Ce matin, Monsieur Gautier m’a félicité pour les panneaux électroniques qui affichent le compte à rebours jusqu’au Go-Live.
Tant mieux, parce que j’ai passé le week-end entier à m’occuper de leur installation dans toute la banque avec les gens de MédiaPro. Une plaisanterie qui va coûter plus de 30’000 francs.
Je suis vraiment soulagée, parce que c’est rare qu’il me congratule. D’habitude, il trouve toujours quelque chose à redire et ne se prive pas de le dire.
Il a un tel souci d’excellence que c’est vraiment très difficile de le satisfaire. Je sais qu’au fond, c’est une bonne chose, parce que ça nous pousse tous à donner le meilleur de nous-mêmes. Et je lui suis reconnaissante de m’aider à m’améliorer par ses remarques.
Mais c’est éreintant, surtout pour moi qui suis perfectionniste et qui prends très à cœur les critiques. Surtout quand elles viennent de Monsieur Gautier. Il m’a fait pleurer plus d’une fois.
D’ailleurs, si je devais exprimer un petit bémol sur son attitude à mon égard, c’est qu’il ne prend pas toujours beaucoup de gants pour me dire les choses. Je sais qu’il n’a pas de temps à perdre et que c’est une qualité d’être franc et direct. Mais parfois je reste sans voix et comme tétanisée lorsqu’il s’emporte contre moi. Alors, j’aimerais bien qu’il soit un peu plus gentil avec moi.
Après tout, je ne suis pas une machine et, moi aussi, j’ai besoin d’un peu de reconnaissance. Alors quand il me dit que quelque chose lui convient, ça me réconforte et ça me fait oublier les piques acérées qu’il m’envoie habituellement.
Alors, j’ai été aux anges quand il m’a congratulé pour les écrans avec le compte à rebours.
Bon, si je dois être totalement sincère, il n’a pas formulé son compliment de façon très directe.
— J’ai vraiment eu une bonne idée d’installer ces panneaux ! N’est-ce pas, Dulcia ? Ça ne vous a pas pris trop de temps, j’espère ?
Mais j’ai l’habitude de décrypter ses messages. Je le connais bien maintenant. Il faut savoir lire entre les lignes. Il ne voulait sans doute pas me causer une gêne.
La vérité, c’est que quand il aime quelque chose, il l’intègre immédiatement. Comme si ça venait de lui.
Moi, ça me convient. Ça veut dire qu’il est d’accord et qu’il y aura du budget pour le mener à bien.
Et ça, c’est vraiment utile, car il faut malheureusement admettre que la communication interne n’est pas toujours la première priorité dans la banque. En tout cas pas au moment de fixer les budgets annuels. Alors, si j’ai l’appui de Monsieur Gautier, ça facilite bien des choses.
Je vais essayer de profiter qu’il soit dans de bonnes dispositions pour lui faire valider le changement de nom du projet.
Car Greg m’a signalé la semaine dernière que Strong BO pouvait avoir un sens négatif. Strong Business Outsourcing, c’est pourtant clair ! J’ai mis un moment à comprendre à quoi il faisait allusion. Et quand j’ai réalisé de quoi il voulait parler, je suis devenue rouge comme une pivoine. Je ne pense jamais à ces choses bassement corporelles. Je dois faire un blocage, alors ça me dégoûte un peu.
J’ai vérifié sur Google et j’ai été consternée de constater qu’effectivement, Greg avait raison. C’est vraiment un coup de chance que personne dans la banque n’ait remarqué ce double-sens auparavant, parce que ce nom de projet a vraiment été utilisé à toutes les sauces depuis 9 mois.
Mais il faut absolument que je le change au plus vite, avant que quelqu’un ne le signale à Monsieur Gautier. Pour se valoriser en me causant du tort. Il y en a plusieurs dans la banque qui sont spécialistes de ce genre de coups bas. Ça, ce serait une catastrophe pour moi.
Alors ça m’a pourri le week-end, cette histoire. Je n’en ai pas fermé l’œil pendant 3 nuits. Il faut absolument que je trouve quelque chose rapidement. Avant le townhall de jeudi prochain.
Car ce sera la meilleure occasion d’annoncer ce genre de changement sans que ça n’ait l’air bizarre. Comme si on entamait une nouvelle étape. Après tout, on viendra de passer la barre des 60 jours.
Je vais demander à Greg s’il a une idée à me suggérer, puisqu’il est si malin… Et comme ça, ça m’évitera de mettre quelqu’un d’autre dans la confidence. Moins de gens sont au courant, mieux ça vaut pour moi. On dirait que, jusqu’à présent, il n’y a que lui qui a eu l’esprit aussi mal tourné que ça.
En revanche, s’il a eu l’air content des panneaux, Monsieur Gautier n’a rien dit au sujet de la newsletter des 90 jours. Tel que je le connais, il ne veut sans doute pas me mettre mal à l’aise avec des remerciements incessants. Il faudra que je lui demande s’il serait d’accord de me rembourser les donuts que j’ai payés de ma poche. Je sais que nous devons faire des économies, mais tout de même… D’autant que l’idée a bien plu, puisqu’ils ont tous été dévorés dans les 2 heures qui ont suivi.
Il faut que je trouve rapidement des sujets pour ma newsletter de J – 60.
Je trouve que ce serait une bonne idée de mettre les collaborateurs en valeur. De leur donner la parole. Après tout, ce projet d’outsourcing, c’est en bonne partie pour eux que Monsieur Gautier le fait. Pour qu’ils puissent se consacrer à des missions plus intéressantes que de faire de la saisie ou d’exécuter manuellement des tâches qui pourraient être automatisées.
Il faudra aussi que je trouve une idée pour mon jeu de vendredi. J’ai commencé cette tradition il y a 1 an déjà et maintenant, il y a une vraie attente de la part des employés.
Chaque semaine, il faut que je trouve une nouvelle idée amusante. Ça me met une sacrée pression, mais c’est la rançon du succès !
Après le quiz sur l’histoire de la banque, le concours de gâteaux au chocolat – qui était très sympa, même s’il a failli tourner au pugilat, car les gens trouvaient que le jury n’était pas impartial – et la distribution de bonbons aux couleurs du nouveau logo, je dois avouer que j’ai un peu épuisé toutes mes idées.
Mais surtout, je dois faire le tour de tous les services pour trouver des statistiques ou des chiffres à présenter pendant le townhall.
Alban, l’account de Vizzionary, m’a déjà appelée 3 fois aujourd’hui pour que je lui fournisse le contenu du Keynote. Ça fait 15 jours qu’on avance sur le design et les animations en utilisant des chiffres bidons et du lorem ipsum, mais il commence à s’impatienter. Je n’ai pas encore osé lui dire qu’il va falloir ajouter un slide sur le nouveau nom du projet.
Je commence à paniquer un peu parce que c’est dans 10 jours à peine et, à part le matériel audiovisuel et le traiteur, je n’ai rien de concret.
Incroyable qu’on ne parvienne pas à trouver quelques informations ou chiffres positifs pour mettre en valeur l’outsourcing. Ils pourraient faire un effort tout de même…
En plus, depuis 2 jours, je cherche désespérément des gens d’accord de témoigner dans ma newsletter sur leur expérience ou leurs espoirs sur le nouveau projet.
À part Lucie Pinto, la responsable de la livraison de titres, qui est un peu autiste et donc pas la collègue la plus amusante à interviewer, personne n’a accepté.
Et encore, la plupart m’ont carrément raccroché au nez lorsque je leur ai demandé un coup de main. Entre collègues, ce n’est pas très sympa, je trouve. Soit ils sont débordés, soit ils sont timides et n’osent pas parler, soit – et c’étaient les plus nombreux – ils m’ont répondu, de façon très claire et pas toujours polie, qu’ils n’avaient vraiment rien de positif à dire sur le projet.
Moi qui pensais qu’ils me seraient reconnaissants de tous les efforts que je fournis pour améliorer l’ambiance et créer une bonne culture d’entreprise, je suis déçue.
Après avoir passé 20 minutes à tirer les vers du nez de Lucie Pinto et d’obtenir des réponses plus étoffées que oui, non, ça dépend ou je ne sais pas, je laisse tomber. Moi qui adore discuter de tout et de rien, j’ai de la peine avec les taiseux. Je n’aime pas dire du mal des gens, mais ce n’est clairement pas elle que j’aimerais avoir pour seul compagnon d’infortune sur une île déserte.
Je me rabats sur Suzanne Vischer, l’assistante personnelle de Charles Gautier, qui prend sa retraite à la fin de la semaine. C’était l’ancienne secrétaire de son père Albert, alors elle devrait avoir des anecdotes intéressantes sur les débuts de la banque.
Après le déjeuner, Greg arrive dans mon bureau et s’appuie sur le cadre de la porte, d’un air content de lui.
— Dulcia, c’est vraiment ton jour de chance… Alors, si tu m’offres une de ces petites boites d’amandes princesses de chez Auer que tu gardes dans le tiroir de ton bureau, je te donnerai une super idée pour remplacer Strong BO.
Je ne sais pas comment il le sait, mais j’ai effectivement toujours un petit stock sous clé à offrir comme récompenses aux gagnants de mes quiz ou de mes concours.
— Hum… C’est un peu cher payé. Surtout que ton nom peut être totalement nul.
Mais je dois avouer que je suis curieuse et surtout, je n’ai aucune autre option pour le moment…
— Mais bon, admettons ! À condition que ta proposition soit validée par Monsieur Gautier.
– Alors dans ce cas, ce sera plus cher ! Avec lui, c’est vraiment trop aléatoire. Il me faut 5 boites !
Après une âpre négociation, il finit pas céder pour 3 boites. Et je dois avouer que sa proposition tient la route, surtout si on la compare à Strong BO.
D’autant plus qu’il me fournit clés en mains tout le concept pour la présentation au townhall, avec même la musique qui convient pour le lancer.
Et surtout, je suis assez confiante que Monsieur Gautier validera l’idée.
Je reprends espoir et repars à la poursuite des chefs de département qui doivent me fournir les chiffres pour le Keynote.