J’ai pu sortir de la banque sans rencontrer personne.
Ensuite, il m’a fallu foncer pour attraper le dernier train, mais j’y suis parvenu. Du coup, il était bien minuit et demie quand j’ai pu enfin savourer chez moi les délices très relatifs d’un émincé de poulet Tikka Masala réchauffé au micro-ondes.
En quittant le bureau, j’ai hésité à appeler Élodie ou carrément à passer la voir, mais il était tout de même un peu tard pour m’imposer et je ne voulais pas qu’elle pense que j’essayais de m’incruster pour la nuit.
Mais je voulais lui parler.
Je ne peux pas garder pour moi ce que j’ai appris et je ne vois pas à qui d’autre qu’elle je pourrais en parler. Je sais qu’elle au moins pourra comprendre mon dilemme.
Je suis dégoûté.
Je n’étais déjà pas très fier de me tuer à la tâche pour un projet qui allait coûter leur emploi à beaucoup de mes collègues, mais j’avais au moins la conviction que c’était juste sur le fond. Que ce serait positif à long terme.
La banque n’étant plus rentable, elle devait forcément changer quelque chose pour avoir une chance de survivre. Et externaliser des tâches à faible valeur ajoutée qui ne sont plus guère qu’une commodity à l’heure actuelle, ça semblait être le smart move.
Mais en revanche, vendre la banque à quelqu’un qui va la démanteler, c’est une autre paire de manches.
Ça ne sert qu’à rendre Gautier et Graff encore plus riches qu’ils ne sont déjà, en détruisant une boite que j’aime bien malgré tout.
Sans parler du nombre de collègues que ça laisserait sur le carreau.
Bref, je n’ai pas bien dormi.
J’avais hâte d’être le lendemain pour pouvoir enfin en discuter avec Élodie.
Pendant la matinée, je lui envoie sans succès plusieurs messages. On dirait qu’elle ne les lit pas. Il n’y a qu’une seule coche grise.
Je passe plusieurs fois à la cafèt’ pour voir si elle s’y trouve. Elle a peut-être oublié son téléphone ou alors il est éteint, la batterie déchargée, qui sait ?
En début d’après-midi, je n’y tiens plus et je passe aux RH pour en avoir le cœur net.
Élodie n’est pas à son poste. Il n’y a là que Florian Burki, son collègue qui s’occupe des salaires. Il me dit qu’elle est absente, sans donner de détails.
Il semble mal à l’aise.
— Elle est malade ?
Il se tortille sur sa chaise, l’air gêné aux entournures.
— Je ne peux pas en dire plus.
— Mais je m’inquiète ! Elle ne répond pas à son téléphone. Il s’est passé quelque chose ?
Il a tiqué quand je lui ai annoncé avoir essayé de la joindre.
— Ah, mais il ne faut pas la contacter. Ça pourrait être pris pour du harcèlement. Monsieur Duplan a donné des consignes strictes à ce sujet. Il faut respecter sa sphère privée.
Ça ne sent pas bon.
C’est le genre d’instructions qu’on donne dans les services, quand quelqu’un a fait un burn-out et qu’on redoute une plainte aux Prud’hommes. Sous prétexte de respect de la confidentialité, la personne concernée a droit à un enterrement de 1ère classe. Elle disparaît des radars. Plus personne n’en parle. Son nom même devient tabou.
C’est vrai qu’elle m’avait dit que son job la minait et qu’elle en avait assez, mais je n’avais pas réalisé à quel point la situation était grave.
Je suis sur le point de repartir, quand mon regard passe sur sa place de travail. Il y a quelque chose de bizarre. Sa table est complètement vide. Il n’y a même pas un pot à crayons. Au pied de sa chaise, j’aperçois un carton rempli d’affaires personnelles.
Et je comprends qu’elle a été renvoyée. Que ce carton attend qu’un coursier lui l’apporte chez elle.
Je suis sous le choc. Pourquoi ?
Je regagne mon bureau, le cerveau en ébullition, passant en revue tous les scénarios qui me viennent à l’esprit. L’après-midi passe dans un brouillard. Je suis incapable de me concentrer. En période de licenciements, son poste serait normalement le dernier à sauter. On a trop besoin d’elle pour faire le sale boulot. Alors, que s’est-il passé ?
En fin de journée, je décide d’aller chez elle pour en savoir plus.
Arrivé en bas de son immeuble, je sonne à l’interphone.
— Oui ?
C’est elle. Sa voix est étrangement désincarnée. Plate. Comme si c’était un robot qui parlait. Mais c’est peut-être simplement dû à la distorsion de l’appareil.
— C’est moi. Greg. Je peux te voir ?
Après quelques secondes de silence, j’entends le bourdonnement électrique de la serrure. Je monte l’escalier jusqu’à son appartement.
Elle a ouvert la porte et m’attend. Elle est habillée comme en week-end. Elle n’est pas maquillée.
Sans son uniforme d’employée de banque efficace et ambitieuse, elle semble plus jeune. Plus vulnérable aussi.
En me voyant émerger de la cage d’escalier, elle esquisse un maigre sourire.
Je m’approche sans trop savoir quelle attitude adopter. Elle ouvre grand les bras. Je m’y réfugie. Elle me serre contre elle.
Nous restons un moment sans rien dire. Je suis bien.
— Tu ne répondais pas. J’étais inquiet.
— J’ai dû rendre mon téléphone. C’était celui de la banque. Je n’ai pas encore eu le temps d’aller m’en acheter un autre.
Je me redresse et la tient devant moi.
— Je suis content de te voir.
Je vois un sac de voyage dans l’entrée.
— Moi aussi. Je pense passer quelques jours chez mes parents. Mais je ne voulais pas partir sans rien te dire. Entre ! Je te fais un café.
Je montre son bagage de la tête.
— Mais je ne veux pas te retarder. Tu allais partir.
— Je ne suis pas pressée. Je préfère être avec toi.
Je lui remonte délicatement une mèche de cheveux derrière l’oreille. Elle passe les doigts sur ma joue.
On reste un moment sans rien dire, puis elle m’entraîne dans la cuisine.
Pendant qu’elle s’affaire à préparer les cafés, elle me raconte qu’elle a été licenciée comme une malpropre par Duplan.
Parce qu’elle a fait tout un foin pour qu’il n’accorde pas à Enzo Bertolotti l’emprunt qu’il demandait.
Elle me raconte rapidement la situation. La maison que Bertolotti veut acheter. Le crédit qu’il espère obtenir. Son licenciement prévu et les conséquences probables sur sa capacité à payer ses traites.
— Et Duplan a refusé tout net d’en discuter. En disant que ce n’était pas son problème de gérer le budget des employés. Que ce sont des adultes responsables après tout. Que lui refuser le prêt, alors qu’il sait pertinemment que son dossier est très solide, cela reviendrait à lui annoncer qu’il sera licencié. Et il ne faut surtout pas que Bertolotti se démoralise et lève le pied avant la fin du projet d’outsourcing. Tu te rends compte du cynisme ?
Alors elle a menacé de faire un scandale, d’aller directement avertir Bertolotti.
Elle s’est fait virer séance tenante.
Je la réconforte en lui disant qu’elle a fait ce qui était juste.
— Et d’ailleurs, moi aussi, il faut que je t’apprenne quelque chose.
Je lui raconte ce qui m’est arrivé hier soir. J’en rajoute un peu sur la façon dont j’ai échappé de justesse à Gautier en plongeant derrière le comptoir de la Réception. Ça la fait rire un peu.
Quand j’ai fini, elle me regarde avec gravité.
— Et qu’est-ce que tu comptes faire ?
Et là, je comprends que je ne peux pas ne rien faire. Qu’il m’est maintenant impossible de rester passif, les bras ballants, à subir les événements. À faire comme si je ne savais pas.
Non. Elle ne le supporterait pas. Elle trouverait ça complètement nul de ma part. Elle est trop entière. C’est une guerrière qui n’hésite pas à se mettre en danger si elle l’estime nécessaire. Elle m’impressionne.
Alors, je joue les fanfarons. Parce que je veux qu’elle soit fière de moi.
— Je ne sais pas encore. Mais en tout cas, je ne vais pas laisser faire ça. Surtout pas après la manière dont ils t’ont traitée. Je vais trouver une idée.
Elle me décoche un large sourire et me prend la main. C’était clairement la bonne réponse. J’ai passé le test.
— En tout cas, tu peux compter sur moi. Je peux t’aider si tu as besoin d’un coup de main. J’ai tout le temps maintenant, après tout…
Et juste comme ça, voilà que nous formons une équipe de choc. Les justiciers de la place. Les vengeurs masqués de l’open space.
C’est con, mais avec elle, je me sens tout de suite plus fort.
On passe la soirée à échafauder des plans. À imaginer des stratégies compliquées. Qui aboutissent en général à l’explosion en vol de City City Bank Bank dans un scandale assourdissant.
Après que nous nous soyons bien défoulés, je modère ses ardeurs en lui expliquant que si nous voulons être utiles aux employés, il faut certes saboter la fusion, mais sans trop nuire à la banque elle-même. Sinon, elle fera faillite et tout le monde perdra son emploi.
La solution, c’est de s’attaquer à Gautier lui-même.
Après un dîner improvisé, je me mets à échafauder les grandes lignes d’un plan de combat.
Hier soir, j’ai lu en détail les documents que j’ai photographiés dans le bureau de Gautier. Il en ressort que la vente de la banque est étroitement liée à l’entrée en force du projet Be BOP.
En effet, WWW, la banque de Werner Graff a, elle aussi, choisi il y a quelques années d’externaliser ses opérations auprès de SwissBee. Alors, une fois que City City Bank Bank aura fait de même, ce sera un jeu d’enfant de les réunir.
Il y a donc des clauses très strictes à ce sujet. Graff peut renoncer à l’achat si l’outsourcing ne se fait pas et, en cas de retard, le prix d’achat sera revu largement à la baisse.
La solution la plus simple est donc de retarder le projet. D’autant qu’au point où il en est, ce ne devrait pas être trop compliqué…
Mais il ne faut pas non plus le mettre totalement en danger. Après tout, la banque n’est actuellement pas rentable et, si nous voulons la sauver, ainsi que les emplois, il va tout de même falloir qu’il soit complété un jour.
Il faut donc le retarder juste assez pour que Graff perde patience ou que la baisse de prix soit telle que ce soit Gautier qui renonce à la vendre.
Mais il fait face à de tels soucis de liquidités qu’il risque d’être obligé de le faire, même à n’importe quel prix.
Il va falloir la jouer fine.
Nous avons accompagné notre repas d’une bouteille de Cornalin de chez Denis Mercier et je me sens en pleine forme.
Je me lève.
— Je n’arrive plus à réfléchir. Nous verrons la suite demain.
Élodie jette un coup d’œil à sa montre, avec un air malicieux.
— Je crois que tu as encore raté le dernier train. J’ai bien peur que tu ne doives dormir ici.
Et avant que j’aie eu le temps de répondre quoi que ce soit, elle poursuit.
— Et cette fois, pas question de dormir sur le canapé. Tu viens avec moi dans mon lit. Ce sera plus confortable.
Et elle ajoute avec un clin d’œil.
— Même si je ne suis pas sûre qu’on dorme beaucoup !