silence n’est pas inconfortable. Au contraire.
Puis les mots s’enchaînent. Sans effort. Nous savons l’un et l’autre qu’il s’agit de se dire vraiment les choses. Sans artifice. En toute franchise.
C’est la première fois depuis très longtemps que nous nous parlons autant. Je m’inquiétais qu’elle m’en veuille encore, mais les drames qui se sont succédé depuis ont dû remettre les choses en perspective.
Elle me demande comment je me sens, si je tiens le coup. Je lui dis que j’ai un peu perdu le feu sacré et que je suis découragé. Que je songe à retourner en France.
— Mais qu’est-ce que tu y ferais ? Cette île, c’est chez toi maintenant ! Et tu y joues un vrai rôle maintenant, avec ton café et tes maisons à Kallítsos, et puis tout ce que tu fais pour développer les chemins.
— Oui, mais c’est difficile… Je n’ai plus l’énergie pour me battre, tu sais. Ce pays, cette île, tout est compliqué. Je ne sais pas si je vais y arriver.
— Mais c’est difficile pour tout le monde ! Tu crois que la vie sur ce caillou sec et battu par les vents est une partie de plaisir pour nous ? On se bat depuis 2000 ans pour survivre. On élève un mur de pierres sèches, on construit une terrasse pour faire pousser des céréales, on plante un olivier et ensuite, une tempête, un glissement de terrain ou une année plus sèche que les autres flanquent tout en l’air. Mais on s’accroche et on recommence.
Je me sens un peu bête. De m’être apitoyé comme ça sur mon sort. Elle a raison.
— Excuse-moi. Mais maintenant, je suis seul. Alors, c’est plus dur.
— Mais quand tu es arrivé, tu étais déjà seul. Et si tu pars, tu seras encore seul. Tandis que si tu restes… Tu ne le seras jamais. Ici, tu as trouvé des amis, des projets, une famille…
Elle s’est un peu enflammée en disant ça. Je suis étonné de l’entendre si enthousiaste à mon égard. Elle me prend le bras et baisse la voix.
— Tu sais, quand tu es parti il y a 4 ans… Après l’incendie et la bagarre avec Giórgos. Nous nous sommes beaucoup parlé avec Katerína. Elle m’a confronté à ton sujet et je lui ai tout raconté.
Elle s’interrompt et rougit un peu.
— Enfin, pas le sexe… Mais pourquoi tu me plaisais. Pourquoi j’avais eu cette aventure avec toi. Pourquoi j’avais pris tous ces risques. Je voulais te partager avec elle. Parce qu’elle aussi, elle avait des sentiments pour toi, même si elle n’a jamais vraiment su le montrer à un homme. Et quand tu es revenu et que tu es allé vers elle, même si ça m’a fait mal, j’étais contente pour elle. Elle était heureuse, tu sais. Et quand elle s’est mise à imaginer un enfant de toi, je lui ai dit qu’il fallait qu’elle t’en parle. Mais elle n’osait pas. Elle avait peur que sa maladie te fasse fuir. Quand elle est tombée enceinte, elle me l’a dit aussi. Je l’ai encouragée. Je lui ai dit que tu ferais un bon père. Je voulais qu’elle te le dise et c’est ce qu’elle allait faire. Quand elle a perdu le bébé, elle s’est découragée. Elle avait peur de te perdre. Je lui ai dit de te faire confiance. Mais c’est en elle qu’elle n’avait pas confiance.
Ses yeux sont pleins de larmes quand elle me dit ça et moi, je suis très ému aussi. Je la serre dans mes bras. Elle s’écarte doucement et me regarde droit dans les yeux.
– Et je crois qu’elle a voulu me prévenir à sa manière qu’elle voulait se tuer. Mais je n’ai pas compris. Quelques jours avant sa mort, elle m’a dit que si tu la quittais, il faudrait que je me lance. Que je retente ma chance. Que j’avais été folle de te laisser pour rester avec Giórgos. Qu’on n’avait qu’une seule vie et qu’il ne fallait pas la gâcher sous prétexte de respecter des convenances d’un autre temps.
Je ne sais pas quoi dire. J’ai l’impression de sentir entre nous la présence de Katerína qui nous observe. Avec bienveillance.
Eléni doit elle aussi ressentir quelque chose de semblable. Elle regarde autour d’elle en souriant, comme si elle cherchait sa sœur.
Elle est lumineuse. Je vois l’amour et la vie qui palpitent sous sa peau. Elle tremble un peu. Elle est tendue.
— Et elle avait raison. C’est vrai. J’aurais dû prendre le risque il y a 4 ans. J’aurais dû te garder. Et maintenant, j’espère qu’il n’est pas trop tard.
Elle a parlé d’une traite. Elle s’arrête pour reprendre son souffle.
— Alors, je suis là. Si tu as envie.
Dimítrios a rameuté toute une équipe de volontaires. Depuis tôt ce matin, ils se sont attelés à la remise en état du chemin de la plage de Kéntarchos. Ils devraient avoir fini à temps pour déjeuner et je m’affaire avec l’équipe du Skía pour leur préparer un repas bien mérité.
En arrivant, Dimítrios m’a tenu au courant avec un sourire carnassier des derniers développements en ce qui concerne le projet immobilier du milliardaire. Il est satisfait. La lutte contre Apátis s’organise. Il a réussi à mobiliser des organisations du continent, ainsi que la chaîne de télévision publique. Ils jouent sur le caractère « sacré » de l’endroit après la grève sanglante de 1916. Les partis de gauche sont derrière lui. Il va y avoir des actions pendant les prochains mois et il pense que le projet immobilier sera finalement abandonné.
Je suis un peu distrait dans mes préparatifs. J’ai envoyé hier un message à Eléni pour lui dire que j’avais envie de la voir. Elle m’a répondu en m’invitant tout à l’heure à visiter l’une des dernières maisons qu’elle a ajouté à son catalogue. Elle aimerait mon avis d’architecte.
À peine le repas terminé, je file la rejoindre.
C’est une magnifique villa qui donne directement sur la mer, juste après la plage de Karávi. La vue est imprenable. On voit Sífnos au loin et on distingue même Páros et Antíparos.
Eléni m’accueille sur la terrasse principale.
— Tu as vu le panneau à l’entrée de la maison ? Elle s’appelle Képhi, comme ton bateau.
C’est le nom que m’avait soufflé Katerína et il sonne comme le signe qu’il va se passer quelque chose de joyeux, de passionné. Je lui souris et la prends dans mes bras. Son corps se presse contre le mien.
Elle me fait visiter rapidement et finit par la master bedroom. Le lit est ouvert.
— Nous n’avons plus besoin de nous cacher maintenant. Ce n’est plus la peine de continuer ces rendez-vous clandestins. Mais j’ai pensé que ce serait amusant une dernière fois, en souvenir… Nous pouvons même refaire le tour de toutes les autres, si ça te dit…
Elle s’allonge et commence à défaire les boutons de sa robe chemise en lin grège. Je sens le désir monter, sans urgence, mais plutôt comme une évidence.
Je souris en repensant à tous ces rencontres secrètes tout autour de l’île et à toutes nos manœuvres pour éviter que quelqu’un nous surprenne.
Je me penche pour l’embrasser.
— Et après ? Qu’est ce qui se passera quand l’été arrivera et que les maisons seront occupées ?
– Je ne sais pas. Ce sera à nous de décider. Mais nous avons tout le temps d’y penser.