J’espérais qu’une fois les fêtes derrière nous, les chantiers reprendraient une vitesse de croisière normale. J’imaginais naïvement que les températures plus supportables qu’en été et le ralentissement de l’activité rendaient la saison d’hiver idéale pour mener des travaux de construction, mais Samir m’a vite détrompé.
D’après ce qu’il m’explique, l’humidité et le vent ne permettent pas de faire de la maçonnerie, de couler du béton ou de peindre à la chaux. Je n’ai pas voulu le contrarier, mais j’ai géré des chantiers en plein hiver à Lyon et je sais bien qu’on peut utiliser des produits à prise rapide et des adjuvants pour travailler presque toute l’année. Mais évidemment, c’est plus cher et c’est plus compliqué à utiliser.
Et je crois surtout qu’il a toujours fait comme ça et que c’est difficile de changer les habitudes. L’hiver, on ne travaille presque pas, un point c’est tout. Comme la nature, on se repose et on prend des forces pour le boom de l’été, même si ça veut dire trimer sous un soleil de plomb par 40 degrés à l’ombre.
Du coup, le travail n’avance pas très vite. Samir vient tout de même de temps à autre, parfois avec Blerim mais le plus souvent seul. Mais j’ai l’impression que c’est plutôt pour me faire plaisir et pour boire une bière à l’œil que pour vraiment avancer. Alors, ça nous prend toute la fin du mois de janvier et le début de février pour tirer tous les câbles et poser les prises et les interrupteurs .
Je ne sais pas si c’est parce que je suis agacé de la lenteur des chantiers, mais on s’est pris plusieurs fois de bec avec Katerína. Elle a fini par convaincre les vendeurs de lui vendre la maison du bord de la route, alors peut-être qu’elle angoisse un peu devant l’ampleur de la tâche qui l’attend : la transformer en taverne en 5 mois. Ça expliquerait qu’elle soit elle aussi à cran.
Elle a chargé Chrístos de s’occuper de l’aménagement. C’est lui qui s’était chargé des travaux au lancement de l’Azure. Ça me convient parfaitement car elle le connaît et a confiance en lui. Et surtout, lui la connaît et a l’habitude de gérer ses changements d’avis intempestifs. De mon côté, même si je suis tenté de vouloir mettre mon grain de sel, je préfère ne pas trop m’en mêler, d’autant que j’ai assez à faire de mon côté.
Elle passe désormais presque toutes les nuits chez moi. Ça nous permet de joindre l’utile à l’agréable, en passant du temps ensemble, tout en restant disponibles pour suivre les travaux.
Même si elle sait bien que les plannings et les horaires ne sont généralement que purement indicatifs en Grèce, elle ne supporte pas bien la pression du compte à rebours. Elle est très tendue et ne dort pas bien.
Chacune de nos disputes commence toujours par une bêtise, mais ça escalade si vite que j’ai souvent de la peine à désamorcer, ou même à comprendre quelle mouche l’a piquée. Plusieurs fois, elle est même partie comme une furie chez elle, pour revenir tout sucre tout miel 2 jours plus tard. Même si le sexe de réconciliation qui s’ensuit est toujours torride, j’aimerais bien qu’elle se détende un peu.
Mes pneus n’ont plus été crevés, mais je continue de temps en temps à être suivi sur la route par Giórgos. Il joue avec mes nerfs. Il se rapproche, puis il ralentit et creuse à nouveau l’écart. Un de ces jours, je vais piler d’un coup sec et je sens que ça va mal finir.
Il y a eu plusieurs épisodes pluvieux depuis le début de l’année. Tout le monde s’en réjouit sur l’île, car il n’avait presque pas plu pendant les 2 années précédentes et l’île avait manqué d’eau pendant l’été. Ce n’est jamais bon pour le tourisme quand la municipalité doit couper l’eau plusieurs heures par jour.
Mais évidemment, ce n’est jamais la petite ondée bienfaisante qui tombe pendant une semaine et pénètre profondément dans le sol pour remplir les nappes phréatiques. Au contraire, ce sont des pluies torrentielles qui érodent le terrain et ravinent profondément les chemins. Des cascades qui débordent sur la route apparaissent un peu partout et il vaut mieux éviter de circuler à ce moment-là. Lorsque je descends à Livádi faire quelques courses pendant les rares accalmies, je dois souvent éviter des rochers qui se sont décrochés de la pente.
J’ai toujours l’espoir de rallier d’autres habitants du village à mon projet, ou en tout cas d’obtenir leur soutien sur la remise en état des chemins de randonnée. Alors, je me dis que ce serait une bonne idée d’organiser une grande grillade communautaire pour Tsiknopémpti, le jeudi de la viande grillée pendant lequel la Grèce entière s’empiffre de grillades avant le Carême.
A quelques mètres en dessous de la maison, il y a un espace plus large que les autres, qui tient lieu de place du village. On pourrait facilement y dresser des rôtissoires, des tables et des bancs.
Un peu perplexe au début, Katerína finit par s’enthousiasmer à cette idée et m’aide à trouver le matériel nécessaire auprès de ses amis restaurateurs fermés pour l’hiver et à commander les souvlakis, les saucisses et les kondosouvlis chez le boucher. Je suis ravi qu’elle s’en charge parce que c’est toute une épreuve de traiter avec lui.
Elle prépare même un flyer qu’elle distribue dans toutes les maisons du village.
Elle n’aurait sans doute pas eu besoin de se donner tout ce mal, car je crois que rien n’échappe aux regards curieux des yayas. Du coup, je crois que tout le monde était déjà au courant de ce qui se tramait. En tout cas, ils n’avaient pas préparé de grillades de leur côté, ce qui est clairement le signe qu’ils avaient très bien compris.
Dès que nous allumons les barbecues et que l’odeur de viande grillée se répand dans le village, les habitants commencent à rappliquer, avec des bouteilles de vin et des plats de salades et de légumes.
Heureusement pour moi, plusieurs hommes se sont auto-proclamés spécialistes du barbecue et prennent le relais, ce qui me permet de parler un peu à tout le monde. Katerína m’accompagne pour faire l’interprète et ajouter sa caution morale. Les gens ont l’air intéressés par notre projet, notamment les propriétaires des Airbnb qui voient d’un très bon œil que l’on promeuve le village comme destination touristique. En tout cas, ils promettent tous de donner un coup de neuf aux rues et aux maisons. S’ils évacuent le plus gros des déchets abandonnés dans tous les coins et dans les ruines délabrées, ce sera déjà pas mal.
Nous avons bien sûr invité Samir et son équipe, ainsi que Chrístos et ses ouvriers, et ils s’en sont donnés à cœur joie, en faisant une razzia sur la viande grillée et sur les bières mises au frais dans une bassine.
Lorsque nous finissons de ranger sommairement et que nous pouvons enfin rentrer nous affaler dans notre canapé, nous sommes épuisés mais nous sommes devenus les nouvelles vedettes du village.
À fin février, nous passons 5 jours à Athènes pour commander tout ce qu’on ne trouve pas sur l’île et qu’on ne peut pas simplement commander en ligne. Elle a besoin de matériel professionnel pour sa cuisine, de tables et de chaises. De mon côté, je dois choisir les vasques et les robinets pour les salles de bain et les cuisines, ainsi que les éclairages et tout le mobilier. C’est vraiment une chance qu’elle soit avec moi, car elle connaît les adresses réservées aux professionnels et est imbattable sur les négociations.
C’était aussi agréable de se retrouver un peu tous les deux et de ne plus avoir à s’inquiéter de si Giórgos est dans les parages, même si Katerína était un peu barbouillée pendant le séjour. La traversée en ferry pour venir était un peu agitée et elle semble avoir eu du mal à se remettre.
Mais elle a bon moral. Ses travaux avancent finalement assez vite et elle a pu trouver du matériel de cuisine de seconde main à très bon prix. On lui a indiqué une taverne à Lávrio, qui a fermé ses portes et qui liquide la plus grande partie de ses équipements. Et le mieux, c’est qu’il n’y a pas de délai de livraison. Elle a ainsi gagné 2 ou 3 mois, ce qui lui donne un bon coup de boost.
Alors, elle commence déjà à imaginer le menu et ce qu’elle proposera d’original que les autres ne font pas. Elle a même trouvé un nom pour l’endroit. Ce sera Skía. L’ombre des arbres. Ça me plaît bien. Ça traduit bien l’intérêt de l’endroit. Un lieu ombragé, où l’on peut se restaurer au frais après la chaleur de la route. Et comme il y a de l’eau à Kallítsos, c’est vrai que c’est l’un des rares endroits de l’île qui soit arborisé. Elle a même réservé un nom de domaine et s’est déjà enregistrée sur Google.
De mon côté, je sens aussi que les choses commencent lentement à prendre tournure. Depuis notre fête au village, le temps s’est un peu amélioré et Samir me dit qu’il va pouvoir se lancer dans la construction des meubles en maçonnerie. C’est comme ça que j’ai décidé de fabriquer tous les lits et les meubles bas des cuisines, tout comme les cabines de douche et les meubles de salle de bains. Ça donne la touche grecque qui va plaire aux touristes. Et surtout c’est solide, ça se fait sur mesure et ça ne demande aucun entretien.
À mi-mars, les blocs de béton cellulaire ont enfin été livrés. Je suis vite rassuré de voir que Samir domine vraiment bien la technique. Après une semaine, tous les meubles sont déjà en place dans la première maison et il ne manque plus que quelques jours de séchage avant de pouvoir passer la couche de finition en béton ciré.
Je commence à me projeter. Ce sera impossible d’être prêts pour Pâques, mais je me mets à espérer une ouverture en juin.