Odermatt est un Suisse allemand typique.
C’est-à-dire très matinal.
Quand il est arrivé il y a 2 ans et qu’il m’a annoncé qu’il avait l’habitude de commencer tous les matins ses réunions à 7h30, je dois avouer que j’ai balisé. Pour arriver à l’heure depuis Nyon, ça voulait dire prendre le train de 6h35 et donc me lever vers 5h.
Heureusement, après son dernier burnout et une sérieuse alerte cardiaque, son toubib lui a recommandé de prendre un peu plus soin de lui et de lever le pied s’il voulait tenir le coup. Du coup, moi, tous les jours en me rasant, je remercie son médecin du fond du cœur.
Il faut dire qu’il a fait les frais d’une énième restructuration de Credit Suisse, juste avant leur rachat par UBS. Ensuite, il a pas mal galéré avant de retrouver un job. C’est sans doute pour ça qu’il a accepté le poste de COO d’une banque de second ordre comme la nôtre.
En tout cas, maintenant, il prend soin de sa santé. Tous les week-ends, il fait des courses en montagne et vient tous les jours depuis chez lui en vélo de course. Une bonne trentaine de kilomètres par les chemins de traverse pour éviter le trafic.
Quand il arrive, on l’entend de loin avec ses chaussures à semelle rigide qui claquent dans les couloirs. Il file directement dans sa salle de bain privée pour prendre une douche et se changer, ce qui nous laisse un peu de temps pour nous préparer.
Avec tout ça, malgré sa cinquantaine, il est plutôt fit et toujours bronzé, même s’il n’a plus un poil sur le caillou. Il n’est pas fondamentalement antipathique, mais sa période de jachère professionnelle l’a rendu allergique au risque. Et surtout au risque de perdre une nouvelle fois son emploi.
Du coup, c’est vraiment un yes man de première. Son objectif numéro 1 dans la vie, c’est de ne surtout pas déplaire à Gautier. Et de tenir jusqu’à la retraite.
Alors, il est super carré et veut toujours respecter les procédures. En principe, je ne pourrais qu’être du même avis, mais il oublie que, pour pouvoir suivre des process bien établis, il faudrait d’abord que les choses roulent et qu’on ne soit pas toujours dans l’improvisation permanente.
J’adorerais avoir des marches à suivre claires et documentées. Mais pour ça, il faudrait avoir le temps. Et ça, c’est une denrée rare. Parce que je passe mes journées à éteindre un incendie après l’autre.
Alors, je fais comme je peux. Parfois en bricolant avec des bouts de ficelle. Mais le plus souvent, en court-circuitant le workflow prévu pour aller directement vers la personne qui peut régler le problème. Heureusement, depuis 10 ans que je suis dans la banque, je connais tout le monde. Je leur demande des faveurs en jurant que c’est la dernière fois. Et de mon côté, je leur rends service s’ils en ont besoin. You scratch my back. I scratch yours. Comme un clan de chimpanzés dans la jungle urbaine.
Mais aller parler aux gens, les caresser dans le sens du poil pour qu’ils acceptent d’aller fouiller dans le journal des transactions ou corriger une valeur dans le fichier titres, alors qu’ils sont déjà en retard pour leur cours de Pilates, ça, ce n’est pas quelque chose qu’Odermatt pourrait faire. Pour ça, il faudrait savoir qui fait quoi. Connaître leur nom et leur visage. Leur avoir déjà parlé au moins une fois.
Il a plutôt l’habitude des grandes structures. Avec une hiérarchie bien pyramidale. Il faut dire qu’il était major dans l’armée. A la Brigade logistique. Il en parle encore avec des trémolos dans la voix. Alors, tout ça n’aide pas à la souplesse et à l’informalité dans les rapports humains.
Odermatt m’attend.
Comme d’habitude, il a sa liste de points à traiter et ses Stabilo Boss soigneusement alignés devant lui. Vert quand le point est réglé. Bleu quand il est en cours. Jaune s’il y a du retard sur le planning. Orange s’il y a un problème. Et violet si c’est un problème critique.
Sur la liste de vendredi dernier qui se trouve à sa droite, il n’y a pratiquement que du jaune, de l’orange et du violet. En face de lui, il y a celle du jour, encore vierge mais qui va finir bariolée de la même manière dans les minutes qui suivent. Je n’ai pas beaucoup de bonnes nouvelles à lui communiquer.
Je m’assieds en face de lui et la revue commence. Méthodique.
— D’après le planning, demain, on devrait avoir fini la phase de paramétrage, pour démarrer les tests de migration mercredi. On est on schedule ?
De ses années dans une grande banque, il a gardé le goût des anglicismes qui émaillent ses phrases.
Je le regarde. Il ne plaisante pas. Pourtant, il sait bien que c’est impossible. Il lui suffit de regarder les couleurs sur sa feuille.
— Pas encore tout à fait, mais on progresse. C’est à 90% implémenté.
Pour lui plaire, j’adopte moi aussi le jargon franglais qui fait fureur en ce moment.
Je ne vais pas lui dire que les 10% qui restent, ce sont les plus difficiles. Il y a longtemps qu’il ne reste plus de low hanging fruits, ni de quick wins.
Maintenant, on se retrouve avec les casse-têtes techniques vraiment compliqués. Comment gérer les identifiants non standards qu’on a utilisés toutes ces années pour les fonds offshore ? Ou la reprise du prix de revient dans les transferts de portefeuilles ? Ou les opérations sur titres complexes qui permettent aux hedge funds de prélever leur commissions de performance en réduisant le nombre de parts directement chez le dépositaire ? Ou encore comment uploader dans la base de données les cours des reverse convertibles ou des baskets qu’on a émis nous-mêmes et qui ne sont pas cotés ?
Je lui explique les bottlenecks, les deadlines qui sont dépassées, les gaps par rapport aux contraintes de SwissBee, l’overload de nos ressources et la roadmap difficile à respecter.
À la fin de notre session, son visage a perdu un peu de son bronzage et sa bouche est tordue par une grimace qui peut être due à ses reflux gastriques récurrents ou plus simplement à la réalisation qu’il aura de mauvaises nouvelles à répercuter à Gautier.
Et ça, il n’aime pas trop.
Ses lèvres déjà minces ont pratiquement disparu. On dirait qu’il a croqué dans un citron.
Il me jette un regard douloureux.
— Je pense qu’on va devoir revoir à la baisse nos exigences de customisation et nous adapter aux standards de SwissBee. Ce n’est pas plus mal. Et il va falloir switcher d’un idéal de best practice à un objectif de second best.
C’est sûr qu’on n’a pas trop le choix. Au début, on espérait pouvoir garder toutes nos spécificités et nos habitudes, pour tordues qu’elles soient.
En tout cas, c’est ce que les commerciaux de Got Your Back nous avaient vendu, tout comme les consultants de CwP chargés de l’intégration. Mais bien sûr ! SwissBee est complètement personnalisable. On s’adapte à vous ! Aucun problème !
Sauf qu’ils ont omis de préciser que tous ces développements sur mesure étaient à notre charge. Et qu’ils exigeaient beaucoup de temps.
Bref, le budget maximum décrété par Gautier au départ est déjà largement dépassé et on est encore loin de la fin du projet.
Il faut dire que Gautier est une proie facile pour Crispin Fiennes, le managing partner de CwP. Depuis qu’il a invité Gautier à chasser la grouse dans sa propriété en Écosse, celui-ci ne peut rien lui refuser. Fiennes est tellement snob qu’il a un haussement de sourcil un peu dégoûté dès qu’un client se met en tête de discuter du prix des prestations. Genre ces discussions d’argent sont tellement vulgaires et middle class !
Ça paralyse complètement Gautier, qui se fait rouler dans la farine à chaque fois et qui n’ose jamais dire non.
C’est comme ça qu’on s’est retrouvés à vouloir confier la majeure partie des opérations à Got Your Back, l’un des leaders de l’externalisation du back-office bancaire en Suisse, et à confier au cabinet CwP-Cost weighted Price le rôle d’intégrateur.
Odermatt ajoute, l’air de rien.
— Alors, Greg, je vous laisse gérer ça avec les consultants. Et organisez une réunion d’information avec les gens de la Gestion Privée. Ils vont probablement être déçus. L’interface de SwissBee est moins orientée front que la nôtre. Il va falloir les amener à revoir leurs attentes.
Ça, c’est rien de le dire. Ça va être la révolution chez les relationship managers. On leur a promis que rien ne changerait pour eux, que ce serait la même chose qu’avant, juste en mieux et plus moderne.
Mais la réalité est bien différente. Si on doit renoncer à customiser SwissBee pour qu’il se rapproche au maximum de notre système actuel, les gérants privés vont se retrouver avec un logiciel prévu avant tout pour le back-office et encore… Un back-office plutôt ancien et peu performant. Alors, ça va râler sec. Et qui va se retrouver en première ligne pour leur annoncer la bonne nouvelle ? Évidemment, c’est bibi.
— Essayez de réduire les développements au maximum et de vous limiter aux fonctions natives. Avec toutes nos spécialités non standards, on est déjà largement en dehors du scope.
Ça aussi, c’est l’euphémisme du jour. Il faut dire que les fonctionnalités de départ de SwissBee sont tellement basiques qu’il est presque impossible de s’en contenter. C’est juste un moyen pour Got Your Back de présenter des prix très compétitifs lors des appels d’offre pour obtenir le mandat, tout en sachant qu’ils vont se rattraper avec les demandes et options supplémentaires.
— Et ne vous laissez pas embobiner par leur jargon technique !
Il dit ça comme s’il voyait clair dans leur jeu, mais en réalité, Odermatt n’est pas du tout à l’aise avec les nouvelles technologies.
Ce n’est pas un mauvais gars, mais il est un peu obsolète et fait tout pour que ça ne se voie pas trop. Je crois qu’il en est resté au bon vieux COBOL de ses débuts et il indique encore son numéro de fax sur sa carte de visite. On pourrait flanquer à la poubelle la machine qui traîne dans un coin de son bureau sans qu’il s’en rende compte, car il n’a pas reçu un seul message depuis qu’il est arrivé il y a 2 ans. Je parie qu’il regarde encore des films en VHS sur une téloche à tube cathodique.
Je sors de son bureau avec le soulagement du condamné à mort qui a obtenu un sursis jusqu’au lendemain. Parce que demain, ce sera rebelote, avec de nouveaux problèmes à ajouter à la liste et aucun à retirer.
Le reste de la matinée passe comme un éclair.
Vers 13 heures, je déjeune en vitesse à la caf’ avec Yvan, qui a filé chez Joe & The Juice pour nous ramener des sandwiches.
J’aime bien Yvan. On se ressemble un peu lui et moi. On est tous les deux sortis du rang. De bons petits soldats bosseurs, qui râlent souvent mais qui se démerdent pour faire le taf.
C’est le chef du Back-Office, alors c’est sur lui et sur l’équipe informatique que repose le plus gros du projet d’externalisation.
Et c’est aussi son département et l’IT qui vont payer le plus lourd tribut lorsque le projet sera terminé.
Parce que tout ce bordel, ce n’est pas juste pour nous occuper en doublant notre charge de travail. C’est pour virer une cinquantaine de personnes. Celles qui effectuent toutes les tâches opérationnelles de la banque et qui font tourner le système informatique.
Officiellement, le but est de ne pas réinventer la roue, pour pouvoir concentrer nos ressources sur les activités où nous ajoutons vraiment de la valeur. Pour nous permettre de nous développer sans difficulté, grâce à la scalabilité de ce modèle. Et aussi parce que cela nous donne accès immédiatement aux dernières technologies.
Mais en vrai, c’est pour économiser du fric en baissant nos coûts. Parce que la banque n’est plus rentable et perd du fric chaque année.
Ne me citez pas sur ce point, mais c’est la vérité.
Bref, Yvan, qui est déjà bilieux de nature, se ronge les sangs.
Il est consciencieux et veut bien faire son boulot. Mais c’est impossible de mener de front le traitement des affaires courantes et un projet aussi prenant. Alors, il cumule les heures pour tenter de faire face, tout en sachant pertinemment qu’à terme, c’est son poste qui risque de sauter.
Il a mauvaise mine. Il est grisâtre. Il n’a pas vu la lumière du jour, ni son fils depuis des semaines. Il carbure au Red Bull et aux Rennies.
Évidemment, il râle. Ces quelques minutes de pause avec moi sont l’occasion pour lui de vider son sac et de relâcher la pression. De dire ce qu’il pense vraiment, plutôt que de faire bonne figure devant ses équipes.
— Non mais, Greg, ce n’est plus possible ! Déjà qu’on était en sous-effectif en temps normal, mais avec ce foutu projet en plus, mes gars ne vont pas tenir le coup. J’en ai plusieurs qui branlent au manche et je vois venir les arrêts maladie gros comme une maison. Il y en a 2 ou 3 qui vont craquer et, du coup, ce sera encore pire pour les autres. En tout cas, je te le dis franchement : j’ai pris sur moi de valider des jours de congé à Pâques pour plusieurs personnes de mon équipe. Sinon, elles vont finir par démissionner.
J’essaie de le réconforter un peu, mais ça sonne faux.
— C’est sûr… Mais il n’y a plus que 3 mois à tenir. Ensuite, ça ira mieux… Et n’oublie pas qu’il y a les consultants CwP qui peuvent te donner un coup de main en cas de besoin.
Il a une sorte de rire qui ressemble à un sanglot.
— Mais arrête tes conneries ! Tu sais bien qu’ils sont trop occupés à animer des workshops sur la gestion du changement. Et le temps qu’il leur reste, ils le consacrent à la customisation de SwissBee. De toutes façons, ils ne connaissent pas notre système et il n’y a que nous qui pouvons vérifier les tests… Je prie juste pour que le Comité d’Investissement ne décide pas de revoir l’allocation des portefeuilles. On n’aurait vraiment pas la bande passante pour absorber du volume supplémentaire.
Je grimace intérieurement, car j’ai effectivement entendu parler d’un changement important de la stratégie de placement. Apparemment, il faut absolument ajuster le positionnement des comptes à la hausse des taux d’intérêt ou à je ne sais quoi d’autre… Mais je sais que la motivation principale est surtout de faire tourner les portefeuilles, d’acheter et de vendre massivement pour générer des courtages. Il faut bien remplir les caisses.
J’espère juste que ce sera après Pâques pour leur laisser un peu le temps de respirer. Avec Vendredi Saint et Lundi de Pâques, ces 4 jours de coupure seront les bienvenus pour tout le monde.
Il vide sa canette de Red Bull et se lève. Avant de quitter la caf’, il se retourne vers moi d’un air désabusé.
— Tu sais, Greg… Ce qui me débecte le plus, c’est l’énergie et l’argent qu’on dépense en conneries, alors qu’on en aurait besoin pour des choses utiles. Je viens de recevoir 2 boites de cartes de visite avec ce putain de nouveau nom et de logo. Je n’ose même pas les donner à mes contacts. J’ai peur qu’ils se foutent de ma gueule. City City Bank Bank ! Si tu savais comme je me fais chambrer par mes copains des autres banques. Heureusement que je n’ai plus le temps de les voir, ça m’évite au moins ça.