Après l’enthousiasme général et le bel élan positif que j’ai ressentis l’autre soir pendant le townhall, je ne m’attendais pas à ce que les essais du week-end soient si mauvais.

Je suis vraiment déçu.

Ces employés sont bien tous les mêmes… Pour se goinfrer de petits fours et écluser des litres de champagne, ils sont toujours là. Mais quand il s’agit de faire un petit effort et de se démener pour réussir quelques petits tests de rien du tout, il n’y a plus personne.

Je suis sûr que la plupart ont simplement traîné des pieds parce qu’on leur demandait de travailler pendant leur sacro-saint week-end. Franchement, à leur place, si c’est pour le gâcher à faire des courses au supermarché, s’occuper de leur progéniture et ensuite regarder des émissions ridicules à la télévision, assis sur un canapé IKEA dans un minuscule salon étriqué, je préférerais nettement rester à la banque à travailler pour l’avenir de la finance genevoise.

Surtout que de passer sa journée entouré d’œuvres d’art inestimables, c’est tout de même plus enrichissant que de vivre dans une cité-dortoir de la rive droite !

En tout cas, moi, si je n’avais pas été coincé par cette invitation à Saint-Tropez, c’est avec plaisir et fierté que je serais resté sur le pont à leur donner l’exemple.

Ils ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont. Quand je pense aux salaires mirobolants que je leur verse…

Alors, j’ai convoqué Stephan Odermatt, son adjoint Bagnoud et Franck Mosimann pour un recadrage. Il faut absolument redresser la situation.

— Messieurs, j’ai été très contrarié par la réunion de ce matin. Je ne sais pas ce que vous fabriquez depuis bientôt 8 mois, mais ce n’était clairement pas suffisant. Je vous ai fait confiance. Je vous ai confié cette mission importante, parce que j’espérais que vous en seriez dignes. Mais on dirait que je me suis trompé. Qu’est-ce que vous avez à dire pour votre défense, Monsieur Odermatt ?

— Je comprends votre déception… Mais les conclusions des tests ne sont pas si dramatiques qu’on pourrait le penser de prime abord. Monsieur Bagnoud va vous expliquer ça plus en détail.

Ce jeune Bagnoud m’a fait une bonne impression jusqu’à présent, mais là, il semble étonné qu’Odermatt se défausse sur lui. Il écarquille les yeux et se râcle nerveusement la gorge.

— Effectivement, Monsieur Gautier. Tout d’abord, les bonnes nouvelles : l’infrastructure technique mise en place avec nos consultants et les gens de SwissBee fonctionne bien et absorbe avec facilité nos volumes de transactions et de données. De plus, notre ETL donne également satisfaction dans l’ensemble, puisque la grande majorité des données sont extraites correctement de nos bases de données et sont ensuite converties sans problème au format SwissBee, avant d’être injectées dans le data warehouse qui nous sert de tampon. Il reste toutefois quelques erreurs dans la conversion et la reprise de certaines informations non standards…

— Mais qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Vous ne pouvez pas vous exprimer en français, que diable ? On dirait que vous le faites exprès pour que je ne comprenne pas un traitre mot de ce que vous dites.

Bagnoud s’interrompt d’un coup. Il a les yeux qui clignent nerveusement et jette des coups d’œil inquiets à Odermatt. J’ai peut-être été un peu sévère avec ce garçon. Après tout, il n’y peut rien…

Odermatt vient à sa rescousse.

— Excusez-nous, Monsieur Gautier. C’est malheureusement un domaine un peu technique. Ce que veut dire Monsieur Bagnoud, c’est que les tuyaux qui nous relient à SwissBee sont en place et que nous pouvons envoyer et recevoir des informations. Quant à l’ETL, ça veut dire Extract-Transform-Load. C’est un logiciel qui permet de nettoyer et de préparer les données qui sortent de chez nous pour qu’elles soient acceptées par SwissBee. C’est comme un interprète, en quelque sorte. Comme si nous envoyions des messages en anglais et que l’ETL les traduisait en français pour qu’ils soient compris par SwissBee.

— Merci, Monsieur Odermatt. C’est bien plus clair comme ça. Alors, quel est donc le problème ?

Il sourit un peu gêné.

— Ah… Je ne veux pas vous inonder de détails, mais disons que certains de nos messages sont dans un anglais archaïque ou au contraire trop moderne pour l’interprète. Alors, la traduction n’est pas toujours parfaite. Et puis, il faut aussi dire que notre banque est très particulière. Nous utilisons des instruments financiers plus sophistiqués que la plupart de nos concurrents et SwissBee ne les connaît souvent pas encore. Dans ce cas, les développeurs de Got Your Back doivent ajuster le logiciel pour le mettre à notre niveau. Et ça peut prendre du temps.

Évidemment ! Les autres banques privées sont tellement endormies que je ne suis pas étonné que nous soyons un peu trop à la pointe pour eux…

— Soit… Mais en tout cas, dites-leur bien que ce n’est pas à nous de payer les adaptations de leur programme. Ce serait plutôt eux qui devraient nous remercier de les former sur les techniques de pointe de la gestion.

Bagnoud reprend la parole. Il est un peu hésitant.

— En réalité, il n’y a aucun problème rédhibitoire. Si, pour des raisons historiques, il y a de temps en temps quelques données incorrectes chez nous, la très grande majorité des erreurs que nous avons rencontrées sont assez faciles à résoudre en modifiant les paramètres de l’ETL. Pardon, le dictionnaire de l’interprète. Ce n’est pas très compliqué, mais ça prend énormément de temps, car il faut régler chaque cas un par un. La seule chose qu’il nous faut, c’est plus de temps.

Cette fois, j’ai compris ce qu’il a expliqué. C’est clair comme de l’eau de roche.

Mais ça ne me convient pas du tout.

Car du temps, je n’en ai pas.

J’aurais vraiment préféré terminer le projet et améliorer les résultats de la banque avant de passer à la phase finale de mon plan. Mais on dirait que ça ne va pas être possible.

Je vais devoir accélérer les choses.

Odermatt en rajoute une couche.

— Et malheureusement, il semble qu’il y ait des fuites sur le résultat de nos tests. En tout cas, plusieurs personnes m’ont appelé « juste comme ça » pour prendre des nouvelles de l’avancée de notre projet d’outsourcing. Ça ne peut pas être une coïncidence. Des gens ont dû parler.

Je lui rétorque que sont sûrement d’anciens employés rancuniers, qui se vengent en faisant courir des rumeurs sans fondement.

Mais c’est ennuyeux. Il ne faudrait pas que le bruit coure que nous faisons face à des difficultés. Ce n’est vraiment pas le moment.

Ce dinosaure de Franck Mosimann en profite pour tenter de se ruer dans la brèche.

— Comme le dit justement Greg, nous pouvons résoudre tous les problèmes, mais il faut nous en laisser le temps. Migrer le week-end du 26 juin, c’est trop court. Laissons passer tranquillement le bouclement de fin juin et attendons le milieu de l’été pour le faire. Avec les vacances, il y aura moins de volume et ce sera plus facile de faire fonctionner les 2 systèmes en parallèle. Et surtout, les équipes sont à bout. On ne peut pas leur demander des efforts supplémentaires.

Il m’agace celui-là avec sa mentalité de perdant.

— Merci, Monsieur Mosimann, je n’en attendais pas moins de vous. Ce n’est pas avec ce genre d’attitude défaitiste qu’on remporte des victoires. Suivez plutôt l’exemple de Napoléon au pont d’Arcole ! Menez vos troupes à la victoire en donnant vous-même l’exemple ! Il faut les galvaniser, comme l’a fait Churchill en 1940.

Je ne suis pas mécontent de mes exemples inspirants. Je ne regrette pas tous ces traités d’histoire que mon père me faisait lire. En tout cas, ça lui a rabattu son caquet.

J’en profite pour enfoncer un peu plus le clou.

— Vous m’avez pourtant bien entendu lors du townhall. Nous ne sommes pas une banque comme les autres ! Nos collaborateurs sont super motivés. Vous avez vu leur réaction, non ? Alors, je sais que nous pouvons y arriver. Ce sont tous des Business Outsourcing People après tout ! Allons… Soyez Be Bop vous aussi !

Je me tourne vers Odermatt et Bagnoud, qui sont restés silencieux pendant cet échange avec Mosimann.

— En ce qui concerne ces rumeurs sans fondement, je vous prie de donner des consignes de silence à vos équipes. Qu’ils soient bien conscients que toute indiscrétion sera punie.

Mosimann ricane.

— Et vous allez faire quoi s’ils parlent ? Les licencier ? Ce n’est pas très dissuasif. C’est ce qui va leur arriver de toutes façons.

En disant ça, il parle évidement de lui-même. Il n’est pas complètement idiot : il sait bien que son poste est le premier qui va sauter.

Je fais comme si je n’avais rien entendu.

— Alors, que ce soit clair : il faut aller de l’avant comme si de rien n’était. La date butoir reste inchangée. Monsieur Bagnoud, vous avez déclaré vous-même que ces problèmes n’étaient pas trop graves… Allons ! Ce n’est rien dont un peu d’huile de coude et de volonté ne peuvent venir à bout. Et s’il reste quelques imperfections dans l’automatisation, on pourra toujours les corriger à la main. Temporairement, juste le temps que la situation soit rétablie.

Bagnoud a les yeux qui papillonnent à toute vitesse.

— Mais Monsieur Gautier, ce serait une énorme quantité de données à corriger quotidiennement. Au moins 2 heures chaque jour, avant de pouvoir commencer le travail de la journée.

— Allons… Ce ne sont pas quelques obstacles minimes qui vont mettre un si beau projet en péril.

Il est temps de mettre fin à ces discussions stériles et de conclure.

— Quoi qu’il en soit, après avoir claironné devant toute la banque que tout allait bien, je ne peux pas me contredire et annoncer un report. Il en va de ma crédibilité ! Si je dis quelque chose, alors il faut que ce soit vrai. Débrouillez-vous pour que ce soit le cas.

Ils quittent la salle sans un mot et je me retrouve seul. Comme disait de Gaulle, « toujours le chef est seul en face du mauvais destin. »

Quelques minutes plus tard, j’appelle Dulcia au téléphone.

— Dulcia ? J’aimerais que vous prépariez au plus vite une plateforme de communication au cas où des journalistes viendraient poser des questions.

Cette tête de linotte n’a aucune idée de quoi je parle.

— À quel sujet ? Mais vous savez bien… Il semble que des esprits mal intentionnés fassent courir le bruit que nous avons des petits soucis avec notre projet Be BOP. Alors préparez des réponses disant que la banque se porte à merveille et que notre projet d’externalisation avance selon le calendrier prévu. Et surtout qu’il n’a qu’un seul but : servir encore mieux nos clients. Vous emballez tout ça comme d’habitude, en insistant sur le fait que nous sommes à l’avant-garde de l’industrie bancaire. Envoyez-moi un draft dès que possible.

Après avoir raccroché, je reste un moment à réfléchir sur ce que je dois faire maintenant.

Malgré toutes les pressions que j’exerce, j’ai bien peur que nous ne puissions pas démarrer à temps avec notre nouvelle infrastructure.

Et tout retard me coûte très cher. D’après ce que Reininger me disait, la banque perd 30’000 francs par jour. Près d’1 million par mois.

Alors, le moins qu’on puisse dire, c’est que ma situation financière est délicate. Il aurait fallu que ce projet aboutisse il y a plusieurs mois déjà pour qu’il porte déjà ses fruits aujourd’hui et me permette de redresser le cap avant fin juin.

Mais il est trop tard maintenant. Je n’ai plus un sou de liquidités et je n’ai plus guère le choix. Il va falloir franchir le pas.

Évidemment, j’aurais préféré le faire dans de meilleures conditions. Avec des chiffres plus flatteurs. Avec quelques atouts dans mon jeu. Mais, il faut faire avec ce qu’on a. Et après tout, le poker est un jeu de bluff.

J’attrape mon téléphone.

— Claudia ? Vous savez, mon rendez-vous qui était en suspens ? Confirmez-le pour ce soir. À 19 heures 30. Ensuite, demandez à Laila Kadiri de vous montrer comment ouvrir la porte d’entrée aux visiteurs. Car elle ne sera plus là et c’est vous qui devrez la remplacer. Vous pourrez partir une fois qu’ils seront installés. Et surtout, n’oubliez pas : absolument personne ne doit être au courant. Je compte sur vous !