Avec ce fichu projet d’outsourcing, personne n’a le droit de prendre des jours de vacances avant que le lancement soit derrière nous.
Aux RH, nous ne sommes pas directement concernés, mais il faut bien montrer l’exemple…
Heureusement, avec Vendredi-Saint et Lundi de Pâques, j’ai tout de même pu profiter d’un week-end de 4 jours et retourner à Savièse passer un peu de temps en famille.
En bonne catho convaincue, Maman a absolument tenu à ce que nous allions tous à la messe du dimanche, d’autant plus que Papa participait à la distribution du pain et du vin avec la Société des Hommes. Magali et Benoît n’étaient pas ravis, mais ils ont fait comme moi : ils ont obéi pour éviter des histoires.
À l’église, j’espérais ne pas tomber sur Robin, mais évidemment, il était revenu lui aussi pour fêter Pâques avec ses parents. Nous avons eu tous les 2 l’air un peu gênés, mais ça allait.
Ça fait maintenant 6 mois qu’on s’est séparés et je commence à me faire à l’idée. Dire que c’est pour lui que j’ai quitté mon poste chez Rouvinez & Coquoz pour aller le rejoindre à Genève…
Ceci dit, je ne regrette pas d’avoir quitté le Valais. C’est bien plus international ici et ça pulse un peu plus. Et les salaires n’ont rien à voir ! Les loyers non plus, d’ailleurs. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, car, au début, j’ai habité chez Robin.
Mais quand il a fallu me trouver un logement après la séparation, je me suis rendu compte d’à quel point le marché était tendu.
Je n’ai rien de particulier à lui reprocher. C’est juste qu’il était très bien comme petit ami à Savièse, mais ici, j’ai l’impression qu’il n’est pas à la hauteur. Un peu petit bras. Un peu petite bière.
Il n’a pas vraiment compris pourquoi je l’ai quitté, mais j’ai l’impression que ce n’était pas la fin du monde non plus. Comme s’il était vaguement soulagé. Peut-être que je lui mettais trop la pression.
En tout cas, je ne l’ai pas quitté pour quelqu’un d’autre. Je n’ai vraiment pas le temps de penser à ça. Je suis totalement débordée à la banque et le soir, je n’ai le plus souvent qu’une envie, c’est de m’affaler sur mon canapé en regardant une série sur Netflix. Et au moins, maintenant, je peux choisir celle qui me fait envie.
Heureusement, mon réseau saviésan a bien fonctionné et j’ai pu rapidement reprendre en sous-location le 3 pièces de Géraldine, une cousine de ma marraine qui partait s’installer à Londres. Le mobilier est plutôt sympa, alors je suis ravie d’avoir pu trouver cet appartement aussi vite, sans même avoir dû le meubler.
J’ai vraiment eu de la chance, car en plus de ça, il est super bien placé et très proche de la banque. Un petit quartier charmant à la Terrassière, avec des ruelles qui forment un labyrinthe au cœur de Genève. On se croirait dans une autre ville.
Du coup, j’ai échangé un long trajet en tram depuis le nouveau quartier de l’Étang, où se trouvait l’appartement de Robin, contre une marche d’à peine 10 minutes dans la rue piétonne.
Le premier hiver ici, j’ai cru que j’allais péter un câble à cause du stratus qui cache le soleil de novembre à mars. Je suis revenue en Valais presque tous les week-ends pour avoir ma dose de rayons et de vitamine D.
Un autre problème, c’est que mon budget fringues a lui aussi bien augmenté. Avant, je pouvais travailler avec mes vêtements de tous les jours. Mais ici, j’ai vite compris qu’il fallait monter sérieusement en gamme et s’habiller « pro ». Alors, le jeans-basket, c’est fini.
Parce qu’à la banque, une tenue correcte est exigée. Il y a même un dress code officiel ! Ça fait un peu siècle dernier et j’espère que ce document ne va pas fuiter dans la presse, car on n’aurait pas fini d’en entendre parler ! Je vois déjà les titres : « Les règles dépassées de la soi-disant banque du futur ».
C’est un peu ironique car, en tant qu’employée des RH – pardon, « business partner » comme le précise ma carte de visite – l’une de mes responsabilités, c’est justement de veiller à ce qu’on respecte de fichu code. Je ne sais pas qui l’a pondu, mais il va dans un niveau de détail incroyable, avec même un chapitre sur l’hygiène – « Appliquez votre parfum après la douche quand les pores sont bien ouverts » – et des normes sur la coupe des jupes – « Elle ne doit pas remonter lorsque vous marchez » – ou sur les sous-vêtements – « Privilégiez les microfibres couleur chair ».
Bref, j’ai dû griller un demi-salaire en vêtements pour me mettre à niveau. Et encore, je me suis débrouillée avec ce que j’ai pu trouver chez Zara ou Massimo Dutti. Je n’ai pas encore les moyens de faire mon shopping au Bon Génie ou à la rue du Rhône.
Au début, ça m’agaçait de devoir me « déguiser » pour aller travailler, mais peu à peu, je dois avouer que j’y ai pris goût, Maintenant, j’aime bien voir mon reflet dans les vitrines quand je marche dans la rue. Je me trouve moins provinciale. Et je vois bien aussi que des hommes se retournent sur moi, ce qui fait du bien à mon égo après la rupture avec Robin.
Je suis rarement à Genève les week-ends, alors je ne suis pas beaucoup sortie, mais il y a eu plusieurs apéros entre collègues les jeudredis, ce qui m’a permis de connaître un peu plus de monde.
Moi qui ne buvais que des vins valaisans, j’ai aussi dû upgrader mes goûts en passant aux cocktails. Entre Moscow Mules, Lillet Rosé Tonic, Gin Basil Smash et Espresso Martinis, mon estomac est souvent mis à rude épreuve. Et mon portefeuille aussi.
C’est une chance que la rue de la Soif ne soit pas loin de chez moi, car plusieurs fois, j’aurais été bien incapable de conduire. Heureusement, en bonne Valaisanne, j’ai l’habitude de l’alcool et j’ai su rester relativement lucide et éviter de céder aux avances pas toujours légères des hommes de la banque.
Même si ça ne fait que 2 semaines, les 4 jours de Pâques semblent bien loin. Je reviens d’un week-end sympa en Valais, mais je suis déjà exténuée et à bout de nerfs.
Il faut dire que l’ambiance est tendue en ce moment et qu’il y a sans arrêt des problèmes RH à régler. Tout le monde s’inquiète pour son avenir, une fois que les opérations seront externalisées. Les meilleurs demandent tous des certificats intermédiaires. Pas besoin d’être voyante extralucide pour deviner pourquoi. Ils cherchent une place ailleurs, avant que la masse des licenciements prévus inonde le marché. Et les moins performants, ceux qui auront le plus de peine à retrouver un job, s’angoissent forcément.
Alors je dois les remotiver, tenter de les rassurer sans jamais rien leur promettre. Car une seule chose est sûre : il y aura du monde sur le carreau à la fin du processus.
Mais entretemps, il faut qu’ils restent les plus productifs possibles.
D’ailleurs, ce matin, c’est Yvan Suchet, le chef du Back-Office, qui m’appelle. Il a l’air au bout de sa vie.
— Salut Élo… Mauvaise nouvelle. Un de mes gars s’est mis en arrêt maladie. Il a envoyé un email avec un certificat de médecin. C’est Sergio. Sergio Esposito. Tu vois qui c’est ? Il s’occupe des livraisons contre paiement avec Euroclear.
— Il avait l’air malade vendredi ? C’est quel genre de médecin ? Un psy ?
— Non. Juste un généraliste. Mais d’habitude, s’il a quelque chose, une grippe ou quelque chose dans le style, il m’appelle pour m’expliquer ce qui lui arrive et combien de temps il pense être absent. Mais là, rien… Pas un mot à part le certificat. Ce n’est pas son genre. Ça ne sent pas bon… Probablement un burn-out.
Effectivement, ça n’augure rien de positif.
— Il est là depuis longtemps ?
Je pourrais vérifier dans les dossiers, mais je suis sûr qu’Yvan connaît tout ça par cœur.
— Ça fait un peu plus de 10 ans, je crois. Il a eu sa prime d’ancienneté l’année dernière.
On ne va rien pouvoir faire avant 6 mois. En tout cas pas le remplacer, ni même mettre fin à son contrat. Et surtout pas le harceler en l’appelant pour lui demander quand il revient.
— En tout cas, Yvan, tu ne le contactes pas ! Et tu briefes tout le monde dans l’équipe pour que personne ne l’appelle ou lui demande quand il pense être de retour. Sinon, on va voir des problèmes. J’aimerais éviter qu’il nous attaque aux Prud’hommes. Je n’ai pas besoin de ça en ce moment.
Yvan est presque en pleurs. D’après lui, c’est un pilier de l’équipe. Il ne sait pas comment il va se débrouiller sans lui, surtout avec les tests de conformité qui s’annoncent.
Il me supplie de lui permettre d’engager quelqu’un. Ils sont en sous-effectif chronique. Mais avec le personal stop décidé par la Direction, je ne pourrai jamais faire valider un dossier. Même la piste d’un temporaire est impossible. Tout est bloqué.
— Tu pourrais voir du côté des consultants. Ils ont peut-être quelqu’un avec un profil en rapport. Comme tu sais, il n’y a pas de problème du budget en ce qui les concerne et ils sont toujours ravis d’avoir une excuse pour gonfler leur time sheets.
Il n’a pas l’air convaincu qu’un jeune blanc-bec de CwP tout juste sorti d’HEC ou de Saint-Gall puisse remplacer un de ses gars avec 10 ans d’expérience.
— Et pourquoi pas un clown, pendant que tu y es ! Au moins, ça pourrait nous faire rire un peu.
Je lui souffle aussi de demander un coup de main au middle office de la gestion centralisée, mais le cœur n’y est pas. En ce moment, chaque chef de département veille très jalousement sur ses ressources. Il faut dire qu’une fois qu’ils ont prêté quelqu’un pour rendre service à un collègue, ils sont presque sûrs de ne plus jamais le revoir.
Ce métier est usant et déprimant au possible. Moi qui rêvais d’engager des perles rares grâce à mes talents de sélectionneuse, de proposer des formations attrayantes à des gens motivés et d’élaborer des plans de carrière pour les key people, je suis servie. Pas un recrutement depuis des mois. Pas un sou de budget de formation. Rien que des licenciements larvés, sous prétexte de mauvaise attitude, d’absences répétées ou la bonne vieille mise en retraite anticipée.
Et malheureusement, ça ne va pas s’améliorer dans les prochaines semaines.
Le pire, c’est de savoir, mais de n’avoir personne à qui en parler. Garder le plan social secret, c’est vraiment pesant, même si je pense que tout le monde s’y attend.
Il est à peine 9 heures et demie et j’ai déjà envie de rentrer de me coucher.
Il reste 67 jours 14 heures 32 minutes 59 secondes avant le Go Live.