Je n’étais vraiment pas très fraîche en me réveillant ce matin et j’étais à la bourre. Mais ça m’a fait sourire de voir ce que m’avait préparé Greg.

J’aurais aimé le voir ce matin avant qu’il ne parte, mais c’est vrai qu’il y aurait peut-être eu un moment de gêne entre nous.

Et je préfère qu’il n’ait pas vu la tête que j’avais au réveil. Ni le vieux tee-shirt informe qui me sert de chemise de nuit.

J’ai eu un peu peur qu’il prenne mon invitation à passer la nuit chez moi comme un appel du pied pour qu’on couche ensemble. C’est venu comme ça, sans y penser, car il avait l’air très ennuyé d’avoir raté son train. Je voulais juste lui rendre service, mais j’imagine qu’il aurait pu se méprendre sur mes intentions. Heureusement, il n’a rien tenté.

Ce n’est pas qu’il ne me plaise pas. Au contraire, même s’il n’a pas une beauté spectaculaire, il a un charme certain. Un petit air de Jonathan Zaccaï, avec un mélange de complexité et de vulnérabilité que je trouve attirant. On a envie de le protéger.

J’étais contente de passer la soirée avec lui. On a plein de points communs. Il est sans doute un peu gauche, en tout cas avec moi, mais c’est plutôt attendrissant.

Il a l’air un peu triste. Je n’ai pas vraiment eu l’occasion de creuser pour savoir si c’est son état naturel ou si c’est juste passager. De toutes façons, il faut bien dire que personne ne respire la joie de vivre à la banque en ce moment. Moi la première, avec tous ces burn-outs et ces licenciements à venir qui me pèsent sur le moral.

Mais j’ai l’impression qu’avec Greg, le mal n’est pas très profond. Qu’il y a de la joie de vivre pas très loin de la surface, comme quand on quitte Genève en hiver et que le soleil perce le stratus dès qu’on arrive à Nyon.

Ce matin, mon boulot était loin d’être réjouissant. Je dois prévoir la suite, après la migration. Calculer le coût du plan social prévu, avec les indemnités à verser selon l’ancienneté de chacun. Évaluer qui il faudrait garder dans les équipes.

C’est un travail horrible. J’essaie de prendre en compte la situation personnelle des personnes menacées. Celles qui ont des jeunes enfants et qui sont la seule source de revenu de la famille. Celles qui ont atteint un âge qui va rendre difficile pour elles de se recaser.

C’est minant, car derrière chaque dossier, il y a toujours quelqu’un. Je ne suis vraiment plus du tout sûre d’être faite pour ce métier.

En tout cas, s’il y en a un que la dépression ne menace pas, c’est bien mon chef. Christophe Duplan. Un vieux de la vieille. Il en a vu des restructurations dans les grandes banques où il travaillait avant de tomber ici.

Alors lui, il n’a pas la moindre empathie pour les employés qu’il va virer. Pour lui, ce sont juste des EPT. Des équivalents plein-temps. Des unités de calcul. Des centres de coût. Je ne crois pas qu’il connaisse un seul nom des gens du back-office et de l’IT qui vont passer à la trappe. Ce n’est pas un humain, mais une machine. Un cyborg.

Mais ce qui m’irrite le plus chez lui, c’est la sonnerie de son portable. C’est la musique de Star Wars. Ta ta ta taaa ta ta ta. En fait, c’est Dark Vador plutôt qu’un cyborg.

Je le soupçonne de se programmer des alertes, car son téléphone sonne toujours pendant les séances et il sort de la salle avec un vague geste d’excuse pour ensuite ne plus revenir.

Aujourd’hui, c’est le dernier jour de Suzanne Vischer, qui prend sa retraite. C’est l’assistante personnelle de Charles Gautier.

Je vais passer quelques minutes avec elle pour un entretien de fin des rapports de travail et ensuite il y aura un pot en son honneur dans la salle du Conseil.

C’est la plus ancienne collaboratrice de la banque. 40 années de service. Elle était déjà là du temps d’Albert Gautier. Elle devait avoir 25 ans quand elle a été engagée. Une autre époque…

Je n’ai pas vraiment eu affaire avec elle depuis mon arrivée. Ce n’est pas le genre de personne qui pose problème. Et si elle avait quelque chose à dire, elle pouvait s’adresser directement à Charles Gautier. C’était plus efficace.

Naturellement, elle est un peu émue. Ça va lui faire un choc de se retrouver toute la journée à la maison après avoir consacré sa vie à son patron. J’espère qu’elle a des activités ou de la famille pour l’occuper. Des petits-enfants peut-être. Elle a une tête à aimer préparer des gâteaux.

Elle est aussi en colère. Oh, rien de dramatique, mais je sens qu’elle n’est pas ravie de la manière dont son départ se passe. Elle laisse échapper quelques remarques acides sur l’ingratitude de Charles Gautier.

Apparemment, il n’est pas trop chagriné de la voir quitter son service. Elle devait espérer des adieux déchirants et des grandes déclarations, mais ce n’est pas le cas.

Pour avoir été chargée de recruter sa remplaçante, je sais bien qu’elle n’a pas tort. Gautier n’a qu’une hâte, c’est qu’elle disparaisse sans faire de vagues et de voir arriver à sa place une secrétaire plus jeune et plus décorative. Elle arrive lundi matin. Et Suzanne Vischer le sait parfaitement, puisqu’elle gère son agenda et son courrier, y compris sa boite mail.

Comme d’habitude, Laila Kadiri a bien fait les choses et la grande table est chargée de boissons diverses et de nourriture. Elle a même prévu quelques bouteilles de champagne pour l’occasion.

Depuis le temps, Suzanne Vischer connaît forcément presque tout le monde, même si elle ne quittait guère son bureau. Comme gardienne du temple chargée de filtrer les demandes au big boss, elle était à la fois crainte et respectée. Elle pouvait accélérer ou au contraire retarder les demandes de rendez-vous.

Alors, il y a foule, même si ce n’est que pour lui souhaiter une bonne retraite en coup de vent, avant de retourner à son poste de travail et espérer finir la semaine sans trop de suspens.

Gautier s’est fait attendre. Il a fallu que Laila Kadiri l’appelle plusieurs fois au téléphone avant qu’il daigne faire son apparition. On dirait qu’il avait oublié. Forcément, son assistante n’était pas là pour le lui rappeler.

Par pudeur, elle n’a pas non plus rédigé elle-même le discours de Gautier, comme elle le fait à d’autres occasions. Alors, Gautier n’a évidemment rien prévu de son côté. Il n’a d’ailleurs pas l’air d’être conscient qu’il devrait dire quelques mots et se contente se serrer quelques mains, en buvant la coupe de champagne qu’on lui a tendue.

Il y a quelques minutes de flottement et les gens commencent à se demander ce qui se passe, alors je finis par m’approcher de lui et lui souffler qu’il faudrait qu’il parle, avant que tout le monde ne s’en aille. Il finit par comprendre ce qu’on attend de lui et se lance dans un speech improvisé.

Et l’improvisation, ce n’est pas son fort.

Alors, entre hésitations, bredouillements et platitudes convenues, le discours de Gautier n’impressionne personne. Il n’a qu’une seule qualité, c’est d’être bref.

On l’applaudit poliment et Suzanne Vischer tente de faire bonne figure, avec un sourire figé et quelques hochements de tête. Mais je vois bien qu’elle est mortifiée. D’ailleurs, elle ne tarde pas à quitter la salle, prétextant d’avoir encore à ranger son bureau.

Je suis triste pour elle et j’espère que, lorsque le moment sera venu, mon départ à moi sera plus chaleureux.

Greg est venu aussi.

Il y avait tellement de monde qu’il a eu de la peine à se frayer un chemin, mais, dès que l’assistance s’est clairsemée après le départ de Suzanne Vischer, il a pu s’approcher.

Il indique la coupe que je tiens à la main.

—On dirait que tu as l’estomac plus solide que le mien. Moi, je suis incapable d’avaler une goutte d’alcool, après tout ce qu’on a bu hier soir.

Je lui souris.

— Oh, c’est juste pour me donner une contenance. Il est hors de question que je trempe mes lèvres dans ce verre… Rien que d’y penser, j’ai la tête qui tourne. En tout cas, merci beaucoup pour le Dafalgan et le croissant. Ça m’a sauvé la vie ce matin.

Il semble rassuré par ma réponse.

— On se revoit bientôt ? Tu montes en Valais voir ta famille ce week-end ? Moi, je vais en Belgique voir ma fille.

C’est vrai qu’il m’avait plus ou moins expliqué sa situation hier soir. Mais ça restait théorique. Maintenant, ça devient plus concret.

— Non, je reste ici. Dommage, on aurait pu se voir…

Je vois qu’il est déçu d’avoir raté l’occasion. Ce serait un très mauvais joueur de poker, car on lit en lui comme dans un livre ouvert, mais ça me fait plaisir qu’il ait envie de me voir.

— Alors, un jour de la semaine prochaine !

Il regarde sa montre et me fait un geste d’excuses. Il doit filer.

Et je reste seule, à me demander quand il va me rappeler.

Et je me dis aussi qu’il va falloir que je m’occupe urgemment des poils qui ont profité de l’hiver pour envahir mes jambes.

Après tout, ce n’est peut-être pas plus mal que j’aie quelques jours devant moi.