Tout s’est accéléré dans la semaine avant Pâques. J’ai l’impression que c’est toujours comme ça ici.
Dans les jours qui précèdent, la plupart des tavernes, des cafés et des boutiques sont encore fermés et on se sent vraiment hors saison. Personne ne semble se préoccuper des touristes étrangers qui commencent à arriver, surtout s’il y a un décalage entre la Pâque catholique et l’orthodoxe, comme c’est presque toujours le cas. Alors, on les voit qui errent dans les rues, se demandant ce qu’ils foutent là.
Et puis tout à coup, c’est Jeudi Saint. La zone du port s’agite comme une fourmilière. On sort les tables et les chaises pour les nettoyer et leur donner un coup de peinture. On balaie. On lave le sol à grande eau. On installe les parasols des terrasses de plage. On répare. L’air résonne du bruit des perceuses et des meuleuses d’angle. Les premiers ferries rapides arrivent et la fréquence des rotations augmente. Du jour au lendemain, il y a beaucoup plus de voitures et ça devient parfois compliqué de trouver une place de parking. Des camions sillonnent l’île pour livrer des marchandises. Les réseaux sociaux des commerçants s’animent. Et Vendredi Saint, tout est prêt pour quelques jours d’activité frénétique, avant le retour au calme jusqu’à mi-mai.
L’hiver semble derrière nous et le temps a viré au beau. Pas encore au point d’aller à la plage, mais il fait plus chaud et, avec Samir et ses ouvriers, on peut enfin peindre les murs intérieurs et les façades. C’est fou ce qu’un coup de peinture à la chaux fait tout de suite meilleure impression. Les maisons sont toutes pimpantes et ont presque l’air neuves.
Mes commandes sont arrivées et ça me permet de finir les cuisines et les salles de bain. Les matelas Ikea ont été livrés eux aussi, avec le linge de maison. C’est trop tard pour ouvrir à Pâques, mais on sera prêts pour le mois de mai. C’est le plus important pour moi car c’est le début de la saison des randonneurs.
Les installations de cuisine de Katerína sont arrivées une semaine plus tôt, mais elle a eu de gros soucis de mise en route. Et comme tous les corps de métiers étaient sur-sollicités, elle n’a pas pu ouvrir non plus.
Ce n’est pas trop grave car nous ne sommes pas les seuls dans ce cas et ça nous laisse un peu de temps pour faire la promotion. Sans compter qu’elle doit encore recruter du personnel. Heureusement, son terrain est très en pente et la maison possède 2 chambres au niveau inférieur où elle peut loger des employés. Comme le logement est toujours un problème pour les saisonniers, ça lui donne un avantage certain pour attirer les candidats.
Nous avons naturellement été invités à fêter Pâques dans sa famille. C’est la première fois que je participe aux festivités d’aussi près et je me rends compte que ça ressemble finalement beaucoup à notre Noël en France, en un peu plus intense. La messe de minuit du 24 chez nous et le réveillon qui suit ont ici lieu le samedi soir, mais c’est un peu le même principe. Et comme en France, c’est aussi le moment où les familles se retrouvent et se déplacent dans leur patelin d’origine. Du coup, de très nombreux Grecs installés sur le continent retournent sur l’ile de leurs ancêtres et les ferries sont bondés.
Je redoutais un peu cette réunion de famille, mais ça s’est finalement plutôt bien passé. Comme nous étions sur la terrasse, nous n’étions pas confinés dans un espace clos et comme Giórgos, en bon gendre attentionné, avait pris en charge la cuisson de l’agneau à la broche, je n’ai pas trop eu affaire à lui.
En dépit des questions sur l’avancée de notre projet, nous avons évité de trop entrer dans les détails car Katerína ne veut absolument pas qu’Eléni prenne nos maisons sur le catalogue de son agence. Pour le moment, nous allons nous contenter d’être référencés sur AirBnB et Booking. Heureusement, elle a trouvé des femmes de ménage dans le village qui pourront s’occuper du nettoyage et des lessives.
Nous avons créé des comptes Instagram pour chacune des maisons et pour le café. Nous avons passé une soirée entière à chercher des noms et, entre les exclamations d’horreur et les propositions absurdes, c’était un peu comme si nous devions choisir le prénom d’un enfant à naître. Finalement, après des heures d’âpres discussions, nous optons pour Théa House, Villa Bliss et Kéntarchos Cove. Je trouve ça un peu prétentieux et j’aurais préféré des appellations plus locales, mais Katerína me dit que c’est ce genre de choses qui marche. Elle se met à poster frénétiquement des vidéos et photos sur les réseaux, avec tous les hashtags qui s’imposent. #Greece #Grece #VisitGreece #Cyclades #GreekSummer #GreekVillas #GreeceTravel #VillasGrece #VacationRental #SeaView #VueMer #SummerVibes.
Son réseau est bien au point et tous les commerçants de l’île repostent ses publications. Nous avons très vite un nombre respectable de followers. Et ce qui est encore mieux que ce succès virtuel, les premières réservations arrivent pour la deuxième quinzaine de mai.
Alors le 22 mai à 11h15, je me retrouve au port à attendre l’arrivée du ferry qui arrive du Pirée. J’ai une petite pancarte improvisée avec le nom des clients. Monsieur et Madame Leroy. Un couple de Français dans la quarantaine, qui vont rester 5 jours avant de repartir pour Sifnos. J’aurais préféré qu’ils restent au moins 1 semaine, mais Katerína me dit que c’est de plus en plus rare.
Je leur ai préparé un pack de bienvenue, avec 2 bouteilles d’eau, une carte de l’île, un petit flacon d’huile d’olive et un pot de miel local. À leur demande, j’ai aussi organisé la location d’une petite voiture, ce qui m’a accessoirement permis de me mettre dans les bonnes grâces du loueur. Je lui ai demandé qu’il la livre directement à Kallítsos plutôt que sur le port. C’est moi qui vais les conduire jusqu’à la maison. Ça me permettra de leur faire l’article et de leur donner des idées de restos ou de balades pendant le trajet.
Katerína peine encore à trouver du personnel et n’est pas encore prête à ouvrir. Elle voulait demander à son cuisinier et ses serveurs de l’Azure de partager leur temps entre les 2 cafés, mais je l’ai dissuadée. Ça aurait nécessité une coordination impossible et des trajets incessants entre l’un et l’autre, tout ça pour une clientèle encore tout à fait théorique si tôt dans la saison. Il vaut mieux y aller doucement et ne pas risquer que ses employés la quittent parce qu’ils n’en peuvent plus.
La frénésie sexuelle du début s’est bien calmée. Nous sommes fatigués par les efforts des derniers mois et nous passons la plupart de nos soirées à somnoler sur le canapé en regardant une série plutôt qu’à nous sauter dessus. Mais moi, ça me va. Cette vie de couple, cette intimité rassurante, ces préoccupations simples sont aussi ce que j’avais imaginé dans mes rêves. Une relation solide, qui s’impose comme une évidence et qui n’a pas besoin d’être prouvée en permanence. Quelque chose de l’ordre du destin.
Les clients sont partis ravis et m’ont laissé une bonne appréciation sur le site de réservation. Des Italiens vont les remplacer en fin de semaine et le planning de juin commence à se remplir. Et la dernière semaine, les maisons sont louées toutes les 3. La saison d’été s’annonce bien.
Le village est tout de même assez loin du port et une partie de mes clients sont des randonneurs qui ne vont pas louer de voiture. Alors, je dois bien leur fournir un service de navette et ma Duster un peu pourrie ne va pas suffire bien longtemps. Il va sans doute falloir que j’achète un minibus. Un Mercedes Vito ou quelque chose dans le genre.
J’ai aussi envie de proposer des vélos à louer. Ça se combinerait bien avec la marche, dans une logique de mobilité douce. Compte tenu du relief de l’île et de la chaleur qu’il fait en été, je me dis qu’il faudrait plutôt parier sur des vélos électriques. On pourra installer une station de chargement sur le côté du café de Katerína.
Les premiers clients se sont plaints que les chemins de randonnée vantés par les différents sites touristiques de l’île étaient presque tous impraticables. C’est un reproche qui revient fréquemment sur les réseaux sociaux, mais la municipalité semble avoir d’autres priorités et ne les a pas entretenus depuis leur création il y a une dizaine d’années. Si je veux un résultat rapide, il vaut mieux ne pas compter sur eux.
J’invite Dimítrios à venir chez nous et à voir les maisons finies. Le jour de Ta Fóta, il m’avait proposé l’aide de son association de restauration des murets de pierres sèches. C’est le moment de voir si on peut concrétiser ça.
Après un café à la maison et une visite guidée complète, nous descendons jusqu’à l’ancienne fontaine désaffectée, là où le chemin de la plage se perd dans les buissons. Après avoir évalué l’ampleur de la tâche, il me dit qu’il peut réunir des bénévoles pour donner un coup de main, mais que ça prend toujours un peu de temps pour trouver un jour qui convienne et rallier tout le monde.
Je profite de l’occasion pour lui demander si ce serait possible d’installer un corps-mort devant la plage pour y amarrer mon bateau. Il me promet de s’en occuper.