J’ai bien fait de demander à Dulcia Reyes de faire installer ces écrans indiquant le temps qu’il reste avant la migration.
Ça rappelle à tout le monde à quel point c’est important. Et surtout qu’il n’y a pas une seconde à perdre et qu’il faut vraiment qu’ils se donnent à fond pour y arriver.
Sans ça, ils pourraient penser que la date prévue n’est qu’un objectif indicatif et que si le projet prend plus de temps que prévu, ce n’est pas bien grave.
Or, c’est tout le contraire. La banque perd de l’argent depuis des années. Bien sûr, on a utilisé toutes les astuces comptables pour pouvoir tout de même publier un bénéfice à la fin de l’exercice. Mais si un comptable plongeait son nez dans les comptes, il verrait sans trop de difficulté que nous ne sommes pas profitables.
Heureusement, Papa avait accumulé des réserves importantes de son vivant, alors ça nous permet donner le change.
Alors, il est vital que l’on réduise les coûts le plus rapidement possible. En réduisant nos frais fixes et en coupant dans les effectifs. Ensuite, tout ira mieux.
C’est en tout cas ce que m’a assuré Crispin Fiennes, le managing partner de CwP, à la fin de son audit de 6 mois.
— Mon cher Charles, après une analyse approfondie de vos différents process et de votre business model, nos experts consultants m’ont livré leur rapport. Et après l’avoir étudié avec attention, je suis arrivé à la conclusion suivante : pour résoudre votre problème, vous devez augmenter vos revenus et diminuer vos charges. Ensuite, tout ira mieux.
C’est fou comme tout devient simple quand les choses sont expliquées clairement. Je suis toujours impressionné par ces esprits supérieurs et par leur capacité à exprimer de façon intelligible les notions les plus complexes.
Et j’adore le léger accent très chic de Crispin Fiennes quand il parle français. On dirait un peu un lord du XIXème siècle, qui fait son Grand Tour à travers l’Europe et qui met un point d’honneur à parler la langue des indigènes.
Je n’ai pas fait de longues études, mais je crois avoir un certain bon sens et une intelligence pratique. Et j’ai dû faire mes preuves et gravir les échelons, même si c’était dans la banque de Papa. Alors, ça m’a permis de comprendre ce qu’il me disait sans difficulté, sans que Stephan Odermatt ne doive m’expliquer.
— Vous avez tout à fait raison, cher Crispin. Mais vous savez, augmenter les revenus… Ce n’est pas si facile. Les clients sont de plus en plus regardants sur les frais qu’ils paient et nos efforts de communication n’ont pas encore porté leurs fruits.
J’ai ajouté avec un peu de réticence, mais après tout, un consultant, c’est un peu comme un médecin : on doit lui dire la vérité. Sinon, le traitement ne peut pas être efficace.
— Vous savez, en ce moment, on assiste plutôt au mouvement inverse. Certains clients nous quittent…
— Je comprends… Dans ce cas, si on ne peut pas agir sur les revenus, il va falloir être d’autant plus drastiques dans la réduction de coûts.
C’est lui qui m’a recommandé d’externaliser toutes nos opérations à une société spécialisée.
— Vous savez, ça ne sert plus à rien que chaque banque réinvente la roue de son côté, en développant son propre système informatique et en payant à prix d’or des dizaines d’employés du back-office qui font exactement la même chose que leurs collègues de la banque d’à côté. A l’époque du secret bancaire, ça passait encore. Vous aviez des marges dignes d’un maroquinier de luxe et les données clients étaient tellement secrètes que ça justifiait de tout garder chez vous. Mais maintenant…
Il a eu un soupir qui en disait long sur le déclin du modèle de la banque privée suisse.
— Vous pourriez ainsi vous concentrer sur vos forces. Sur votre vraie valeur ajoutée !
J’ai dû avoir l’air un peu ahuri, car il a cru bon de devoir ajouter.
— Oui, votre valeur ajoutée. La gestion de fortune. La définition de la bonne stratégie d’investissement. La sélection des meilleurs placements. Tout ce qui constitue un centre de profit et qui vous rapporte des revenus.
Il a tiré un mouchoir de la poche de sa veste impeccablement coupée pour essuyer discrètement la goutte de sueur qui perlait sur son front.
— Et surtout, vous seriez parmi les précurseurs dans l’industrie. On vous citerait en exemple. Comme un leader d’opinion. L’un de ceux qui montrent la voie et que les autres suivent ensuite.
Ça m’a bien plu, cette idée. Alors, nous nous sommes lancés.
— Mais, mon cher Crispin, hors de question que vous me laissiez seul dans cette aventure. Je vais avoir besoin de vos conseils.
C’est comme ça qu’une armée de consultants s’est installée dans nos bureaux, pour prendre les choses en main.
Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans eux. Dans la banque, il y a tant de gens conservateurs, accrochés à leurs habitudes comme des moules à un rocher. On a toujours fait comme ça. Ça fonctionne très bien. On ne change pas une équipe qui gagne. Et tous ces lieux communs.
La réalité, c’est qu’ils ont tous peur de prendre le moindre risque et qu’ils sont bien trop à l’aise dans leur petit confort étriqué.
Pourtant, comme le dit si justement Crispin Fiennes, le back-office et l’informatique sont aujourd’hui de simples commodities. Interchangeables et qui ne créent pas de valeur. Et dont les employés occupent une place précieuse en plein centre-ville. Au prix du m2 à la rue de la Croix-d’Or, c’est une fortune qui s’envole chaque mois.
Alors moi, contrairement à ces dinosaures incapables de s’adapter, je suis persuadé qu’on peut changer les choses et qu’il faut se remettre en question si l’on veut aller de l’avant.
Et si, par la même occasion, je peux faire œuvre de pionnier et être reconnu pour ma contribution au progrès de l’industrie, c’est encore mieux.
Personnellement, je suis convaincu que si l’on sait ce que l’on veut, si l’on est visionnaire et que l’on fait preuve d’un peu de volonté et de leadership, alors on peut surmonter la plupart des obstacles.
Il suffit de voir comment Napoléon a créé son empire. Au culot et à l’ambition. Après tout, est-ce qu’on ne dit pas « Qui veut, peut » ?
Alors, quand les analystes de CwP ont estimé que le projet d’outsourcing prendrait au moins 1 an et demi et que ça coûterait au minimum 20 millions de francs, je leur ai répondu sans sourciller qu’ils devraient se débrouiller pour le faire en 12 mois, pas un jour de plus, et pour 15 millions au maximum.
Ah ça, ils sont restés sans voix ! Ils ont vite compris que j’étais dur en affaires, que je n’étais pas un perdreau de l’année et que je n’allais pas me laisser avoir.
Crispin Fiennes s’est levé pour me serrer la main avec un grand sourire.
— Bravo, Charles! That’s the spirit ! Il faut être ambitieux. Je vous garantis que nous allons faire notre possible pour y parvenir.
Charles Gautier, banquier de l’année.
Je me vois déjà recevant le prix sur scène. Je trouve que ce ne serait pas immérité et ça ferait taire les envieux.
Et une fois que la banque sera débarrassée de tout ce poids mort, nous pourrons enfin redevenir profitables. Ce ne sera pas du luxe, car il y a bien longtemps que je n’ai pas pu me verser de dividendes. Au contraire, je n’arrête pas de renflouer la banque à coups d’augmentations de capital…
Pourtant, même si j’ai encore une énergie débordante, il faut bien admettre que j’ai atteint l’âge de la retraite. Pour un entrepreneur-né et un acharné du travail comme moi, ça ne veut pas dire grand-chose, mais tout de même… Je ne rajeunis pas et Fiona ne montre aucun intérêt à prendre ma succession. Le portrait de sa mère, celle-là. Elle ne pense qu’à monter à cheval et faire le tour de l’Europe des concours hippiques.
Alors, faute d’héritier intéressé à la reprise, si j’améliore rapidement la rentabilité de la banque, je pourrai la vendre dans de bonnes conditions. Papa se retournera sans doute dans sa tombe, mais bon… Il faut savoir se retirer du combat avant qu’il ne soit trop tard.
Mais pour ça, il faut que ce satané projet d’outsourcing aboutisse dans les temps et dans les délais.
Je sais que ça va être difficile et qu’on n’aura pas beaucoup de marge, mais si je continue à mettre la pression sur les équipes, je suis sûr qu’ils vont y arriver.
Ils sont assez simples, finalement ces gens-là, et il suffit de savoir leur parler. Ils sont fagotés dans des costumes mal coupés en prêt-à-porter, avec des chemises en synthétique et des cravates achetées en supermarché, mais ce sont de bons soldats loyaux, qui sont prêts à sacrifier leurs vacances et leur famille pour le bien de la banque.
Toute cette plèbe n’attend finalement que ça pour se surpasser : être conduits par un leader charismatique comme moi afin de mener à bien un projet enthousiasmant. Ensuite, ils pourront dire à leurs amis « J’y étais ! »
Il va d’ailleurs falloir que je demande à Dulcia Reyes de prévoir des médailles à leur remettre à la fin. Je les vois déjà pendant la cérémonie de remise, tout émus, essuyant une larme à l’œil d’un revers de la manche et marmonnant « Il ne fallait pas. Je n’ai fait que mon devoir et je suis fier d’avoir pu contribuer à cette belle aventure ».
Mais il est bientôt 16 heures et je vais devoir filer. Mon jet m’attend pour filer me ressourcer en Sardaigne pendant les fêtes de Pâques.
A mon retour, je suis sûr que les équipes auront su profiter du calme de la trêve pascale pour progresser à grand pas et rattraper le retard qui s’est accumulé.