Évidemment, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Déjà que le canapé d’Élodie est loin d’être assez long et large pour que je puisse m’étendre normalement, mais en plus la pizza m’a pesé sur l’estomac, à moins que ce ne soient les limoncellos…

Et évidemment, j’ai ressassé les moments-clés de la soirée, essayant de refaire le match pour savoir si je n’aurais pas pu aboutir à un meilleur résultat que cette fin un peu foireuse.

Visiblement, Élodie semble intéressée. En tout cas, elle n’est pas allergique à ma présence. Elle est restée à côté de moi tout le temps et m’a même invité chez elle. Ensuite, on a passé des heures à parler tous les deux et à échanger quelques gestes tendres.

Mais rien de plus. Et il faut bien reconnaître que nous avions trop bu l’un et l’autre et qu’il est bien possible qu’elle regrette tout ça dès demain matin.

J’ai été correct. Je n’ai pas voulu abuser de la situation. Mais j’espère qu’elle ne va pas prendre mon refus de sa proposition de la rejoindre dans la chambre à coucher comme une marque de désintérêt. Ou pire qu’elle se sente rejetée et qu’elle ne me pardonne jamais cette humiliation.

J’ai vraiment perdu l’habitude de ces situations. Depuis qu’on a divorcé avec Laura et qu’elle est partie vivre à Bruxelles avec Chloé pour ce poste au Swiss Finance Council, je ne me suis jamais vraiment remis sur le marché.

D’abord, j’étais assommé par le choc et le chagrin d’avoir perdu à la fois ma femme et ma fille. Ensuite, il y a eu ces voyages tous les mois pour tenter de sauvegarder autant que possible la relation avec Chloé. Je ne voulais surtout pas qu’elle m’oublie. Mais c’est dur.

Je ne connais pas bien la ville ou les sorties qui pourraient plaire à une fille de 10 ans. Après avoir visité quelques parcs et l’Institut des Sciences Naturelles, avec sa galerie des Dinosaures qui aurait dû faire un carton, j’ai compris qu’elle préférait largement rester dans le centre, à faire le tour des grandes enseignes de fast fashion de la Rue Neuve et ensuite aller manger une crêpe ou aller au cinéma.

J’en reviens toujours un peu déçu de ne pas avoir mieux su capter son attention et créer un lien plus fort avec elle. Parce que c’est clair que je ne lui manque pas trop et que pour elle, je suis plutôt un pourvoyeur de cadeaux. Mais elle ne rechigne pas encore trop à passer l’après-midi avec moi et je devrais peut-être m’estimer heureux.

Et il faut être réaliste : avec mon rythme de travail actuel, je ne vois pas comment je pourrais lui consacrer plus de temps. Elle a l’air bien dans sa peau, plutôt bien acclimatée à sa nouvelle vie. Elle a évidemment immédiatement attrapé l’accent belge et s’est fait quelques amies qu’on croise parfois en ville. Elle ne m’en parle pas, mais j’ai cru comprendre que Laura avait un nouvel ami.

Bref depuis 3 ans que je suis seul, il n’y a rien eu de concret de mon côté au niveau sentimental. J’ai vaguement tenté l’aventure Tinder, comme tout le monde, mais j’ai vite compris que je n’avais plus les codes. Que je ne savais plus comment fonctionnaient les relations de nos jours. Quelles étaient les étapes à suivre. Combien de jours il fallait attendre avant de relancer après un premier rendez-vous. Quels émojis utiliser pour être à la page et ne pas passer pour un ringard total. J’ai appris avec consternation que le pouce en l’air était totalement has been, voire jugé agressif. Sans parler du piège de la couleur des cœurs.

Bref, vers 6 heures, après avoir tenté 20 fois de trouver une position moins inconfortable et avoir passé 30 minutes à hésiter à aller aux toilettes, j’ai fini par me lever. J’ai renfilé mes vêtements de la veille et je suis parti le plus silencieusement possible pour ne pas réveiller Élodie.

J’ai tergiversé 10 minutes pour décider s’il fallait lui laisser un message ou non, avant de descendre rapidement lui acheter un croissant à la boulangerie en bas de la rue et de remonter le déposer sur la table, accompagné d’un verre d’eau et d’un Dafalgan tiré de ma poche. Et d’un petit mot griffonné au dos d’une enveloppe.

« Voici de quoi te remettre le corps et l’esprit. J’ai été très heureux d’avoir eu l’occasion de mieux te connaître. J’espère que ce n’est que le début. A tout à l’heure ! ».

Je marche jusqu’à la banque. Même s’il fait plutôt beau, il fait encore frais à cette heure-ci. Malgré la fatigue et la gueule de bois, je me sens assez léger. On est vendredi et je pourrai dormir tout mon saoul demain matin.

Il n’y a encore personne quand j’arrive à la banque. J’en profite pour attraper une chemise et un caleçon de réserve dans le tiroir du bas de mon bureau, ainsi que la petite trousse de toilette que je garde au cas où, et je file faire quelques ablutions sommaires et changer de linge dans les toilettes.

Je passe me préparer un triple expresso à la cafétéria et, d’après le panneau électronique en face de mon bureau, il reste 63 jours 17 heures et 20 minutes avant que l’on bascule sur le nouveau système.

Enfin, ça, c’est la théorie.

Parce qu’à 9 heures, il y a la grande séance de projet high level hebdomadaire. Destinée à informer les responsables de l’état d’avancement du projet et prendre les décisions stratégiques qui s’imposent.

Naturellement, elle n’a pas lieu dans l’une des salles borgnes du 5ème étage, éclairées de néons blafards et aux murs recouverts de feuilles de paperboard gribouillées au marker pendant les séances de brainstorming, de to do lists surchargées d’annotations, de post-its illisibles de toutes les couleurs, de diagrammes de Gantt religieusement mis à jour par les consultants.

Non. Elle se tient dans la salle du Conseil du 1er étage, avec des viennoiseries et des boissons soigneusement préparées par Laila. C’est toujours le cas quand Gautier participe à une réunion.

Celle-ci est supposée entériner la fin planifiée de la phase de paramétrage et le lancement des tests d’extraction de données en situation réelle. C’est-à-dire 23‘000 clients ayant chacun entre 20 et 30 positions, souvent non standards. Et donc plus les premiers tests simplistes, avec 10 comptes très basiques qui ont tous les mêmes 5 titres en portefeuille.

Chez nous, le traitement informatique journalier prend chaque nuit plusieurs heures. Alors je n’ose pas imaginer combien de temps il faudra pour extraire toutes les données et opérations du jour, les anonymiser, les convertir au format exigé par Swissbee et ensuite les leur transmettre pour traitement de leur côté.

Quand j’arrive dans la salle, il y a déjà Julien Guillon, le consultant CwP qui gère le projet. Malgré les mauvaises nouvelles qu’il va bien devoir annoncer, il a l’air tout à fait serein. Il faut dire que plus le projet dure, plus il exige d’heures de travail et mieux ce sera pour lui. Il doit juste faire en sorte que ce soit de notre faute et non de la leur.

Il a l’œil frais, le costume bien repassé et boit une tisane ou une ignominie de ce genre. Il a dû passer la journée d’hier à peaufiner son deck et aligner rigoureusement tous les objets sur ses slides.

Son laptop est déjà connecté au projecteur et il a affiché le slide de couverture.

Steering Committee. Interim Progress Review & Checkpoint Meeting.

C’est sûr que ça claque mieux en anglais.

Mon chef, Stephan Odermatt, arrive à son tour. Il a beau m’avoir confié la responsabilité du projet, il tient tout de même à participer aux séances lorsque Gautier est présent.

Franck Mosimann, le responsable pour l’IT, passe la porte quelques secondes plus tard. Il a l’air d’une humeur de chien et s’assied lourdement. Il faut dire qu’il va sans doute en prendre pour son grade, car c’est lui qui doit assurer le transfert correct des données et je sais que ça ne se passe pas aussi bien qu’espéré. Ça doit un peu le changer, parce que pendant des années, c’était lui la star et il pouvait faire gober n’importe quoi à Gautier, qui n’y connait rien en informatique. C’est un ancien d’IBM, alors personne n’osait remettre en cause une seule de ses demandes. Il était sans doute compétent il y a 15 ans, mais il s’est un peu endormi sur ses lauriers.

Enzo Bortolotti, le jeune sous-chef du Back-Office arrive juste après, en annonçant qu’il remplace Yvan Dos Santos qui a des urgences à régler. Je suppose qu’il est en train de faire le boulot de Sergio qui est en arrêt.

Finalement, près d’un quart d’heure après l’heure prévue, Gautier se pointe comme une fleur et lance les hostilités.

— Allons-y. Nous avons assez perdu de temps !

Comme si nous ne poireautions pas depuis 10 minutes en nous tournant les pouces par sa faute…

Julien Guillon prend la parole et affiche un magnifique tableau de bord rempli de graphiques qui montrent l’avancée des différentes étapes. Ils doivent avoir une armée de développeurs Excel chez CwP pour réussir à produire ce genre de graphiques hyper-léchés, avec des dégradés de couleurs super pros et des compteurs avec des flèches qui indiquent le niveau actuel comme dans une voiture. Et plutôt une Audi RS qu’une Fiat Panda…

Et quelque chose apparaît immédiatement très clairement à tous.

Il n’y a presque que du rouge. Parfois pâle, mais souvent très vif. Tout de même, quelques indicateurs en orange. Mais pas un seul en vert.

Nous sommes terriblement en retard sur le planning.

Je devrais m’inquiéter, car c’est moi qui suis censé piloter le projet. Mais je suis protégé par Odermatt. Il est au courant de la situation et a déjà préparé Gautier. Et surtout il a dû détourner son attention sur l’IT, et Mosimann en particulier.

Car il sait que Gautier a envie de se défouler. Qu’il a longtemps souffert de la domination de l’IT qui parlait un langage mystérieux, comme des sorciers qu’on n’osait pas contredire. Mais la situation a changé.

Les consultants ont pointé du doigt des faiblesses d’organisation, des failles dans la sécurité, un certain manque de vision.

Gautier consulte des notes. C’est inhabituel. On dirait même qu’il s’est préparé. Ça ne lui ressemble pas. Je soupçonne Odermatt de les lui avoir rédigées.

— Monsieur Mosimann, on dirait que vous n’avez pas atteint un seul de vos objectifs. Et de loin ! Si encore on en était à 99% ou 98% de complétion, je pourrais imaginer que la situation sera rétablie rapidement. Mais je vois des scores à 81% seulement, voire même 74% ! Ce n’est pas admissible ! Vous savez pourtant à quel point ce projet est vital !

Je vois Mosimann qui pâlit et qui serre les poings. C’est la situation classique de stress et d’agression où, dans une vie plus simple, il aurait le choix entre fuir ou combattre. Mais ici, il doit subir et accepter. Il se prépare un bel ulcère. Il tente de se défendre.

— Mais je l’ai dit depuis le début ! Les objectifs qu’on nous a imposés sont totalement irréalistes. L’étude de départ a été bien trop optimiste sur la compatibilité de notre système avec SwissBee. Mais nous sommes très différents d’une petite banque classique. Nous avons des stratégies d’investissement bien plus sophistiquées, avec des produits complexes qui exigent un traitement spécifique. C’est notamment le cas avec les produits structurés ou les reverse convertibles que nous avons lancés pour nos clients et qui ne sont pas cotés.

Odermatt et Enzo Bortolotti hochent la tête. Ils connaissent le problème. Mosimann pense avoir marqué quelques points en flattant notre style de gestion plus moderne, ce qui devrait plaire à Gautier.

— Et il ne faut pas oublier non plus toutes les opérations compliquées qu’exigent les hedge funds dans lesquels nous investissons. C’est l’une de nos spécialités mais, si les autres banques les évitent, ce n’est pas par hasard. Ça exige des dizaines d’opérations manuelles, entre le paiement au fonds sans savoir encore le prix d’achat, la comptabilisation temporaire, l’extourne, puis l’écriture finale quand on reçoit le prix définitif 10 jours plus tard… Et comme il y a souvent un cours différent pour chaque investisseur en raison de la performance fee qui varie selon le moment où il est entré, ça nous fait autant de positions à surveiller. Sans compter les dépositaires qui diminuent le nombre de titres qu’ils nous reconnaissent pour payer la commission de performance du gérant. SwissBee est incapable de reprendre notre historique tel quel.

Il pense sans doute emporter la discussion en rejetant la faute sur le partenaire et en noyant Gautier sous des détails techniques auxquels il ne comprend rien.

Mais cette fois, ça ne passe pas. Gautier tient son os et ne va pas le lâcher.

— Monsieur Mosimann, il me semble plutôt que vous n’aimez pas trop changer vos habitudes, ni sortir de votre zone de confort. Mais le monde évolue à toute vitesse et notre métier aussi ! C’est ça, le Darwinisme. Il faut s’adapter ou disparaître. À vous de choisir.

De nos jours, se faire accuser d’être un neinsager allergique au changement, c’est la pire chose qui peut vous arriver. C’est presque la peine de mort professionnelle. Et là, la mise au pilori est publique. Mosimann est sur le point d’exploser.

En bon consultant, Julien Guillon essaie de calmer le jeu et de reprendre le contrôle de la réunion.

— Je vous propose de marquer un temps de pause. Nous avons entendu les 2 points de vue et il est tout à fait normal que des différences s’expriment, surtout dans un projet aussi important. C’est d’ailleurs très bon signe. C’est une marque d’engagement. On peut aussi accepter d’être en désaccord sur certains sujets.

Mais il comprend vite que son discours lénifiant ne porte pas sur Gautier. Visiblement, celui-ci ne considère pas que les 2 points de vue sont équivalents. Habilement, il change de stratégie.

— Mais comme il devient critique de progresser rapidement et que je crois que vous avez des problèmes de surcharge de travail, je vous propose d’allouer quelques consultants supplémentaires pour vous prêter main forte. Je crois que nous avons un peu de bande passante disponible dans notre bureau d’Amsterdam. Des ressources pourraient être ici dès lundi pour assister vos équipes et ainsi tenir les délais.

Gautier est ravi de cette solution miracle.

– Excellente nouvelle ! Merci, Monsieur Guillon.

Il se tourne vers Mosimann.

— Heureusement qu’il y a encore des gens qui ont une attitude constructive et qui proposent des solutions concrètes ! C’est ce genre de can do attitude que j’aime.

Odermatt grimace mais ne dit rien. Il sait mieux que moi que l’offre de CwP est loin d’être désintéressée et que son aide miraculeuse va nous coûter un bras.

Julien Guillon reprend le fil de l’ordre du jour.

— Très bien. Je vous propose de passer au point suivant. Le problème de différence de traitement des entrées ou sortie de fonds entre votre système et SwissBee, ce qui entraîne des divergences dans le calcul des performances…

La discussion devient très technique et Gautier quitte rapidement la séance, prétextant un rendez-vous avec un client.