Avant de commencer les travaux, il a fallu tout débarrasser dans les maisons. Après un inventaire complet, je n’ai finalement gardé que quelques objets pour donner une touche « roots » à la déco.

Une grande armoire, une table de cuisine à retaper, les meubles hauts de cuisine qu’on pourra se contenter de repeindre, un vaisselier en bois foncé, une commode et quelques objets bien ringards mais qui vont plaire aux bobos. C’est tout. Et encore, j’ai dû me faire violence et me répéter que je ne pouvais tout simplement pas me permettre de tout jeter.

Je n’y avais pas pensé car ma maison précédente disposait d’une belle rampe d’accès, mais il est impossible de venir à proximité des maisons avec un camion. Pour y accéder, il faut prendre des escaliers biscornus et passer par des ruelles larges d’1 mètre dans le meilleur des cas.

Le jour dit, à 8 heures, Samir se pointe avec un vieillard qu’il me présente comme Giánnis. Devant mon air un peu surpris, il place les mains sur son crâne, comme des grandes oreilles.

— Gáidaros !

Je ris en réalisant qu’ils comptent tout charrier à dos d’âne. J’en ai déjà aperçus à Chóra qui transportaient des packs d’eau ou des sacs de ciment dans les rues étroites du village, mais je me réjouis de les voir utilisés en vrai. Je me lance dans une imitation de braiement un peu ridicule qui déclenche l’hilarité de Samir et Giánnis.

Je vois qu’ils sont un peu étonnés que je veuille me débarrasser de lampes, de cuisinières, de micro-ondes et d’autres objets qui fonctionnent encore, mais je comprends assez vite que ce ne sera pas perdu pour tout le monde. Tout ça va sans doute se retrouver chez eux ou sur Facebook Marketplace.

Giánnis remonte jusqu’à la route chercher son âne et avec Samir et l’un de ses employés qui s’appelle Blerim, on passe les heures qui suivent à tout transporter jusqu’à la route. La fixation des meubles sur le bât était parfois folklorique et on a frôlé plusieurs fois la catastrophe. Je crains aussi qu’on ait dépassé à quelques reprises la charge maximum autorisée pour ces pauvres bêtes. Mais vers 15 heures, les 2 maisons sont vides et les meubles que je veux garder sont stockés dans le réduit sous ma terrasse. Tout le reste est aligné le long de la route.

Je paie Giánnis pour son âne et Samir me dit qu’il repassera vers 17 heures pour tout charger sur un camion. Une fois qu’ils sont partis, je redescends dans les maisons. Maintenant qu’elles sont vides, elles ont l’air bien plus claires et spacieuses. Je sors mon Opinel de ma poche et je l’enfonce çà et là dans les murs et les boiseries. Le tout semble relativement sain et, malgré la charge de travail que ça va représenter, je me réjouis de les remettre en état.

Tout ça ne s’annonce pas si mal finalement.

 


 

Samir revient 17 heures dans sa Fiat Fiorino toute cabossée. Le soleil est déjà passé derrière la colline et la nuit n’est plus très loin. J’espère qu’ils vont faire vite car je suis crevé.

Il est seul avec Blerim. Je ne vois pas comment il espère transporter tout ça dans son petit utilitaire. Il sort et se dirige vers moi, l’air un peu embêté.

— Le chauffeur habituel du camion est coincé au Pirée. Giórgos était le seul disponible.

Il m’annonce ça comme si c’était la fin du monde.

C’est vrai que je n’y avais pas pensé. Mais il n’y a que 2 ou 3 types sur l’île qui ont le permis poids lourd et ils conduisent tous les camions et engins de chantier. C’est d’ailleurs assez surprenant de voir le chauffeur qui livre l’eau le matin avec le camion-citerne passer au volant de la benne à ordures l’après-midi.

Giórgos est l’un d’eux.

— Et ça pose un problème ?

Il hausse les épaules, puis tourne la tête pour surveiller la route derrière lui. Giórgos ne doit sans doute pas être très loin.

— À moi, non… Mais je pensais plutôt à toi. Tu n’as pas peur de lui ?

Il dit ça un peu à regret, comme si demander à un homme s’il a peur était déjà une injure à sa virilité.

Je ne me réjouis pas à l’idée de cette confrontation, mais je ne veux pas le fuir toute ma vie non plus.

— Je ne sais pas ce qu’il a en tête. Moi, je ne vais pas chercher la bagarre, mais lui ?

Samir fait une grimace que j’aurais peut-être su décoder si j’étais albanais, mais qui n’est pas très claire pour moi. Il a un petit rire amer.

— Difficile à dire… Ce n’est pas le genre à parler de ses sentiments.

Je vois au loin un camion rouge qui apparaît dans le virage de l’autre côté de la baie. C’est Giórgos. Encore quelques lacets et il sera là. Samir l’a aperçu lui aussi.

— Nous n’avons pas besoin de toi. Alors, c’est peut-être mieux si tu nous laisses charger, Blerim et moi. On se voit demain pour commencer le travail.

Il dit ça l’air de rien, mais je sens bien qu’il préférerait que je ne sois pas là quand Giórgos arrivera.

Alors je tourne les talons et commence à descendre les escaliers qui mènent jusque chez moi.

Il fait de plus en plus sombre.

Il faudra que je pense à éclairer les marches si je ne veux pas avoir la mort d’un de mes touristes sur la conscience.

 


 

Pendant le mois de novembre, nous avons profité du temps relativement clément pour avancer au maximum sur les chantiers.

Notre première priorité, ça a été de refaire l’étanchéité des toits. Comme j’ai pu le constater pendant l’hiver que j’ai passé sur l’île, il peut pleuvoir vraiment beaucoup entre janvier et mars. Heureusement que la température a bien baissé, car je n’ose imaginer la chaleur qu’il doit faire en été sur ces toits, quand ils manient le chalumeau pour faire fondre la toile bitumée.

Samir et son équipe travaillent bien. J’avais quelques doutes à ce sujet, car je ne l’avais jamais vraiment vu à l’œuvre sur des plus gros travaux, mais j’ai été vite rassuré, même si ses techniques sont plutôt anciennes.

J’ai voulu participer aux travaux, ne serait-ce que pour aller plus vite et économiser un peu d’argent, mais j’ai vite réalisé que Samir n’aimait pas trop que je sois là quand il travaille avec ses employés. Pour eux, c’est lui le patron, alors il n’appréciait pas que je lui donne des indications. Surtout quand j’avais raison et que ça lui faisait perdre la face devant ses hommes.

Alors j’ai plutôt bossé de mon côté, en piquant l’enduit des murs intérieurs et en démontant ce qui restait des meubles de cuisine. C’est un boulot simple mais interminable et j’étais épuisé à la fin de la journée, surtout qu’il fallait ensuite charrier les gravats.

Katerína s’amuse un peu de me voir marner comme un homme de peine. Elle doit sans doute juger que c’est indigne de moi de bosser comme un simple manœuvre. En Grèce, les places des uns et des autres sont sans doute plus clairement définies et les barrières sociales plus strictes. Surtout avec des Albanais.

Mais elle joue parfaitement son rôle de femme admirative des exploits de son homme. Elle masse mon dos endolori, me sert des bières fraîches à tout bout de champ et me récompense en nature du travail accompli.

En cette saison, le village, qui n’est déjà pas vraiment animé le reste du temps, est vraiment mort. Alors pour éviter la déprime, nous allons souvent boire un verre ou dîner au port. Elle a l’air toujours aussi satisfaite de se montrer en ma compagnie. D’ailleurs, elle a organisé une soirée chez elle avec toutes ses amies, qui a fait un peu office de présentation officielle.

Elle semble plutôt heureuse et, contrairement à ce que j’avais pu constater lors de notre première rencontre, elle boit très peu et refuse les quelques joints qui circulent.

Elle a parfois un air absent et je me prends à me demander si cette nouvelle personnalité moins volatile et plus sereine n’est pas due à la chimie plutôt qu’aux leçons de la vie.