Katerína était déjà à la maison quand je suis rentré, mais je ne lui ai rien dit de ce qui s’était passé.

Je ne voulais pas l’inquiéter. Je sais qu’elle aurait réagi au quart de tour. Elle aurait été capable de foncer séance tenante pour aller confronter Giórgos chez lui au milieu de la nuit. Avec Eléni derrière, qui essaierait de calmer le jeu mais dont la posture d’aînée raisonnable ne ferait qu’énerver Katerína encore plus.

Et aussi parce que je ne suis pas très fier de moi. On a beau dire que le plus malin, c’est celui qui baste, celui qui évite le conflit. Mais fuir, ce n’est jamais bien glorieux. J’aurais préféré avoir le courage de me battre et surtout de lui faire mordre la poussière de quelques coups bien assénés. Pour lui montrer qui est le plus fort et ainsi régler le problème une fois pour toutes. Comme dans un combat entre jeunes loups qui décide qui sera le mâle alpha de la meute.

Tandis que là… Rien n’est résolu, au contraire. Ça va nous pendre au-dessus de la tête jusqu’à la fin des temps.

Tout allait trop bien, sans doute. Et moi qui pensais que j’avais fait le plus dur. Que j’étais revenu malgré la trouille d’être mal reçu. Que j’avais affronté sans faiblir les rencontres forcées des fêtes de famille. Que j’avais surmonté avec succès les mille difficultés de la rénovation des maisons et du renouveau de Kallítsos. Que cette première saison réussie n’était que la première d’une longue série. Que j’avais la baraka. Que j’avais trouvé la martingale pour gagner à tous les coups.

Et pourtant maintenant, il faut bien que je me rende à l’évidence. C’est mal barré. Ça m’étonnerait que Giórgos se réveille demain matin en concluant qu’il serait plus sage de tourner la page et de me laisser tranquille. Il ne va sans doute jamais laisser tomber.

Bien sûr, ça aurait pu être pire. J’aurais pu être mort, vidé de mon sang, le corps transpercé de plusieurs coups de couteau. Et lui, enfermé au poste de police en attendant d’être transféré à Syros pour être jugé pour meurtre.

Mais c’est quand même la merde. Il est visiblement capable de tout. Et avec la fin de la saison, il n’aura rien d’autre à faire que de ruminer et de se faire monter la pression tout seul.

Même si je renonce à retourner à l’Ísalos, ce qui ne devrait pas être trop difficile parce que, jusqu’à ce soir, j’avais passé tous ces mois sans jamais y mettre les pieds, et que je fais tout mon possible pour qu’on ne se rencontre pas, je ne vais jamais pouvoir complètement éviter de le voir. L’île n’est pas bien grande et il y aura toujours un événement ou une fête de famille auxquels je ne pourrai pas couper.

Je redoute déjà ce qui va se passer lorsqu’on se croisera à nouveau. Ça va être compliqué de faire comme si de rien n’était. Il m’a tout de même menacé d’un couteau et je ne pense pas qu’il plaisantait.

Alors, en rentrant, je n’ai rien dit à Katerína, prétextant une grosse fatigue pour aller me coucher directement pendant qu’elle regardait une série.

Mais si je pensais m’en tirer comme ça, je me fourrais le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Parce qu’évidemment, il n’a pas fallu longtemps pour qu’elle apprenne ce qui s’était passé.

Le lendemain matin, elle est descendue au port pour vérifier les livraisons à l’Azure. Et elle est revenue comme une furie à peine 1 heure plus tard. Quand on sait qu’il faut en général près de 30 minutes de trajet pour y aller, c’est dire à quelle vitesse l’information lui est parvenue.

Elle a commencé par me faire une scène terrible. Me reprochant de ne rien lui avoir dit. De ne pas avoir confiance en elle. De manquer de considération à son égard. Et de quoi elle avait l’air ce matin à ne pas être au courant, alors que toute l’île ne parle que de ça. Comme si elle n’était pas concernée par ce qui m’arrive. Comme si elle ne comptait pas à mes yeux.

Je n’en menais pas large. J’ai essayé de laisser passer l’orage sans répondre, en espérant qu’elle se calme d’elle-même. Ça marche parfois.

Mais là, ça a eu le don de l’agacer au plus haut point, ce manque de réaction. Comme si ne la calculais pas. Comme si je ne la considérais pas digne d’une réponse. Ça l’a mise hors d’elle et j’ai bien cru qu’elle allait me balancer à la figure tous les objets qui lui passaient sous la main.

Alors, pour tenter de l’attendrir et détourner sa colère, j’ai un peu surjoué ma peur et exagéré l’ampleur de la confrontation avec Giórgos. J’ai baissé la tête et pris un air de chien battu.

— Tu sais, j’ai vraiment cru mourir… J’ai pensé qu’il allait me tuer. Que j’allais crever comme un chien. Seul contre tous. Ils étaient tous là, comme à une exécution capitale. Ils n’attendaient qu’une chose, c’est de le voir me faire la peau.

J’en ai rajouté un peu, mais ça a fonctionné. J’ai vu son visage se radoucir. C’était impressionnant de voir la vitesse de son changement d’humeur. Elle s’est précipitée vers moi et m’a pris dans les bras.

— Oh, mon pauvre chou. Excuse-moi. Tu as eu peur ? C’est vrai que ça a dû être horrible pour toi. Comment tu te sens ?

Je me suis laisser dorloter de bonne grâce. Ensuite, elle m’a proposé un massage pour me détendre. J’ai eu un peu honte de mon stratagème. Mais ce sentiment a vite disparu quand ses gestes de réconfort sont devenus plus appuyés et sensuels.

Et très vite, ça a basculé en séance de sexe torride, contre tous les meubles de la cuisine. Décidément, ces baises de réconciliation sont souvent les meilleures.

 


 

Les températures ont bien baissé depuis quelques jours et il y a un bon moment que les derniers touristes sont partis. J’ai fermé les maisons de location après y avoir installé un déshumidificateur dans l’espoir de les garder sèches pendant l’hiver.

Je redoute ces longs mois de morte saison. Il n’y a presque plus personne et vraiment pas grand-chose à faire. L’année dernière, les semaines étaient passées à toute vitesse, dévorées par les travaux et le compte à rebours avant l’ouverture. Mais cette année, je vais devoir trouver de quoi m’occuper. Bien sûr, j’ai quelques améliorations et des petites réparations à effectuer, mais rien de l’ampleur de l’hiver dernier. L’affaire d’une semaine de travail, pas plus.

L’autre jour, Dimítrios m’a accompagné pour ramener le bateau au port. Le temps était maussade et un vent froid nous transperçait les os. Pendant le trajet, il a bien essayé de me rassurer à nouveau sur la situation avec Giórgos, mais je ne le sens pas vraiment convaincu par ce qu’il dit. Si lui aussi, qui a toujours été optimiste, commence à s’inquiéter, alors ça veut dire que j’ai du souci à me faire.

Il m’a aussi proposé d’assister à la prochaine séance de l’association des habitants de Méga Livádi. C’est un village niché au fond d’une baie à l’ouest de l’île, là où se trouvaient les bureaux de l’ancienne mine et la plupart de ses installations.

Il y a plein de vestiges abandonnés, des galeries de mines que les touristes les plus courageux explorent à la lumière de leur téléphone et un quai de chargement complètement rouillé qui menace de s’effondrer, mais qui permet de belles photos au coucher du soleil. Il y a 2 tavernes ouvertes en été et quelques maisons de location. La plage est bien abritée du vent, mais elle est étroite et plutôt vaseuse, alors j’y vais rarement.

Depuis que je viens sur l’île, j’ai pu me rendre compte que l’association était plutôt active. Elle organise des journées de ramassage de déchets ou des fêtes pour les enfants. Et plus récemment, elle se bat pour la protection du lieu contre les promoteurs et pour la sauvegarde des chemins traditionnels des mineurs.

J’ai un peu la flemme, parce que c’est à 3 bons quarts d’heure de route de la maison et parce je me doute qu’il y aura des heures de palabres interminables sur des points de détail qui me passent largement au-dessus de la tête. Mais ce serait une bonne occasion de voir avec eux comment nous pouvons collaborer sur la maintenance des chemins.

De toutes façons, ce soir-là, Katerína sera occupée par la fête de l’église de Agía Ekateríni. C’est la sainte patronne de Katerína et ici, ce jour du prénom, comme ils disent, c’est plus important que l’anniversaire. Alors, elle a fermement l’intention d’y aller, d’autant qu’elle en est l’une des bienfaitrices.

Et moi, je n’ai pas très envie de me geler les fesses et de risquer de tomber sur Giórgos qui viendrait accompagner Eléni.

Alors, je suis très heureux de tenir enfin une excuse valable pour me défiler.