Le mois de décembre se rapproche. Ça fait plusieurs semaines qu’il n’y a plus un seul touriste sur l’île. Le port s’est vidé des bateaux de plaisance et les saisonniers sont partis avec la fermeture des restos. Il ne reste que les locaux et quelques irréductibles.

Dans les supermarchés, les rayons ne sont plus réassortis et se vident peu à peu de tous les produits destinés aux étrangers ou aux riches Athéniens. Et les produits frais se font rares. Il va falloir attendre Pâques pour retrouver du Schweppes ou du jambon de Parme.

Depuis une semaine, il fait gris et frais, avec un vent du nord particulièrement mordant. La nuit tombe vers 17 heures et il n’y a plus grand monde dans les rues. C’est la morte saison.

Azure a aussi fermé ses portes et Katerína n’a plus grand-chose à faire. Je ne sais pas comment elle occupait ses journées les années précédentes. Probablement comme la plupart des gens d’ici qui vivent du tourisme : en partant en vacances en Italie ou en Espagne. Visiter et faire du shopping.

Heureusement, Dimítrios m’a obtenu du bois pour la cheminée. Il y a très peu d’arbres sur l’île, alors on n’en trouve pas sur place. C’est de l’olivier de Syros, très dense, difficile à allumer mais qui brûle pendant des heures et chauffe bien. Alors il fait bon à la maison.

Une fois les toits finis, Samir et moi nous nous sommes attaqués à l’intérieur. Nous avons arraché tout le câblage électrique, puis creusé les saignées dans les murs pour passer les gaines et ensuite poser les prises et les boites des interrupteurs. Nous avons également refait la plomberie qui en avait bien besoin. J’ai hésité avant d’éventrer les sols, mais comme de toute façon, je compte recouvrir les carrelages immondes avec du béton ciré, finalement je me suis dit qu’il valait mieux tout assainir. Je crois que j’ai eu raison car les vieilles canalisations en fonte et même en plomb qu’on découvre sont vraiment dans un sale état.

Il a aussi fallu vidanger les fosses septiques qui n’avaient visiblement pas été curées depuis longtemps. Le camion ne pouvait pas s’approcher des maisons, alors ils ont dû dérouler des dizaines de mètres de tuyaux depuis la route au-dessus.

Un soir, alors que je m’approche du café où nous avions rendez-vous, j’aperçois de loin Katerína en discussion animée avec Giórgos. Elle est attablée et il se tient debout devant elle. Il a l’air furieux et lui reproche visiblement quelque chose.

Katerína n’est pas du genre à se laisser faire et le ton monte rapidement, pendant que tout le café observe la scène avec intérêt. Au bout de quelques minutes, Giórgos finit par lâcher l’affaire. Il remonte dans son gros pick-up Toyota garé juste devant et s’en va en faisant vrombir son moteur.

Je laisse passer quelques minutes avant d’aller rejoindre Katerína. Les autres clients me regardent arriver avec une curiosité non dissimulée. Ils se réjouissent déjà de pouvoir alimenter les discussions de la soirée.

Elle ne semble pas plus affectée que ça par l’esclandre qui vient de se produire, mais il y a comme de l’électricité dans l’air.

— Tout va bien ? Ce n’est pas Giórgos que j’ai vu partir à toute allure avec son pick-up ?

Katerína hésite un instant avant de répondre.

— Il me reproche d’être avec toi. Il ne t’aime pas beaucoup.

Ça, c’est certainement l’euphémisme de l’année. J’admire son calme et sa retenue.

— Qu’est-ce que ça peut lui faire ? S’il a quelque chose contre moi, il n’a qu’à s’adresser directement à moi.

Elle hausse vaguement les épaules.

— Il dit que je déshonore la famille. Que tu n’es qu’un étranger.

Je vois ses narines qui se dilatent sous l’effet de la tension. Elle n’est finalement pas si calme que ça.

— Mais il oublie que lui non plus n’est pas d’ici. Qu’il vient de Thessalonique et que pour nous, c’est à peine mieux qu’un Bulgare. Et qu’il n’était qu’un simple conducteur de bulldozer venu travailler ici pendant l’été après s’être fait virer et qui a eu la chance de séduire ma sœur !

Elle se reprend un peu.

— Bien sûr, il dit qu’il ne veut que mon bien. Qu’il veut juste me protéger. Je suis la petite sœur de sa femme, alors il pense que ça lui donne un droit de regard sur moi. Mais en réalité, il est surtout jaloux.

Elle dit ça d’une drôle de façon. Ça pique ma curiosité.

— Jaloux de quoi ?

Elle ne répond pas.

— Il s’est passé quelque chose entre vous ? Dis-moi.

Elle hésite.

— Il ne s’est jamais rien passé. Mais il aurait bien voulu. Il a essayé plusieurs fois. Je l’ai repoussé. Il n’a pas digéré.

Je me dis qu’il n’a sans doute pas été très léger dans ses tentatives. Et comme je suis bien placé pour savoir que Katerína avait tendance à picoler pas mal et à vraiment se lâcher dans les soirées, sans trop faire attention aux commérages, je pense qu’il a aussi dû parfois essayer d’abuser de la situation.

Elle me regarde droit dans les yeux.

— En fait, il est surtout jaloux que tu te sois tapé les 2 sœurs.

Et elle sourit d’un air satisfait, comme un chat qui a attrapé une souris.

Elle laisse quelques euros sur la table pour payer son frappé et se lève.

— Allez, viens. Je n’ai plus envie de sortir. Allons chez toi. Tu me feras tes spaghettis à l’ail et au piment.

À mi-chemin, vers Psilí Àmmos, je vois les phares d’une voiture dans le rétroviseur. Elle n’était pas là avant. Il n’y a pas beaucoup de circulation en cette saison et je l’aurais remarquée. Elle a dû rejoindre la route depuis le réservoir.

Elle se rapproche un peu mais reste à une centaine de mètres derrière nous. Dans la nuit, je ne peux pas voir la forme de la voiture, mais, à en juger par la hauteur des phares, ce doit être un gros pick-up.

Comme le Hilux de Giórgos.

Je ne veux pas alarmer Katerína, alors je ne dis rien, d’autant plus que ça peut être n’importe quel paysan de Platýs Gialós ou de Galaní, qui rentre chez lui après avoir fait des courses à Chóra.

Mais ça ne me dit rien qui vaille.

Pendant le reste du trajet, je surveille les phares dans mon rétroviseur. J’augmente la vitesse, puis je la réduis pour vérifier si la voiture maintient le même écart. Difficile d’être certain et d’en avoir le cœur net sans alerter Katerína, mais pour moi, il n’y a pas de doute. C’est Giórgos qui nous suit.

Mon cœur se met à battre plus fort et mes mains se crispent sur le volant. J’ai peur de m’arrêter. Que va-t-il faire quand il nous aura rattrapé ?

Mais quand je me gare au-dessus de la maison, je ne vois plus personne derrière nous. Il a dû s’arrêter à l’entrée du village.

Lorsque nous arrivons devant la porte, après avoir descendu la longue volée d’escaliers depuis la route, j’entends le gros moteur d’un pick-up qui arrive à la hauteur de mon Duster, s’arrête un instant, puis repart en accélérant.

Même si je ne peux pas voir la route d’ici, pour moi c’est clair. C’est Giórgos qui joue à je ne sais quel jeu pour tenter de m’intimider.

Katerína ne s’est rendue compte de rien et quand, une fois à l’intérieur, elle s’adosse au plan de travail de la cuisine et m’attire vers elle avec les yeux qui brillent, je réalise rapidement que mes talents culinaires ne sont pas sa première priorité.

Quelques minutes plus tard, quand elle se retourne face au meuble et me demande de la prendre debout par derrière, je me dis que les étrangers ne sont pas si mal considérés que ça, après tout.

Et Giórgos sort pour un moment de mes pensées.