En plein jour, la route qui mène à Méga Livádi est déjà assez vertigineuse, mais la nuit, il faut vraiment faire attention pour ne pas finir dans un ravin.

Jusqu’à Galaní, elle serpente à flanc de coteau et ne pose pas de problème. Mais ensuite, ça se corse quand on attaque les lacets qui montent jusqu’au col, avant de basculer de l’autre côté et d’entamer la longue descente en virages vers Méga Livádi.

Il n’y a jamais grand monde sur cette route, encore moins à fin novembre, mais à cette heure-ci, je suis totalement seul.

Après 40 minutes d’une conduite éreintante, je ne suis pas fâché d’arriver enfin à destination. Il y a une bonne dizaine de voitures garées sur le parking devant la plage. Visiblement, la séance a attiré du monde en plus des gens du coin.

Dimítrios m’attend devant la porte du petit musée de la mine. Il est fermé depuis plusieurs années, mais on l’a ouvert pour l’occasion, car c’est le seul endroit qui peut accueillir une réunion de cette ampleur.

Il m’explique que les esprits sont assez échauffés par les projets d’un milliardaire grec qui veut développer toute la zone. Il a racheté en douce les actions de la société qui exploitait les mines. Elle a fait faillite dans les années 60, en laissant tout en plan. Les installations, les machines et les bâtiments, qui ne sont plus aujourd’hui que des épaves totalement délabrées qui parsèment toute la côte ouest.

Au fil des années, les habitants ont occupé les terrains de la mine, tandis que les routes et les plages sont tombées dans le domaine public. Mais le milliardaire, un certain Apátis qui a fait sa fortune avec une banque en ligne, a commencé à faire pression. Cet automne, des panneaux portant le nom de la société minière sont apparus mystérieusement sur certains terrains pour en affirmer la propriété. Il a aussi lancé des actions en justice pour faire évacuer ce qu’il appelle des squatters.

En parallèle, il la joue fine en se donnant le beau rôle. Il déclare aux médias qu’il veut financer la restauration des bâtiments historiques de la mine et préserver les installations qui menacent de s’effondrer. Et comme ni la municipalité, ni l’État grec n’ont les moyens de le faire, il se profile comme le sauveur du patrimoine historique.

Il paie même une agence de relations publiques pour animer un blog soi-disant écolo, qui publie régulièrement des articles flatteurs pour son projet ou des critiques virulentes contre le maire.

La salle est bien trop petite pour accueillir tout le monde. Les quelques chaises prévues ont vite été prises d’assaut et les gens doivent se tenir debout, serrés les uns contre les autres. Avec Dimítrios, nous nous retrouvons coincés dans un coin sans plus pouvoir bouger. Il y a un brouhaha confus et le président de l’association a bien du mal à faire fonctionner la sono.

Moi qui espérais profiter de l’occasion pour discuter de l’entretien des chemins et voir comment nous pourrions mettre en commun nos efforts, j’ai bien peur que ça doive attendre un autre jour.

Le maire est le premier à prendre la parole. Il explique qu’Apátis tente de court-circuiter les autorités de l’île en traitant directement avec le Ministère de la Culture à travers une ONG créée pour l’occasion, sous prétexte de défendre le patrimoine culturel. Apátis affirme détenir 800 hectares de terrain, soit plus du dixième de la surface de l’île, pour lesquels il a préparé tout un plan d’investissement. Le maire précise que les terres en question incluent également des sentiers, des routes et des plages, qui sont inaliénables et doivent pouvoir être accessibles à toute la population. Malgré ça, à plusieurs reprises, des barrières ou des grillages ont été installés par des inconnus pour bloquer l’accès.

Il ajoute que le conseil municipal a fait retirer ces entraves à la libre circulation et a engagé des poursuites contre la société d’Apátis. En représailles, celle-ci a assigné à son tour la municipalité et le maire en justice, les accusant d’abus de pouvoir et de négligence dans la défense du patrimoine. Alors, le maire demande le soutien de l’association pour défendre l’île et ses habitants contre la spéculation immobilière.

Un murmure d’approbation lui répond. Plusieurs personnes disent leur crainte de se voir déposséder des terres qu’elles occupent depuis parfois plus de 60 ans. Sur le mode de que fait la police ?, d’autres exigent qu’on arrête les inconnus qui ont posé les panneaux et les barrières. D’autres font valoir que, lorsqu’elle a cessé l’exploitation, la société des mines aurait dû remettre les lieux en l’état, démonter les installations et reboucher les galeries. C’est un peu facile de venir maintenant réclamer Dieu sait quoi après avoir laissé les habitants se débrouiller pendant toutes ces années avec son bordel.

L’assistance est clairement en majorité opposée aux plans du milliardaire, même si certains courageux osent tout de même déclarer que, si Apátis veut acheter leurs terrains au prix fort, ils ne sont pas contre après tout. Un autre type dit que, jusqu’à présent, la municipalité n’a pas fait grand-chose pour restaurer les vieux bâtiments de la mine et que le pont de chargement va vraiment s’effondrer d’un jour à l’autre. Il ajoute que, si on ne fait rien, l’un des principaux spots touristiques risque de disparaître et que ce sera très mauvais pour le business et l’image de l’île.

Comme tout politicien qui se respecte, le maire reporte toute la responsabilité de ces manquements sur l’ancienne équipe au pouvoir et explique qu’il a hérité d’une situation catastrophique. Tout le monde commence à crier en même temps et je me dis que ça va mal finir. Je regarde Dimítrios qui n’a pas l’air plus inquiet que ça. Il m’explique que ce genre de débat est tout à fait normal et, en tout cas, pas pire que la plupart des séances du conseil communal.

A ce moment-là, la porte s’ouvre et je vois Giórgos tenter d’entrer avec 2 de ses acolytes. Il réussit à se frayer un passage dans la foule jusqu’à l’avant de la salle. Il se saisit du micro et se lance dans une diatribe en faveur des projets du milliardaire.

— Ce projet est une chance pour l’île. Non seulement les bâtiments et la passerelle seront restaurés sans que nous n’ayons à dépenser un centime d’euro, mais ça va donner du travail à tout le monde. Le maire parle beaucoup, mais il ne fait pas grand-chose pour nous défendre. Avec ces conneries de Natura 2000 et de développement responsable, on freine l’économie et on n’attire que des jeunes ou des campeurs qui ne dépensent pas un sou dans les hôtels, les restaurants ou les boutiques ! Il vaut mieux des riches qui paient que des pauvres qui viennent sac au dos et qui font durer toute la journée un misérable frappé.

On entend des murmures d’agrément. Visiblement, il a touché un point sensible. Il a clairement été bien briefé par quelqu’un, car ce genre de discours percutant n’est pas du tout son genre.

Poussé par le maire, le président de l’association des habitants essaie de reprendre le contrôle de la séance. Un des conseillers municipaux lui glisse quelques mots à l’oreille. Il hoche la tête et reprend le micro.

— Giórgos, je suis désolé, mais cette séance est réservée aux membres de l’association et aux invités dûment inscrits. Et sauf erreur…

Il se tourne vers une femme assise au premier rang qui consulte frénétiquement un registre et qui finit par secouer la tête.

— Sauf erreur, tu n’as pas payé ta cotisation depuis plusieurs années et tu ne figures pas sur la liste des invités. Alors, je vais te demander de quitter la salle.

Giórgos se met à vociférer en criant au scandale et à la censure. Il sort quelques billets de sa poche et propose de payer immédiatement votre putain de cotisation de merde, mais le président répond que c’est trop tard, qu’il fallait le faire avant le début de la séance. Les opposants au milliardaire lui intiment de sortir et se mettent à le pousser vers la porte. Il résiste un peu pour la forme, puis il finit par s’en aller en protestant.

Après ça, même si tout le monde se met à parler à son voisin en commentant ce qui vient de se passer, il ne reste plus grand-chose à dire. Il fait une chaleur de bête dans la salle et les gens n’ont qu’une envie, c’est de sortir prendre l’air. Le président met fin à la séance et la salle se vide rapidement.

A l’extérieur, malgré la fraîcheur de la nuit, l’ambiance est animée. Des groupes se sont formés, entre partisans et opposants au milliardaire. On s’observe, on s’évalue, on se compte pour évaluer le rapport de forces. Mais rien d’agressif. Tout ça reste très civilisé, comme des acteurs qui abandonnent leur rôle en quittant la scène.

Je jette un coup d’œil aux alentours pour vérifier si Giórgos se trouve dans les parages. Je ne crois pas qu’il m’ait vu dans la salle, mais il a peut-être repéré ma voiture en arrivant et je ne tiens pas à ce qu’il m’attende.

Il n’y a pas de trace de lui dans le parking, mais un rugissement de moteur me fait tourner la tête. J’aperçois l’arrière de son camion rouge qui s’engage dans le premier virage de la montée. Tant mieux, je suis soulagé.

Après quelques minutes, je prends congé de Dimítrios et je monte dans mon Duster. Il est encore relativement tôt et je n’ai pas envie de rentrer.

Je vais aller retrouver Katerína à sa fête à Livádi.