Le train avait presque 10 minutes de retard ce matin. Une histoire de caténaires… J’ai l’impression que c’est la même chose tous les lundis. Alors, avec le quart d’heure de marche depuis la gare, il est déjà 8h20 quand je badge à la porte d’entrée du personnel.

La traversée du pont du Mont-Blanc était une torture, avec une petite bise vicieuse qui m’a transpercé le costard. Il faut dire que j’ai été un peu optimiste en laissant ma parka à la maison. Mais bon, on est tout de même la semaine de Pâques, alors le printemps devrait finir par arriver.

City City Bank Bank.

J’ai toujours autant de mal à me faire à notre nouveau nom. Déjà qu’on ne peut vraiment pas dire que ça fasse très sérieux pour une banque privée, mais alors, accompagné de ce coffre-fort ailé qui nous sert de logo, je me dis qu’on aura beaucoup de chance si un riche industriel sud-américain veut bien nous confier sa fortune à gérer.

Évidemment, Gautier adore. Tellement disruptif. Soooo moderne !

En fait, je pense qu’il veut tellement se démarquer de son père qu’il prend toujours par principe l’exact opposé de ce qu’il faisait. Sans compter qu’il s’est fait complètement bourrer le mou par l’agence de naming que son pote business angel lui a recommandé à Londres.

Eux, ils ont la raison sociale la plus boring du monde, Wolker Collins, mais ils te conseillent de remplacer Banque Genevoise de Gestion, un nom pas très fun, je vous l’accorde, mais qui disait bien ce que nous faisons et qui nous sommes, par City City Bank Bank.

Je veux bien que la comédie musicale Chitty Chitty Bang Bang, à laquelle notre nouveau nom fait évidemment référence, ait ce côté steampunk et nostalgique qui pourrait plaire à nos boomers de clients, mais je ne crois vraiment pas que ce soit le bon moment pour prendre un tel risque. Ni pour engager des frais de ce genre.

Je ne sais pas exactement combien a coûté ce rebranding à la noix, mais entre les honoraires de l’agence de naming, ceux du design du logo, les frais de refonte du site, le changement de toute notre papeterie et de notre signalétique, ainsi que la campagne de lancement, on ne doit pas être loin du million. Si j’ai le temps, je vais aller creuser cette question à la Finance.

En tout cas, une chose est sûre : personne dans la banque n’avait entendu parler de ce film avant qu’on nous présente la nouvelle marque en grande pompe en début d’année. Moi, mes parents l’avaient tellement adoré à sa sortie qu’ils nous l’ont infligé des dizaines de fois à ma sœur et moi dès qu’il est sorti en VHS. Alors je m’en rappelais vaguement, mais pas au point de vouloir que ma banque choisisse un nom enfantin, qui n’inspire pas véritablement confiance et qui ne fait absolument pas référence à nos racines.

Oui, d’accord, c’est amusant. Et c’est différent de ce que font les concurrents. Ça, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour reprendre les termes de Dulcia, ça a de l’impact et c’est distinctif. Mais, comme le disait JC l’autre jour à la caf’, la fille en minirobe et décolleté plongeant sur laquelle tu te retournes dans la rue, ce n’est en général pas celle que tu veux présenter à tes parents.

JC n’est jamais très fin et sa conversation tourne toujours un peu autour du cul, mais ça ne l’empêche pas d’avoir parfois raison, avec cette espèce de bon sens poujadiste qui lui tient lieu de philosophie de vie.

Sans compter qu’on a d’autres chats à fouetter en ce moment, avec ce projet d’outsourcing sur lequel on planche depuis 9 mois. Et dont je suis en charge.

Quand Odermatt, le COO, m’a annoncé ça, j’ai été flatté qu’il me confie un projet aussi important. Mais je n’ai pas tardé à réaliser que c’était un cadeau empoisonné.

Alors, une fois de plus, j’ai mal dormi cette nuit. Je comptais sur le week-end pour récupérer mon sommeil en retard et me refaire une santé, mais j’ai surtout passé ces 2 jours à regarder la téloche en jogging, pour ensuite faire la crêpe dans mon lit sans réussir à fermer l’œil avant 3-4 heures du matin.

Il faut dire que les problèmes s’accumulent et qu’on ne peut pas se permettre de prendre du retard. Quand les consultants de CwP-Cost Weighted Price ont annoncé qu’il fallait compter au moins 18 à 24 mois et un budget de 15 millions pour un projet de cette ampleur, Gautier s’est évidemment cru très fort en affirmant que nous le ferions en 1 an, pas un jour de plus ! et pour 10 millions au maximum.

Gautier souffre du syndrome de « Qui veut peut ». Il est persuadé que les autres banques sont molles et complaisantes, et qu’il suffit d’un peu de volonté et d’huile de coude pour faire mieux et moins cher qu’elles.

Mais il oublie que la grande majorité des gens qui travaillent chez lui n’ont pas la même motivation. Pour eux, c’est juste un job et ils peuvent presque tous se recaser ailleurs assez facilement si on leur met trop de pression. Ou alors, ils font un burnout, ce qui est pire, car il faut continuer à les payer sans pouvoir les remplacer. On doit être à 4 cas dans les 6 derniers mois. Sur 150 employés, ce n’est pas rien.

Il faut que je me méfie moi-même, car, à force de tirer sur l’élastique, il va finir par péter. Et les 3 prochains mois vont être encore pires que les 9 derniers. Le mur se rapproche à toute vitesse et on entre vraiment dans le dur.

Quand j’arrive au 2ème, je tombe sur un énorme écran à diodes qui a dû être installé en face de l’ascenseur pendant le week-end. C’est un compte à rebours dont les secondes défilent à tout vitesse. 88 jours 23 heures 49 minutes 54 secondes. 53. 52…

Il ne faut pas être devin pour comprendre que ça représente le temps qu’il reste avant le Go Live. Le week-end du 27 et 28 juin.

Et Gautier et Odermatt nous le répètent assez à longueur de séances : il n’y a pas de plan B.

En regagnant ma place, je vois qu’il y a plusieurs de ces écrans placés à des endroits stratégiques pour que tout le monde les ait sous les yeux en permanence. Génial…

Je ne sais pas qui a eu cette idée idiote, mais on n’a vraiment pas besoin de ce stress supplémentaire.

Quand je me connecte sur mon PC, je vois que Dulcia nous a envoyé une nouvelle newsletter.

La pauvre. Je sais qu’elle veut bien faire et que, même si c’est elle qui est censée être la Responsable de la Com’, elle doit souvent appliquer, sans pouvoir rien y faire, des décisions prises par Gautier. Mais j’ai parfois l’impression qu’elle y croit un peu trop à ces contes de fée qu’elle nous inflige périodiquement.

JOUR J – 90

Ce week-end, nous avons franchi un milestone important ! Strong BO, notre projet de business outsourcing, avance à grands pas et la migration sur SwissBee de notre prestataire Got Your Back aura lieu dans moins de 90 jours.

Avant cela, il ne faudra pas ménager nos efforts pour que tout se passe à la perfection. Alors, chaque seconde compte !

C’est pourquoi nous avons installé dans nos bureaux des écrans qui vous indiquent le temps qui reste avant ce jour tant attendu.

Et à ce moment-là, nous pourrons, comme le font les New-Yorkais le soir du 31 décembre, crier notre joie et célébrer tous ensemble l’entrée de notre banque dans une ère nouvelle.

Pour vous récompenser de vos efforts (et vous donner un petit coup de boost grâce à un apport supplémentaire de glucide 😊), des donuts straight from NYC sont à votre disposition dans chaque cafétéria de la banque.

Dulcia Reyes

City City Bank Bank – Next Gen. Next Bank. Next Level.

Il va vraiment falloir que je dise à Dulcia que Strong BO, ce n’est pas super enthousiasmant comme nom de projet… Elle a beau parsemer ses newsletters de mots anglais, je pense qu’elle n’a pas réalisé que pour la plupart des gens, BO, ça veut plutôt dire Body Odour que Business Outsourcing.

Je jette un œil autour de moi. Il est encore tôt, mais il y a déjà une bonne dizaine de têtes penchées sur leur écran. À les voir comme ça, on ne sent pas la même vibe optimiste que dans le mail de Dulcia. Plutôt l’angoisse de l’accident industriel qui s’approche inexorablement.

Cette impression se confirme quand je jette un œil à l’avalanche d’emails qui ont rempli mon inbox depuis vendredi soir. Entre les réunions urgentes pour régler un point bloquant du projet et les affaires courantes qui continuent à arriver à leur rythme effréné habituel, je ne suis pas près de pouvoir prendre un jour off.

De toutes façons, ça ne change pas grand-chose, car tous les congés ont été suspendus pour les collaborateurs concernés par le projet. C’est-à-dire une bonne moitié de la banque, entre la Finance, le Back-Office, l’IT, le Fichier Central et l’Asset Management.

Forcément, ça grommelle dans les rangs. Déjà qu’ils ont raté les vacances de ski, ceux qui ont des enfants vont devoir renoncer à toute escapade pendant les congés de Pâques. Il va y avoir de la tension dans les familles.

Je vais à la Caf’ pour me servir un café et vérifier si les donuts annoncés valent le déplacement. La boite est déjà bien entamée et je ne suis pas très optimiste pour ceux qui espèreraient en trouver encore à 10 heures.

À cette heure-ci, il y a comme d’habitude un mélange de workaholics, au turbin depuis un bon moment déjà et qui prennent une petite pause bien méritée, et quelques tire-au-flanc qui passent la plus grande partie de leur journée ici.

Je peux me tromper, mais aucun d’eux ne semble se réjouir des lendemains qui chantent promis par Dulcia. Au contraire, ils ont tous l’air épuisés et au bout de leur vie.

Lucie Pinto, qui s’occupe du règlement des transactions, fait clairement partie de la première catégorie. Elle est plutôt maniaque, limite autiste, alors elle s’est particulièrement investie dans la migration et elle en paie le prix. La pauvre n’a pas vraiment bonne mine. Je pense qu’elle n’a pas dû prendre une seule pause déjeuner hors de la banque depuis le lancement du projet. Elle a le nez plongé dans son gobelet de café et ne dit rien à personne, perdue dans ses pensées.

Patrick Gerber, un des gars qui gère les serveurs, est visiblement là pour les donuts. Il en a une demi-douzaine empilés sur le mange-debout devant lui. Il faut dire que c’est un radin de première. Lui, il vient tous les jours avec ses Tupperware qu’il réchauffe au micro-ondes. Un adepte du meal prep qui passe sa soirée du dimanche à préparer ses repas de la semaine. Je ne sais pas ce qu’il a prévu cette fois-ci, mais j’espère que ce ne sera pas sa tristement célèbre poêlée de choux, poireaux et oignons, qui a empesté l’open space pendant tout l’hiver.

Évidemment, Jean-Claude, dit JC, est là aussi, fidèle au poste. Il vient d’Annecy tous les matins et emmerde tout le monde avec ses problèmes de trafic et les itinéraires alambiqués qu’il met au point pour éviter les bouchons. Lui, c’est le gros lourd de service. Le dragueur de supermarché à l’ancienne. Il n’a pas compris qu’on n’était plus dans les années 80 et doit sans cesse être recadré par les RH à cause d’une remarque déplacée.

Alors quand il m’interpelle pour me raconter son week-end, je lui fausse compagnie en prétextant ma réunion quotidienne avec Odermatt.