Juin file comme un éclair.
Je passe mes journées à faire le taxi entre le port et Kallítsos, à m’occuper des arrivées et des départs de locataires, à gérer la femme de ménage, à vérifier que les maisons sont en ordre et à résoudre la myriade de petits problèmes qui surviennent immanquablement.
Je n’avais évidemment pas prévu suffisamment de linge de rechange et, jusqu’à ce que la commande faite en catastrophe soit livrée, j’ai dû jongler entre les draps et les serviettes qui sèchent et les maisons qui doivent être prêtes avant l’arrivée des clients.
Katerína a fini par ouvrir Skía le 15 juin. Elle a organisé une grande soirée de lancement, avec tous ses amis et ses habitués de l’Azure. Elle avait demandé au DJ d’un des bars de Chóra de s’occuper de la musique. C’était une belle réussite et on a fini tard dans la nuit.
Heureusement que les Grecs ne sont pas trop regardants sur la question du bruit, car je pense que personne n’a pu fermer l’œil dans le village avant 3 heures du matin. Elle était en pleine forme et sa robe ne laissait pas grand-chose à l’imagination. J’étais chaud comme la braise et, à peine le dernier invité parti, je l’ai prise debout contre le comptoir de la cuisine. Elle a gardé les marques du plan de travail sur le haut des cuisses pendant plusieurs jours.
Les photos de la soirée ont tourné sur les réseaux et ça nous a amené plein de nouveaux clients, même si plusieurs étaient déçus d’apprendre que nous nous fermions à 19h et qu’il n’y avait pas de DJ résident.
Il a fallu attendre la fin du mois pour qu’elle trouve enfin un cuisinier. Dans l’intervalle, toute la nourriture était préparée à l’Azure et livrée le matin dans de grands bacs en inox.
La carte est simple. Des salades, des club sandwiches, des pitas diverses, quelques mezzés, des boulettes et des frites. Côté boissons, du café sous toutes ses formes évidemment, mais aussi des jus de fruits frais, de l’ouzo, des bières, du vin local et quelques cocktails basiques.
Pour avancer un peu d’ici à ce que Dimítrios rameute ses troupes, je demande à Samir de m’aider à défricher le chemin de la plage. Il débarque un matin à 8h avec deux débroussailleuses un peu costaudes. Pas le modèle pour jardinier du dimanche qui veut tailler ses bordures. Plutôt le genre méchant, avec une lame circulaire au tungstène prévue pour les forestiers. Du matos de pro.
J’ai la surprise de voir que Samir a également apporté des casques de protection anti-bruit. Ce n’est pourtant pas son genre de se soucier de sa santé et de sa sécurité. D’habitude, il est plutôt du genre macho un rien frimeur, qui ne va jamais boucler sa ceinture en voiture, ni enfiler des chaussures de chantier. Mais dès qu’il lance le moteur, je comprends immédiatement pourquoi. Le bruit est insupportable. On doit dépasser 100 décibels.
En revanche, c’est vraiment satisfaisant de manier cet engin et de voir les broussailles infranchissables disparaître comme par magie.
Il y a près d’1 km à nettoyer et il nous faut un bon jour et demi pour en venir à bout et parvenir enfin jusqu’à la plage de galets.
Comme elle se trouve au bout du ravin qui descend de Kallítsos, là où descendent les pluies d’hiver, elle est très verdoyante, avec une bonne dizaine d’arbres qui offrent une ombre bienvenue. Il reste 2-3 vestiges de cabanes de pêcheurs, qui doivent dater du temps où le tourisme n’avait pas encore remplacé la plupart des autres activités de l’île. L’eau est turquoise et cristalline. On n’a qu’une envie, c’est de se jeter à l’eau.
Jusqu’à aujourd’hui, ça faisait plusieurs années que la plage n’était accessible que par la mer, alors elle n’est naturellement pas entretenue, ni nettoyée pas la municipalité. Du coup, il y a passablement de déchets apportés par la mer qu’il va falloir évacuer pour que l’endroit prenne tout son attrait.
Mais la voie est enfin ouverte et l’association de Dimítrios va maintenant pouvoir prendre le relais. Ils vont aménager le chemin tracé et tailler des marches lorsque c’est nécessaire avec des rondins et des pierres.
Dès le début du mois de juillet, c’est la course et nous n’avons plus vraiment le temps de lever la tête du guidon. Les journées défilent à toute vitesse, entre gestion des sorties et du ménage, accueil des nouveaux clients au port, briefing sur les contraintes liées à l’eau et les règles des maisons cycladiques.
Le choc culturel est parfois violent, surtout pour ceux qui découvrent les Cyclades. La tête du jeune couple d’Américains, qui ne devaient pas encore très à l’aise avec l’intimité, lorsque je leur ai annoncé qu’il fallait déposer leur papier toilette dans la poubelle prévue à cet effet et non dans les WC, valait son pesant d’or.
Les premières pannes sont survenues dès la première semaine, mais ce n’était heureusement rien de trop grave. Les piles d’une télécommande de climatiseur à remplacer et une fuite de chasse d’eau. Mais je me rends compte qu’il va falloir stocker des pièces de rechange pour les problèmes les plus fréquents.
Toute l’ile tourne à plein régime et, en ce qui concerne Giórgos, ce n’est pas plus mal. Comme tout le monde, il est maintenant trop occupé à gérer les urgences du quotidien et à gagner le plus d’argent possible pendant ces quelques mois pour avoir le temps de gamberger ou de m’attendre au bord de la route.
Évidemment, Katerína et moi, nous n’avons pas non plus trop de temps l’un pour l’autre. Elle jongle entre l’Azure et Skía et, lorsqu’elle finit par rentrer, elle est crevée. De mon côté, j’ai plus de temps libre qu’elle car il n’y a pas d’arrivées ou de départs tous les jours, mais je passe tout de même une bonne partie de mes journées à faire des allers-retours, à gérer les plannings ou à jouer les guides touristiques.
Même si ça me plait bien de faire découvrir les coins les moins connus de l’île et que c’est très efficace pour les appréciations des locataires sur les plateformes, il faut reconnaître que c’est un peu usant à la longue.
Un matin, j’ai eu la bonne surprise de voir une barge de travail occupée à poser un corps-mort dans la baie. Dimítrios a tenu parole ! Il va falloir que je trouve une façon de le remercier.
Le lendemain matin, je descends au port avec Katerína qui descend à l’Azure. Il est encore tôt, mais le soleil est déjà chaud. Une légère brise d’été rafraichit le port. C’est le temps idéal pour une sortie en mer. Après avoir fait quelques courses, j’embarque sur mon kaïki pour la première fois depuis 3 ans.
Grâce à Dimítrios, tout semble en bon état. Le bateau est prêt au départ, comme si je l’avais quitté il y a quelques jours à peine. Après quelques secondes de suspense pendant lesquels le démarreur semble à la peine, le moulin démarre enfin dans un nuage de fumée noire.
Après quelques vérifications d’usage, je largue les amarres et je sors du port, accompagné du pout-pout tranquille du petit moteur diesel. À 6 nœuds de vitesse de croisière, il me faut presque 1 heure pour arriver à Kéntarchos et m’amarrer à la bouée toute neuve. Ce n’est pas encore le rush du mois d’août et je suis seul dans la baie.
Le coin est idyllique. Le bateau se balance doucement à moins de 20 mètres de la plage. On entend les cigales dans les tamaris. Là-haut, au bout de la langue de végétation qui suit le fond de la vallée, je peux voir le village tout entier. La mer qui scintille au soleil est une vraie invitation à la baignade et je me dépêche d’installer l’échelle de bain avant de plonger dans l’eau avec délice.
Une fois remonté à bord, je sors les coussins de leur coffre et, à l’ombre de la toile qui protège le pont, je passe la journée au mouillage à lire mon polar, à manger mon pique-nique improvisé en buvant une bière bien fraîche et à paresser dans la torpeur de cette journée d’été. Un moment hors du temps, seul, à ne rien faire de spécial si ce n’est profiter de la vie.
À la fin de l’après-midi, après un dernier bain pour me rafraîchir, je mets mes affaires dans un sac étanche avant de rejoindre la terre ferme à la nage.
La plage est vraiment belle, avec l’ombre généreuse des arbres et une entrée facile dans l’eau. Elle est bien protégée du meltem. Les bénévoles de Dimítrios ont vraiment fait un beau boulot et ont ramassé les déchets laissés par la mer.
La remontée jusqu’au village n’est pas de tout repos, mais il y a de l’ombre sur une bonne partie du trajet. De retour à la maison, je suis fatigué mais ravi. Mon bateau est amarré en bas de la maison, l’accès jusqu’à la plage est enfin praticable. Le bonheur, quoi.
Disposer d’une nouvelle plage moins fréquentée, ça va vraiment être un plus pour louer mes maisons. Et ça va certainement aussi attirer du monde chez Katerína.