Il est passé 15 heures quand je me réveille, un peu déboussolé, et je mets plusieurs secondes à retrouver mes repères. Fermer les yeux juste un moment, mon œil.

Il faut dire que j’ai mal dormi la nuit dernière. J’ai dû me lever très tôt pour avoir le temps de boucler l’appart’, de marcher jusqu’à la voiture avec ma valise, puis d’arriver au Pirée à temps pour le ferry de 7h15.

À cette heure-là, le trajet prend entre 30 et 40 minutes, mais il faut tout de même être au port au moins une demi-heure à l’avance. Et comme je suis d’un naturel anxieux sur ces questions-là, j’ai ajouté une bonne marge de sécurité, au cas où il y aurait un problème sur la route. Bref, il était à peine 4 heures 30 quand mon réveil a sonné ce matin.

J’espère ne pas avoir réveillé tout l’immeuble en sortant, mais l’ascenseur est assez vétuste et bruyant, alors j’ai bien peur que Madame Andreádi, ma vieille voisine du dessous, ne m’en veuille d’avoir une fois de plus ruiné son sommeil.

Ça fait 3 ans que j’habite dans ce petit immeuble dans une rue en pente en dessous du Mont Lycabette, à 2 pas de la place Dexamení.

Quand j’ai débarqué au Pirée après avoir dû quitter l’île précipitamment, je n’avais que quelques affaires dans le coffre de la voiture. Ce que j’avais pu jeter à toute vitesse dans mon sac de voyage, au moment où j’ai réalisé que je ne pourrais pas protéger la maison de l’incendie et qu’il me fallait fuir pendant qu’il en était encore temps.

Je n’avais aucun projet, si ce n’est de m’enfuir et de sauver ma peau. Le plus simple, ça aurait sans doute été de rentrer en France. Mais j’étais encore sous le choc. J’avais besoin de faire le point. De réfléchir à ce que je voulais faire du reste de ma vie. Et puis, j’étais à bout de forces, incapable d’envisager le long retour en voiture.

Alors j’ai décidé de passer quelques jours à Athènes pour recharger un peu mes batteries et tenter d’y voir plus clair.

Et après une semaine dans un hôtel de Pláka, je n’étais toujours pas très sûr de ce que je comptais faire, mais je savais que je ne voulais pas revenir à Lyon. En tout cas pas tout de suite. Et j’avais aussi envie de vivre un moment à Athènes.

J’ai passé une semaine à visiter les différents quartiers du centre, à en évaluer les avantages et inconvénients, à éplucher les petites annonces immobilières. Et j’ai finalement opté pour ce coin de Kolonáki. Ce n’est pas la partie la plus chic du quartier, avec ses boutiques de luxe, mais ça reste encore plutôt bourgeois, avec un côté un peu plus intello-culturel. J’aurais peut-être préféré Pangráti, qui me semblait bouger un peu plus et où il y a même une librairie française, mais je n’y ai pas trouvé d’appartement qui me convienne.

Il y a pas mal d’expats français dans le coin. Au début, ça me rassurait. Mais 3 ans plus tard, ça m’agace un peu cette mentalité de colons, toujours prompts à critiquer le pays d’accueil. A se plaindre de la difficulté à trouver des croissants et une bonne baguette. A se recevoir les uns chez les autres. A essayer de recréer un petit coin de France, avec un saucisson et du camembert pour l’apéro.

De mon côté, même si je ne suis clairement pas un Grec, je commence à me sentir plus à l’aise. Avec la langue et avec les habitudes. Les commerçants du quartier me connaissent bien maintenant, de même que les serveurs des tavernes et cafés alentour. J’ai été très fier quand j’ai enfin obtenu mon macaron de résident, qui me donne le droit de stationner le Duster dans la rue.

J’ai essayé de travailler, mais je n’ai pas eu beaucoup de succès avec les cabinets d’architectes à qui je me suis adressé. À peine 4 petits mandats en 3 ans. Il faut bien avouer que l’architecture est un métier où les relations sont primordiales, sans compter qu’il faut vraiment bien connaître la réglementation et les corps de métier. À Lyon, j’avais un beau carnet d’adresses, mais ce n’est évidemment pas le cas ici.

Heureusement que la vie est moins chère à Athènes que sur les îles, car il ne me reste plus grand-chose de la vente de mes parts du cabinet à Jérôme et mes maigres économies sont tombées à un niveau alarmant.

Thomas est venu me voir en mai dernier. Il lui manque encore 1 an pour finir sa formation de designer de jeux vidéo. Il est plus enthousiaste que jamais. Avec l’un de ses potes de l’école, il s’est lancé dans un projet de jeu d’aventures dans le Japon féodal. Il a profité de son stage dans le pays pour visiter des coins reculés et des parcs nationaux et s’en servir comme décor pour son jeu. Je suis un peu dépassé par tout ça, mais je suis content qu’il n’ait pas abandonné sa passion. Ce n’était pas évident après la mort de Laetitia, qui lui a flanqué un gros coup au moral.

Il n’est resté que 4 jours, mais c’était tout de même sympa de passer un moment avec mon fils. Les visios sur WhatsApp ne remplacent pas le contact réel.

Même s’il est sensible au charme du pays et qu’il a bien aimé la série Salade Grecque, il ne comprend pas vraiment pourquoi je ne rentre pas en France. Je lui ai raconté quelques-unes de mes aventures sur l’île, sans aller jusqu’à lui parler de ma relation avec Eléni. Même s’il n’arrête pas de me dire que je devrais essayer de me recaser, je ne suis pas certain qu’il le pense vraiment. Je ne crois pas qu’il serait très heureux de voir une autre femme prendre la place de sa mère.

Mis à part les rares moments où j’ai eu du travail, ma vie quotidienne a été plutôt calme, rythmée par des habitudes vite prises. Un petit déjeuner qui s’étire dans un café du coin, à me tenir au courant des dernières nouvelles. Quelques courses au supermarché à quelques blocs de chez moi ou les vendredis au marché de la rue Xenakratous. Un déjeuner léger, le plus souvent à la maison. Une sieste, bien sûr. Puis une promenade dans le coin, en général vers la place Dexamení, suivie d’un dîner dans une taverne ou dans un bistrot, à suivre un match à la télévision avec les autres clients. Sigá sigá. Tranquille.

J’ai aussi eu quelques aventures. Rien de très sérieux. Aurélie, une Française rencontrée quelques mois après mon arrivée, au cours du vernissage d’une exposition soutenue par le consulat et dont elle s’occupait de la communication. Sofia, une divorcée grecque dont j’ai fait la connaissance au café où j’avais mes habitudes. C’est le serveur qui nous a présentés et je suppose qu’elle cherchait un peu d’exotisme et le frisson de l’amant français. Nous sommes parés de tous les talents du séducteur. Supposés plus romantiques et sophistiqués que les Italiens et les Grecs. Ça aide certainement au début, mais ensuite, il faut évidemment assurer…

Et Lily, mon autre voisine du dessous qui est toujours en voyage pour son travail et qui apprécie que je lui prépare des petits plats et que j’aie un bar bien rempli lorsque l’envie lui prend de monter un étage.

Ces relations épisodiques m’ont distrait sans vraiment m’impliquer. Du sexe hygiénique et revigorant, mêlé à un besoin de chaleur humaine et de contact. Quelques dîners, des sorties et même une soirée au cinéma en plein air de Dexamení. Des moments agréables et sans engagement, qui se sont généralement bien terminés, même si je dois avouer que j’ai changé de café pour mon rituel matinal pour ne pas revoir tous les jours Sofia après notre séparation.

Ce séjour à Athènes devait servir à me ménager une transition entre les Cyclades et la France. Et aussi poursuivre mon expérience grecque, dans un cadre de vie plus facile et plus varié. Mais en réalité, il m’a permis de réaliser que l’île me manquait.

Car si Athènes est vibrante et animée, à mi-chemin entre l’Europe policée et la magie de l’Orient, ce n’est pas cette Grèce qui m’attire. C’est une ville trop grande, trop bruyante, trop polluée, trop fatigante, trop compliquée.

Les 9 mois que j’ai passés sur l’île, loin de l’agitation de l’été, m’ont donné le virus de cette vie calme, faite de plaisirs simples et plus contemplative.

Chaque jour pendant ces 3 ans, j’ai vérifié le temps qu’il y faisait. Regardé la webcam du port pour voir s’il y avait du monde, s’il y avait du vent, si je reconnaissais quelqu’un. Plusieurs fois par jour, j’ai consulté sur Instagram les comptes des habitants et des commerces, à l’affut des dernières nouvelles. Et aussi, je me suis remis à suivre la vie d’Eléni.

Mais en fait, surtout celle de Katerína.