Le chantier s’est arrêté très vite après la Saint Nicolas. Samir a embarqué tout sa famille et est parti en Albanie pour les fêtes de fin d’année.
Heureusement, les maisons sont hors d’eau et hors d’air. Même si elles ne sont pas terribles, j’ai décidé de garder les fenêtres en PVC. Elles ont été changées récemment et je ne peux pas me permettre le luxe de les remplacer, alors qu’elles sont en parfait état. Dans l’espoir de sécher les murs au maximum avant de peindre, j’ai installé des déshumidificateurs commandés en ligne, mais je ne peux pas faire grand-chose d’autre à ce stade.
L’intérêt qu’avait montré Katerína pour l’ouverture d’un café à Kallítsos n’était apparemment pas juste des paroles en l’air. Elle s’est mise à entreprendre sérieusement les propriétaires d’une maison qui se trouve juste au bord de la route. Pas idéale pour y habiter à cause de la proximité du trafic, mais en revanche, c’est exactement ce qu’il faut pour un établissement public. Elle dispose d’une grande terrasse avec une vue imprenable sur la plage en dessous et il y a des places de parking juste à côté.
Katerína semble super motivée et je n’aimerais pas être un vendeur qui traîne des pieds et se fait tirer l’oreille quand elle s’est mis quelque chose en tête. Je ne m’en mêle pas mais je sens qu’elle ne va pas les lâcher jusqu’à ce qu’ils cèdent.
Pour être honnête, j’ai des sentiments mitigés par rapport à son entrée dans mon projet. D’un côté, je n’aurais jamais eu l’argent pour financer moi-même ce café, qui est vraiment important pour le développement de l’endroit. Alors, sa participation est la bienvenue. Mais de l’autre, je suis un peu jaloux. C’est mon idée après tout et, au fond de moi, je sais que j’aurais préféré que son succès éventuel ne soit dû qu’à moi et à personne d’autre.
Mais en fin de compte, je suis aussi très conscient que je ne peux pas tout faire tout seul et que je n’aurais eu ni l’énergie, ni le temps de m’en occuper moi-même. Et après tout, ça devrait renforcer notre couple et, avec son expérience de l’Azure, Katerína est sans conteste la personne la plus qualifiée pour le gérer.
On ne sent pas un esprit de fête très marqué dans l’île, même si l’association des femmes fait son possible pour insuffler une atmosphère festive en organisant un petit marché de Noël et en installant des décorations. Mais pour eux, c’est plutôt Pâques qui compte. C’est à cette occasion que les familles se réunissent. Ici à Noël, ce n’est pas le même engouement, ni la même frénésie qu’en France. C’est plutôt le moment où on part sur le continent ou en vacances à l’étranger.
D’ailleurs, je propose à Katerína une escapade de quelques jours à Rome, juste après Noël. Elle semble enchantée. Je crois qu’elle n’est jamais partie en vacances avec un homme. Et ça nous fera du bien de quitter un peu ce vase clos.
D’autant que, depuis l’incident de l’autre soir avec Giórgos, ça fait plusieurs fois que je le vois qui m’attend, arrêté sur le bas-côté de la route au volant de son pick-up ou de son camion rouge. Et dès que je passe à sa hauteur, il démarre et me suit jusqu’à ma destination. Il reste à une centaine de mètres derrière moi et ne fait rien d’autre, mais je sens sa présence menaçante. Une espèce d’ambiance à la Duel. Au bout de la 3ème fois que ça se produit, ça commence à me pourrir la vie.
Le jour de Noël, il y a un déjeuner chez les parents d’Eléni et Katerína. J’ai essayé sans succès de me défiler mais Katerína n’a rien voulu entendre. La perspective de passer 4 heures à table au milieu d’une famille grecque, avec la barrière de la langue et les parents qui me jaugent et se demandent quelles sont mes intentions vis-à-vis de leur fille, ne m’enchante pas vraiment. D’autant plus qu’Eléni sera là, bien sûr, et que je crains que ce ne soit un moment un peu gênant pour nous deux. Sans compter qu’il y aura naturellement Giórgos, avec toute la tension que ça risque d’entraîner.
Leur maison de famille se trouve dans le bas de Káto Chóra. Elle domine toute la baie de Livádi. C’est une grande bâtisse qui doit dater du XIXème siècle, à laquelle on ne peut parvenir qu’à pied, après avoir gravi une bonne centaine de marches depuis la route en contrebas. Sans doute construite par un marin revenu au pays après avoir fait fortune.
En plus de la famille directe, il y a aussi quelques oncles et tantes de Katerína et une demi-douzaine de cousins. C’est assez gai et, même si les cadeaux sont d’habitude plutôt distribués le 1er janvier, il y a tout de même des petites attentions pour les enfants et des confiseries typiques sur des assiettes posées un peu partout. Un magnifique bateau décoré et illuminé trône dans le salon.
Katerína m’entraîne devant sa mère, Iríni, pour une présentation en bonne et due forme. Apparemment, l’avis de son père ne compte pas trop. Entre les quelques compliments en grec que j’avais préparés avant de venir et mes restes de bonne éducation de bourgeois lyonnais, je crois que je lui ai fait une bonne impression et Katerína semble ravie.
Évidemment, il y a beaucoup trop à manger. Entre les plats mijotés classiques et les spécialités de Noël, on pourrait nourrir la moitié de l’île avec tout ce qu’ils servent à table. Tout le monde déborde d’attention à mon égard et on m’a assis à table à la droite d’Iríni. Le vin local coule à flots et après 3 heures de repas, tout le monde est un peu pompette, d’autant plus qu’ils ont sorti le tsípouro au moment des desserts et que mon verre n’est jamais resté vide plus de quelques secondes.
Lorsque nous rentrons à Kallítsos avec Katerína, la nuit est déjà tombée et je dois vraiment me concentrer pour ne pas finir dans le fossé. En fin de compte, tout s’est plutôt bien passé, en bonne partie parce que Giórgos s’est toujours tenu à distance, l’air un peu ronchon.
Comme il faisait plutôt beau, tout le monde est sorti sur la terrasse à la fin du plat principal, histoire de prendre un peu l’air et de faire quelque pas avant d’attaquer les desserts. Eléni a profité de ce que Katerína était aux toilettes pour s’approcher et me prendre à part. J’ai eu peur qu’elle me reproche ma liaison avec Katerína, mais si ça la contrarie, en tout cas elle n’en a rien montré.
— Je suis contente que vous vous entendiez bien. C’est bien pour Katerína qu’elle soit enfin dans une relation stable avec quelqu’un.
Je ne m’attendais pas à ça et je suis un peu décontenancé. Presque un peu déçu.
— C’est vrai que ça se passe plutôt bien. Mais ça ne fait que quelque semaines… C’est encore un peu tôt pour tirer des conclusions.
— Mais vous avez tout de même ce projet ensemble à Kallítsos. C’est vraiment une bonne idée. Si je peux vous aider, n’hésitez pas.
Je jette un œil du côté de la salle à manger, où Giórgos est resté assis à parler avec un oncle d’Eléni et Katerína. Je ne veux pas qu’il s’imagine des choses. C’est déjà assez tendu comme ça entre nous.
— Oui, bien sûr. Merci.
Katerína ne va certainement pas tarder à revenir et je ne veux pas non plus susciter sa jalousie en parlant seul à seul avec sa sœur. Je tente de m’éloigner pour mettre fin à la conversation quand Eléni me retient.
— Et Katerína, comment va-t-elle ? Comment est son humeur ? On s’est fait du souci pour elle il y a quelques mois.
Je suis un peu étonné par ses questions. Mais Katerína sort sur la terrasse et se dirige vers nous, alors je n’ai pas le temps de lui demander ce qu’elle entendait par là.
Nous rentrons sur l’île juste à temps pour la célébration de Ta Fota, l’Épiphanie des Orthodoxes. Un grand moment sur l’île, comme dans toute la Grèce. Katerína voulait absolument fêter ça en famille. Apparemment, c’était impensable pour nous de ne pas être présents à cette occasion. L’événement n’est pas anodin pour moi non plus, puisque c’est ce jour-là, il y a un peu plus de 3 ans, que Katerína m’a présenté sa sœur et que tout a commencé avec elle.
Comme d’habitude, la procession attire tout ceux qui comptent sur l’île. Derrière les étendards brodés, les drapeaux grecs et les crucifix portés fièrement par les enfant des écoles, le pope mène fièrement le défilé d’une vingtaine d’officiels, entre le maire et son conseil municipal au grand complet, les garde-ports et les policiers de l’île en grande tenue. Une bonne centaine d’habitants les suivent, puis se pressent au bord du quai pour assister au lancer de la croix dans l’eau du port. Cette année, ils sont 3 jeunes hommes à avoir relevé le défi d’essayer d’être le premier à l’atteindre en nageant. Même s’il n’y a pas de vent, le maigre soleil blafard ne réchauffe pas vraiment l’atmosphère et ils ont l’air gelés.
Je suis content de retrouver Dimítrios dans la foule. Je ne l’ai pas vu depuis un moment et je lui raconte les derniers développements. Il se marre bien quand je lui raconte les différentes péripéties du chantier. Il me promet son aide pour débroussailler les chemins. Comme il dirige une association de bénévoles qui retape les murs de pierres sèches historiques, ce genre de mission va tout à fait dans le même sens.
Notre séjour à Rome s’est très bien passé. Il faisait grand beau, même si la température restait fraîche, et nous avons passé 10 jours à jouer les touristes amoureux. Nous avons écumé les restaurants et les bars du centre historique. C’était agréable de pouvoir dîner au chaud à l’intérieur, car c’est un vrai problème sur l’île. Nous avons aussi profité du confort de notre chambre d’hôtel pour baiser toutes les nuits comme des lapins.
Pendant nos flâneries dans les boutiques, elle m’a offert une veste de peintre en toile et, de mon côté, je lui ai acheté un foulard de soie chez Ferragamo. Elle avait l’air ravie mais je crois qu’elle a surtout apprécié que je ne rechigne ni à l’accompagner faire du shopping, ni à donner mon avis sur ses choix de vêtements.
Le voyage avait pourtant mal commencé. Au moment de monter en voiture pour rejoindre le port, je me suis rendu compte que mes 4 pneus étaient crevés. Katerína avait laissé sa Smart chez ses parents, alors nous avons dû appeler en urgence l’un des taxis de l’île. Heureusement, il n’habite pas très loin et était disponible. Mais ça a été très limite. Le ferry était déjà sur le point de partir quand nous sommes enfin arrivés, avec les marins qui nous criaient de nous dépêcher, et il a largué les amarres aussitôt que nous avons embarqué.
Pour moi, c’est évident que c’est un coup de Giórgos, mais je n’ai pas voulu inquiéter Katerína outre mesure, alors nous n’en avons plus parlé une fois que nous étions à bord.