Si juillet était chaud, août est carrément tendu.

Les Grecs, les Italiens et les Français ont débarqué en masse. Pour le business, c’est bien, mais le rythme de travail devient infernal. 7 jours sur 7, sans interruption. Heureusement que le Skía ferme à 19 heures pour nous permettre de respirer un peu pendant la soirée. Je ne sais pas comment font les gens qui ont une taverne à Livádi.

Et comme nous ne sommes pas dans la zone la plus touristique, nous n’ouvrons qu’à 10 heures, le temps que les premiers clients se mettent en branle pour leur journée de vacances et parviennent jusqu’ici.

Le premier ferry n’arrive du Pirée que vers 10 heures, alors ça nous permet aussi de prendre un peu de temps pour nous le matin.

Sauf en de rares occasions, je ne vais plus chercher les clients au port. De toutes façons, là où nous sommes situés, ils ont forcément besoin d’un véhicule. Alors autant qu’ils louent ce qu’ils veulent directement en débarquant du bateau.

Mais Katerína fait toujours le grand écart entre ses 2 établissements. L’Azure est en plein centre et ne désemplit pas. Contrairement au Skía, il ouvre tôt le matin pour les petits déjeuners jusqu’à minuit passé. Son équipe est bien rodée mais elle doit tout de même gérer les différents imprévus et s’occuper des commandes. Alors elle est épuisée et son humeur s’en ressent. J’ai appris à décoder son langage non-verbal et à ne pas trop la chercher quand elle s’est levée du pied gauche. Simplement une question de survie. Car quand elle pète un câble, ça peut vite prendre des proportions épiques. Ensuite, elle se sent mal et est déprimée pendant 1 ou 2 jours.

Je n’attache pas trop d’importance à ses éclats, car je sais qu’elle est à bout de nerfs. Mais une chose est sûre : quand elle perd son calme, il ne faut surtout pas que je lui donne l’impression de prendre ça à la légère. Ça la met hors d’elle.

Nous réussissons tout de même parfois à nous ménager quelques moments à nous. L’autre jour, à la fermeture du Skía, nous sommes descendus à la plage et nous avons nagé jusqu’au bateau. Exceptionnellement pour la période, il n’y avait pas un souffle de vent et la mer était lisse comme un miroir. Alors, nous avons levé l’ancre et j’ai fait route vers le nord jusqu’à dépasser l’extrémité de l’île.

Nous sommes restés là à attendre tranquillement le coucher du soleil, en nous baignant et en buvant une bouteille de rosé de Chrysoloras.

Katerína nage comme un poisson et aime passer de longs moments sous l’eau. Nous étions nus tous les deux et je garde un souvenir ému du moment magique où je nageais derrière elle, pendant que les rayons du soleil transperçant la surface éclairaient son corps. Ses jambes musclées s’écartaient et se resserraient au rythme de sa brasse et j’admirais avec émerveillement son cul et son sexe baignés par la lumière dorée. Si je n’avais pas dû remonter à la surface pour reprendre mon souffle, je l’aurais sans doute suivie jusqu’au fond de la mer comme une sirène.

Pendant que nous profitions des derniers instants avant que le soleil disparaisse derrière l’horizon, Katerína a déclaré que j’avais bien fait de m’acheter ce bateau. Qu’il me correspondait bien. Mais qu’il faudrait vraiment que je lui trouve un nom qui me ressemble plus.

Il s’appelait Ágios Nikólaos quand je l’ai acheté et je n’ai pas eu le temps de songer à le changer. Car quelques semaines à peine après l’avoir acheté, je quittais l’île pour n’y revenir que 3 ans plus tard.

Alors nous reprenons nos discussions animées du choix du nom de son café pour cette fois choisir celui du bateau. Finalement, Katerína me suggère Képhi. Je ne connaissais pas le mot mais, dès qu’elle me l’explique, je l’adopte sans hésiter.

Il est intraduisible. Il capture l’essence de la joie de vivre grecque, même dans l’adversité. C’est un état d’esprit joyeux et enthousiaste. C’est l’envie de faire des choses, dans la bonne humeur et le partage. De faire la fête avec une bonne vibe positive.

C’est tout à fait le sentiment qui m’anime depuis que je suis revenu. Et je suis touché que Katerína ait compris ça de moi. Sans doute parce qu’elle doit, elle aussi, être sur la même longueur d’onde. Je la prends dans mes bras et je savoure le moment.

Voyant l’intérêt que suscite le nouveau chemin de la plage, Katerína a eu l’idée de proposer des paniers pique-niques aux candidats à la baignade. Et elle leur prête même des glacières pour conserver le tout au frais. Très vite, les 10 exemplaires qu’elle a achetés ne suffisent plus à répondre à la demande.

Presque toutes les entreprises fonctionnent au ralenti pendant le mois d’août, alors les vélos électriques que j’ai commandés ne seront livrés qu’au début septembre. C’est un peu dommage, mais nous avons assez de pain sur la planche comme ça, alors ce n’est finalement pas plus mal. D’autant que je pense que ça intéressera plus les clients de juin et de septembre que ceux du plein été.

Je profite de ce délai pour commander aussi des panneaux solaires pour le toit du Skía. C’est là que nous allons installer la station de recharge. Les vélos seront ainsi plus visibles depuis la route.

J’ai aussi décidé d’acheter des fontaines à eau pour mes maisons de location. L’eau des robinets n’est pas potable, alors les clients doivent acheter des packs d’eau minérale en ville, ce qui est loin d’être idéal, sans compter la masse de déchets que cela génère. Mais là aussi, ce sera pour septembre dans le meilleur des cas, d’autant qu’il faut encore que je trouve une solution pour la livraison des bonbonnes.

La veille du 15 août, nous invitons chez Skía les habitants et les bénévoles qui ont aménagé le chemin. Tout le monde semble ravi de l’initiative et l’ambiance est plutôt festive, encore plus quand Katerína remet à chacun d’entre eux une carte leur donnant droit à des cafés gratuits. Dimítrios profite de l’occasion pour annoncer que son association va s’attaquer aux 3 autres chemins pédestres qui partent de Kallítsos. Ils existent déjà mais ont été envahi par la végétation et sont difficilement praticables.

Dimítrios avait invité le maire et l’a chaleureusement remercié de son soutien dans son discours, même s’il n’avait absolument rien fait de concret. Mais, en bon politicien, il a joué les modestes et accepté de bonne grâce les compliments et les applaudissements.

Je ne le connaissais pas encore et Dimítrios en a profité pour me le présenter. Il ne parle que le grec, alors la communication entre nous étaient forcément un peu limitée, mais je suis content d’avoir un appui à la mairie. Ça peut toujours être utile.

Je lui ai demandé si nous pouvions espérer une aide financière pour aider à l’entretien des sentiers. Il a bredouillé quelques paroles d’encouragement, indiquant qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire, mais il ne s’est pas vraiment engagé à quoi que ce soit.

Le lendemain, il y a la grande fête du 15 août à Panagiá Skopianí. C’est l’une des plus grandes panagyria de l’île.

Je m’inquiète un peu d’y croiser Giórgos, mais Katerína me rassure en me disant qu’il préfère aller à celle de Rámos, qui est plus près du port et où il a plus de chances de trouver des jeunes touristes en quête de sensations fortes.

Comme c’est juste à côté de la maison, nous y allons à pied. Il y a un meltem à décorner les chèvres. L’église est en plein vent, mais ça ne décourage manifestement pas les locaux, même si ça a dissuadé la plupart des touristes. Les fanions claquent sous les bourrasques et les guirlandes d’ampoules se balancent frénétiquement.

Katerína me tient le bras et ne me lâche pas d’une semelle. Elle me présente à des dizaines de personnes dont j’oublie le nom instantanément. Je crois qu’elle est assez fière de se montrer avec moi et de jouer le jeu de la respectabilité. C’est dans ce genre d’événements que je prends la mesure de sa position dans l’île. Tout le monde ici la connaît et, à notre arrivée, une famille se serre sur un des bancs de pierre pour nous faire une place à table.

On nous sert immédiatement du vin, une assiette de fava et un bol de revithada. Quand je m’étonne de ce traitement de faveur, Katerína m’explique que sa famille fait partie des ktitores de l’église, ces protecteurs qui en financent l’entretien.

Un peu plus tard, les musiciens entament un ikariótikos endiablé et la foule se lance dans une ronde joyeuse qui va sans doute durer des heures. Le vent balaie la terrasse où tournent les danseurs, mais personne n’a l’air de s’en soucier. Dès qu’elle reconnaît la musique, Katerína se lève d’un coup et me prend par la main pour m’entraîner dans la danse. La plupart des gens connaissent les paroles de la chanson par cœur et hurlent à tue-tête, couvrant presque la voix du chanteur.

Heureusement, avant de venir à la fête, elle m’a enseigné les quelques pas de base et m’a briefé sur les règles d’étiquette. Entre dans la danse entre 2 danseurs ou à la fin, mais surtout ne prends pas la tête de la ligne. C’est la place du meneur, celui qui donne le rythme aux autres. Et ça se mérite. Ne t’appuie pas sur tes voisins. Et surtout, ne me fais pas honte.

Elle a dit ça sur un ton léger, mais je ne crois pas qu’elle plaisantait.

Mais tout se passe bien. Katerína est à côté de moi pour me guider et nous dansons pendant une bonne vingtaine de minutes avant que je finisse par demander grâce. Elle semble ravie et a les yeux qui brillent.

Et moi, j’ai vu les hochements de tête et les sourires approbateurs des spectateurs. Je me sens accepté.

Et j’ai ressenti profondément le sens du mot Képhi. Ce sentiment de communion et d’appartenance.

Je me sens chez moi.