Ils ont tous tapé en rythme dans leurs mains. Ils se sont levés pour suivre les danseurs. Ils ont bu, mangé et ri comme si c’était la plus belle fête de leur vie.
Je ne sais pas comment ils peuvent dissocier à ce point. Oublier en quelque secondes la manière dont ils sont traités le reste du temps. Tout ça parce qu’on leur passe des vieux tubes des années 90, qu’on les abreuve de champagne et qu’on les nourrit à l’œil.
D’accord, je comprends qu’il faut parfois se laisser aller. Relâcher la pression. Savoir prendre du bon temps quand l’occasion se présente.
Mais là, j’ai l’impression qu’ils ont tous oublié sur quel siège éjectable ils sont assis. Que, pour une grande partie d’entre eux, il n’y aura plus de boulot dans un peu plus d’un mois.
Alors moi, je n’ai pas envie de rire. Je ne peux pas faire comme si de rien n’était.
Je croise Greg, qui contemple les festivités d’un œil fatigué, accoudé à un mange-debout.
— Toi aussi, tu n’arrives pas vraiment à trouver fantastique qu’on ait donné un nouveau nom de code à ce projet toxique ?
J’y suis peut-être allé un peu fort, car Greg me regarde d’un air étonné. Après tout, ce projet, c’est un peu son bébé. Mais comment qualifier autrement un projet qui exige des efforts surhumains de la part de personnes qui vont ensuite voir leur poste supprimé en récompense de leur travail acharné.
Il hoche la tête d’un air désabusé.
— Tu as raison… Mais le pire, c’est que ce nom et cette chanson, c’est moi qui les ai soufflés à Dulcia.
Il soupire.
— Et je suis épaté de voir comment un discours de pacotille et un peu de poudre aux yeux peuvent soulever un tel enthousiasme.
Je suis un peu déçue d’apprendre que c’est lui le responsable de cette mascarade.
— Mais pourquoi ? Comment ça se fait que tu sois mêlé à cette arnaque ?
Il lève les mains en signe d’innocence.
— Je n’imaginais pas tout le foin qu’ils allaient en faire. J’ai juste dit à Dulcia que le nom précédent était horrible et qu’il fallait le changer. Et ensuite, je me suis trouvé embringué. Elle devait à tout prix trouver quelque chose à dire pendant la présentation de ce soir, mais les chiffres n’étaient vraiment pas bons. La pauvre, elle me faisait de la peine, alors je lui ai soufflé ce nom. Ça m’est venu comme ça, l’autre jour. J’ai entendu la chanson dans la rue pendant que je mangeais un sandwich… Et voilà…
Il a l’air tellement contrit que je ne peux pas vraiment lui en vouloir.
Après quelques secondes de silence, je me dis que nous pourrions nous éclipser tous les deux pour aller boire un verre dans le quartier. On pourrait reprendre nos discussions de l’autre soir. Il pourrait rater le dernier train. Je pourrais l’héberger une nouvelle fois.
Et cette fois, si nous buvons un peu moins, il ne se sentirait peut-être pas forcé de jouer le gentleman.
Mais au moment où je me penche vers lui pour lui proposer de filer à l’anglaise, Stephan Odermatt s’approche et commence à lui parler de boulot. Ah celui-là, c’est vraiment un Suisse-toto de première. Toujours service-service.
Greg me lance un regard désolé, mais au bout de 3 minutes de jargon financier, je n’en peux plus et je jette l’éponge.
J’attrape une autre coupe au passage. La semaine prochaine va être terrible. Duplan vient de m’annoncer que j’allais devoir gérer 6 licenciements.
Tous des noms qu’il a choisis un peu au hasard, sur la base des informations que j’ai récoltées. Je me sens comme une merde. C’est à cause de moi s’ils vont être virés.
Ils ont un peu de chance dans leur malheur. On est le 30 avril. Ils vont gagner un mois. On ne pourra leur signifier leur congé que la semaine prochaine.
Le week-end a été triste à mourir.
J’avais prévu de rentrer en Valais pour me changer les idées, mais samedi matin, cette foutue Vitara a refusé de marcher. Il m’a fallu attendre 2 heures le dépanneur du TCS, qui a décrété que c’était le démarreur pour ensuite me remorquer jusqu’à un garage aux Vernets.
Évidemment, l’atelier était fermé et la réparation va sans doute me coûter une petite fortune. Alors après ça, je n’avais qu’une envie, c’est d’aller me coucher.
Du coup, je suis restée à Genève et, comme je n’avais rien prévu, je n’ai rien fait, à part me morfondre sur mon canapé.
Mais si le week-end était déprimant, ce n’était rien à côté de la semaine qui a suivi.
Comme la situation se durcit, la Direction a décidé que les licenciements allaient suivre une procédure plus brutale, un peu à l’américaine. Pour ne pas laisser aux personnes concernées l’occasion de saboter quelque chose.
C’est ainsi que lundi en fin d’après-midi, j’ai dû appeler le premier des 6 licenciés.
Fabian Dupanloup. Un type qui s’occupe des opérations sur titres au Back-Office. À ce poste depuis 13 ans. Évaluations moyennes. N’a jamais fait de vagues. N’a jamais été promu. D’après son dossier, il est marié, sans enfant heureusement. Signe particulier noté par un de mes prédécesseurs : porte la même chemise pendant au moins 3 jours de suite. Sent fort la transpiration, mais personne n’a jamais rien osé lui dire.
Son chef a été averti. Il est déjà en train de prévoir à qui attribuer sa charge de travail.
Je l’appelle sur le ton le plus neutre possible. Ne pas lui laisser le temps de se poser de questions.
— Monsieur Dupanloup ? C’est Élodie Luyet aux RH. Est-ce que vous pourriez venir dans la salle de réunion du 3ème ? Ce sera très rapide. Nous n’en avons que pour quelques minutes. Oui, maintenant. Merci.
Il arrive 5 minutes plus tard. Un peu inquiet. Il ne comprend pas. Il n’a pas encore réalisé.
Sur la table, la notification de son licenciement pour raisons économiques. En 2 exemplaires. Déjà signés de notre côté. 3 mois de préavis, à compter de fin mai. Moins les jours de vacances auxquels il a droit. Une indication du montant qui va lui être versé. Il ne manque que sa signature.
Il balbutie.
— Mais pourquoi ?
— Ce n’est pas de votre faute. Vous n’y êtes pour rien. Mais vous savez que le secteur bancaire est sous pression et que les affaires sont moins florissantes qu’auparavant. En conséquence, votre poste va être supprimé et ne sera pas repourvu. Au lieu de vous demander de travailler jusqu’au dernier jour de votre délai de préavis, nous vous libérons dès à présent de toutes vos obligations à notre égard, à part naturellement celles qui concernent la confidentialité à laquelle vous êtes tenu. Signez ici et vous pourrez partir immédiatement.
— Mais il faut d’abord que je passe à ma place. Finir mon travail. Prendre mes affaires. Saluer mes collègues.
— Rassurez-vous, nous nous sommes occupés de tout. Nous avons recueilli vos effets personnels. Et si nous avons oublié quelque chose, nous vous l’enverrons à votre domicile. Nous pensons que c’est mieux pour vous. Ça vous épargne la gêne de croiser vos collègues.
Je me lève pour lui indiquer que l’entretien est fini. Il reste hébété quelque secondes avant de quitter son siège à son tour.
Un vigile engagé pour l’occasion attend dehors, avec un carton contenant tout ce que l’on a trouvé dans son bureau. Il l’escorte dehors rapidement, après avoir récupéré son badge d’accès.
Pendant notre séance, l’IT a désactivé ses identifiants et sa boite email.
Le tout a duré 10 minutes. C’est horrible pour lui. C’est horrible pour moi.
Il en reste 1 autre aujourd’hui.
Vincent Bosson. Un collaborateur du Fichier Central. Célibataire. En poste depuis 8 ans. Une note dans son dossier indique qu’il est probablement alcoolique, même s’il n’a jamais été pris en flagrant délit et qu’apparemment, ça ne semble pas nuire à son travail.
Et puis 4 autres dans les prochains jours. Ça promet.
D’autant plus qu’après ce soir, le bruit va se répandre dans la banque comme une traînée de poudre. Et plus personne ne répondra au téléphone en voyant que c’est moi qui appelle.
Une demi-heure plus tard, je suis en larmes dans les toilettes.
Le licenciement de Vincent Bosson ne s’est pas passé sans heurts. Il a commencé par refuser de venir à l’entretien, sous prétexte qu’il avait trop de travail et qu’il ne pouvait pas quitter son poste comme ça. Du coup, j’ai dû insister et lui dire que son chef était au courant.
Alors naturellement, le scénario d’un entretien de pure routine a pris du plomb dans l’aile. J’ai dû lui dire qu’il n’avait pas le choix. Qu’il devait venir.
Et quand il est finalement arrivé dans la salle de réunion, il était loin d’être sidéré comme Fabian Dupanloup. Au contraire, il s’est montré très combatif, argumentant pied à pied, nous menaçant d’une plainte, avant de se mettre à supplier en pleurant. C’était un spectacle horrible.
Même si la situation s’est calmée après que je lui aie proposé une indemnité exceptionnelle, la simple perspective de devoir recommencer cet exercice à 4 reprises dans les prochains jours m’insupporte.
Je ne crois pas que je m’y ferai un jour.