La journée a été vraiment compliquée, avec un problème à régler après l’autre.

Yvan est au bout du rouleau et j’espère qu’il va tenir le coup. Il est solide, mais il y a des limites, d’autant plus que j’ai appris que Sergio était en arrêt maladie. Sans lui, je ne sais pas comment il va se démerder pour gérer les livraisons contre paiement. Déjà qu’ils sont en sous-effectifs…

En plus de ça, on m’a collé 3 séances de suivi, alors je n’ai absolument pas pu avancer dans mon boulot. Sous prétexte que je suis le responsable du projet, on me convoque à toutes les réunions, même les plus insignifiantes. Si ça continue comme ça, on va finir par me demander mon avis sur la couleur de la moquette ou l’épaisseur du PQ. C’était sympa pour l’égo un moment d’être considéré comme indispensable, mais là, ça commence à suffire. J’aimerais bien être un peu moins indispensable. Ça améliorerait la quantité et la qualité de mon sommeil.

Vers 1 heure, je suis sorti en vitesse pour m’acheter une saucisse chez Brad et je l’ai engloutie assis sur un banc à la Madeleine. Pendant que je mordais dedans à pleine dents, le manège de la place a passé une musique bien ringarde des années 90. Évidemment, la chanson m’a ensuite trotté dans la tête tout l’après-midi. Ça a fini par me donner une idée de nom de code pour remplacer Strong BO.

Du coup, je suis passé rapidement chez Dulcia pour la lui souffler en échange de quelques boites d’amandes Auer. Elle a bien aimé, surtout quand, en prime, je lui ai chantonné la chanson qu’elle pourrait utiliser pour le lancement.

Mais, à part ce moment un peu plus léger, l’après-midi n’a été qu’une succession de complications et, à 19 heures, je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi pour me coucher, si possible après avoir pris le temps de me déshabiller.

J’étais en train d’éteindre mon PC quand les notifications sont apparues en rafale sur mon téléphone. D’abord, 20 Minutes. Ensuite, Le Matin. Et enfin, toujours bonne dernière, l’appli des CFF. Trafic interrompu sur la ligne entre Coppet et Nyon. Incident de personne. Durée indéterminée.

Décidément, je n’ai pas fini de regretter cette idée idiote de m’installer aussi loin de Genève. Déjà que, avec ce dernier train à 23h41, ce n’est pas idéal pour la vie sociale, mais si en plus, il y a des retards et des annulations plusieurs fois par semaine, ça devient invivable.

J’étais encore en train d’essayer d’évaluer combien de temps il faudrait attendre pour que les trains circulent à nouveau, quand Alain a passé la tête par la porte en me lançant un Jeudredi ? d’un air égrillard.

Alors j’ai craqué. Je sais bien que ce n’est pas une bonne idée de sortir en semaine. Je n’ai plus 20 ans. Je ne peux plus boire jusqu’à point d’heure et espérer être frais et dispo le lendemain matin.

Mais après tout, ce verre, je l’ai bien mérité.

Comme le plus souvent, on est allés à la rue de la Soif.

Alain avait réservé une table chez Yvette de Marseille. Heureusement, parce que tous les banquiers et expats de Genève s’étaient donnés rendez-vous dans les bistrots du quartier et il n’y avait plus une place de libre. On pouvait à peine marcher dans la rue tellement il y avait du monde qui voulait profiter du premier soir un peu clément.

À part moi, il y avait Alain, bien sûr, Marc, Chiara, Claire et Élodie, qui s’est assise à côté de moi. Apparemment, ils sont des habitués de ces apéros. À sa pointe d’accent, j’ai tout de suite compris qu’Élodie est valaisanne, comme moi. Sans compter que son nom de famille bien saviésan, Luyet, ne laisse pas trop de place au doute.

Je ne la connais pas très bien. Je l’ai déjà repérée dans la banque, bien sûr. Avec sa silhouette plutôt élancée et sportive, ses cheveux châtains clairs assez longs et son côté nature et malicieux, elle ressemble un peu à Noémie Schmidt. Que je trouve très jolie, autant le dire clairement. Mais je n’ai pas encore échangé plus qu’un bonjour-au revoir en la croisant dans les couloirs ou dans l’ascenseur.

Il faut dire que j’étais déjà surchargé de boulot avant le lancement du projet, alors maintenant… C’est la première fois depuis plusieurs mois que je romps ma routine du train-boulot-dodo pour aller boire un verre avec les collègues.

La soirée est assez vite partie en live.

Un peu comme un feu de broussailles en pleine canicule. Il suffit d’une étincelle et ça part. On devait tous avoir vraiment besoin de décompresser, parce qu’on a aligné les cocktails à toute vitesse en mode binge drinking, avec à peine 1 planchette de charcuterie pour diluer l’alcool. Alors, tout le monde parlait et riait fort, comme si on était en période de peste au Moyen-Âge et qu’on allait tous mourir demain.

Alain s’est mis à raconter des anecdotes sur le Help Desk. Je les connais déjà presque toutes, mais c’est toujours amusant. Surtout celles qui concernent les cadres de la banque, qui ne sont pas toujours les couteaux les plus affûtés du tiroir en matière informatique. Comme il dit, le problème se trouve souvent entre le clavier et le dossier de la chaise…

Chiara a enchaîné sur les diverses péripéties qu’elle a vécues à la Gestion Privée. Le client parano qui s’est enfoncé un sac en papier sur la tête en entendant un autre client arriver dans un couloir, de peur d’être reconnu. La femme d’une cinquantaine d’années qui s’est pointée sans rendez-vous un matin à l’ouverture et qui voulait vider son compte-joint. Et son mari qui est arrivé quelques heures plus tard pour constater qu’il ne restait plus rien. D’après ce que la cliente avait expliqué, elle venait de surprendre son mari au lit avec sa meilleure amie. Elle avait fait 800 km en voiture en pleine nuit pour arriver à temps. Le mari a soupiré, mais n’a pas eu l’air plus surpris que ça.

De mon côté, je dois avouer que 3 mojitos bien tassés ont eu raison de mon devoir de réserve. J’ai aligné les indiscrétions sur le projet Strong BO. D’abord, le ridicule du nom de code, bien sûr ! Ensuite, le temps perdu, les absurdités sorties par certains responsables pendant la phase de brainstorming et leur incompétence crasse dès qu’on entre dans les détails techniques, les erreurs détectées de justesse et évidemment, le coût ahurissant des consultants.

Même Claire, qui en général ne dit jamais rien, tellement elle se sent tenue à la retenue par son rôle de gendarme au Compliance, a vidé son sac sur les dossiers plutôt légers de certains gérants, avant de se lâcher sur les vols de ses repas dans le frigo. Elle se prépare chaque jour un Tupperware avec un plat soigné qu’elle réchauffe au micro-ondes. Depuis quelque temps, quelqu’un les lui fauche sans vergogne.

Marc, qui – soit dit en passant – est plutôt marrant pour un comptable, a ajouté, l’air de ne pas y toucher, que c’était sûrement Patrick Gerber le coupable. Il n’a rien eu besoin d’ajouter. Tout le monde a grimacé, puis hoché la tête en silence, comme pour dire en effet, ça ne peut être que lui.

Il faut dire que Patrick Gerber est connu dans toute la banque comme le radin absolu. Tout le monde a une histoire incroyable à son sujet. Patrick Gerber n’a jamais de monnaie pour payer. Ou alors il a oublié son portefeuille. Ou il n’a que des euros. Ou plus simplement, il se barre aux toilettes au moment de l’addition. Je l’ai même surpris en train de ramasser discrètement le pourboire qu’on avait laissé sur la table pour le serveur. C’est le genre de type qui ramasse les sachets de sucre en poudre dans les cafés. On a beau essayer de sortir déjeuner discrètement sans rien lui dire, il a une sorte de 6ème sens et parvient toujours à s’incruster. Bref, l’hypothèse Patrick Gerber est tout à fait crédible.

Claire a tout tenté : les post-its bienveillants, des mots plus agacés laissés sur la porte du frigo, la surveillance discrète pour coincer le voleur en flagrant délit… En vain. Elle en a tellement marre qu’elle s’est dite prête à saupoudrer son poulet au curry de laxatifs pour ensuite voir qui se tordra de douleur. Ou alors d’injecter du bleu de méthylène dans une boulette et ensuite demander à tout le monde de tirer la langue.

Élodie, qui était restée assez silencieuse jusqu’alors, s’est dépêchée d’intervenir pour dire qu’il ne fallait surtout pas faire ça. Que ça pouvait être considéré comme de l’empoisonnement volontaire et lui valoir des poursuites pénales.

Je lui ai tapoté la main pour la rassurer.

— Ne t’inquiète pas, Élodie ! C’est de Claire dont il s’agit… Tu sais, Claire van Dijk, la Compliance Officer la plus à cheval sur les règles, les usages et les lois que tu puisses imaginer… Elle ne parlait pas sérieusement.

Claire confirme en hochant la tête avec un petit sourire. Elle n’est pas mécontente d’avoir enfin réussi à faire marcher quelqu’un. Je crois que ce n’était encore jamais arrivé.

Du coup, elle offre la prochaine tournée et la soirée poursuit sa spirale infernale.

Vers 22 heures, déjà passablement éméchés, nous sommes allés bouffer une pizza chez Marino. Comme d’habitude, c’était plein à craquer, mais le patron nous a trouvé une table, comme par miracle. A ce stade, il ne restait plus qu’Alain, Élodie et moi. Les autres étaient sagement rentrés se coucher.

Pendant le dîner, ça a été au tour d’Élodie de nous raconter quelques histoires RH. Le candidat qui habite Yverdon et qui voudrait non seulement que la banque lui rembourse les transports, mais qu’en plus, elle lui paie le temps passé dans les trajets. La candidate gothique pour un poste à la Réception, qui se pointe maquillée comme dans un film de zombies, habillée tout en noir, avec des bracelets et des colliers cloutés. Et qui passe 10 minutes à parler de son mémoire de licence en lettres consacré au sexe et à la mort.

Même si ça nous fait marrer d’imaginer un tel personnage accueillir les clients, j’ai l’impression qu’Élodie n’a pas vraiment le cœur à rire. Dans la situation actuelle, son boulot ne doit pas être rose tous les jours.

Avec tout ce qu’on a bu avant le restau et la bouteille de vin qu’on s’est descendue pendant le repas, suivie des limoncellos offerts par le patron, on est tous les 3 bien partis.

Je ne sais pas si c’était parce qu’elle était pompette, mais Élodie semblait me trouver assez à son goût. Pendant la discussion, elle a glissé l’air de rien qu’elle avait quitté son petit ami pour lequel elle était venue à Genève. C’est évident qu’elle n’a pas dit ça par hasard… À tel point qu’Alain, qui est un peu un chien d’habitude, m’a même laissé le champ libre en me jetant un regard entendu.

Bref, quand on s’est retrouvés sur le trottoir vers minuit et que j’ai annoncé à la cantonade que j’avais raté le dernier train, elle m’a proposé de venir crasher chez elle.

— Tu es sûre ?

— Mais bien sûr ! J’ai de la place et j’habite à côté. Entre Valaisans perdus dans la grande ville, on se doit assistance.

Apparemment, je dois moi aussi avoir un reste d’accent de Chermignon qui a survécu à mes années au bout du lac…

Le chemin jusque chez elle a pris bien plus de temps que nécessaire. Il faut dire que nous n’étions pas très en forme et que, sous prétexte de nous soutenir mutuellement, nous avons passé la moitié du trajet à nous serrer l’un l’autre, comme des ados qui n’osent pas faire le premier pas.

Naturellement, son appartement est minuscule mais mignon comme tout. Un 3 pièces à la Terrassière, ce n’est pas tout de même aussi grand qu’un 3 pièces nyonnais. Déjà qu’ici, ils comptent la cuisine comme une pièce…

On s’affale sur le canapé du salon, assis à moitié l’un sur l’autre, en fumant un reste de joint qu’elle a sorti de je ne sais où. Nous repassons en revue nos souvenirs de jeunesse et échangeons les mots de code des Valaisans qui font connaissance. Les rassemblements des sociétés auxquels nous avons participés. Les bals. Les joutes de village. Les différents bisses que nous avons visités. Nos itinéraires de rando préférés. Elle a ses vignes en-dessous de l’école de Granois, tandis que nous, il nous reste une petite parcelle au-dessus de la Route Cantonale à la hauteur des Monzouettes.

A 3 heures du mat’, Élodie est finalement partie se coucher dans sa chambre. Pas sûr qu’elle a fait une toilette complète, ni même retiré ses fringues.

En quittant le salon, elle m’a proposé de partager son lit, c’est tout de même plus confortable que le canapé. Mais en vrai gentleman, je lui ai répondu que ça me convenait parfaitement.

Mais que j’accepterai volontiers son invitation une prochaine fois.