Pendant tout le trajet de retour, je gamberge comme un tennisman français à Roland-Garros. Je me refais le match dans la tête et je me mets à baliser.

L’adrénaline s’est dissipée et je me dis que je suis complètement débile d’être parti comme ça, alors que je n’ai rien à me reprocher. Après tout, c’est moi la victime. Il s’en est même fallu de très peu que ce soit moi qui finisse au fond du ravin.

Les questions se bousculent et le doute commence à s’installer. Peut-être que j’aurais mieux fait d’appeler la police. De leur expliquer la situation. De leur montrer les traces sur mon pare-chocs. De leur raconter son harcèlement depuis que je suis arrivé. Et le couteau dont il m’a menacé à l’Ísalos.

Tandis que là… Il suffit que quelqu’un m’ait vu, qu’il reste une trace de ma voiture sur la route ou une marque de peinture sur le camion qui attire l’attention d’un flic un peu zélé et je suis foutu.

En plus du délit de fuite, on risque de me coller sa mort sur le dos.

Mais en même temps, je préfère ne pas attirer l’attention de la police locale. Ils devaient tous être plus ou moins potes avec lui. Après tout, il était pompier volontaire et devait donc souvent collaborer avec eux sur des interventions. Sans compter que ça fait 20 ans qu’il habitait sur l’île. Ça crée forcément des liens. Entre le local de l’étape que tout le monde connaît et l’étranger qui vient semer la discorde, il n’y a pas photo.

Alors, je finis par me convaincre que j’ai bien fait. Que la thèse de l’accident est la plus simple et sans doute la plus facile pour tout le monde. Que la police ne va pas faire du zèle. De toutes façons, c’est trop tard maintenant pour revenir en arrière. Que j’aie bien fait ou non de partir, il va falloir l’assumer et vivre avec ça.

Quand j’arrive à la maison, Katerína n’est pas là et n’est sans doute pas près de rentrer. Je n’ai encore jamais vu une fête grecque qui se termine plus tôt que prévu, alors elle ne va certainement pas arriver avant plusieurs heures.

J’attrape la bouteille de vodka dans le congélateur et me sers un verre bien tassé, avec juste un peu de tonic pour faire passer.

Mon cerveau est encore en train de turbiner à toute berzingue et je vais avoir besoin d’une bonne dose d’anesthésique si je veux espérer fermer l’œil.

Quand Katerína rentre, je me suis finalement endormi. Il doit être 2 heures du matin. Elle fait si peu de bruit que je sais qu’elle n’a pas trop bu, ce qui est plutôt rassurant. Un accident de la route par jour, c’est bien assez.

Je fais semblant de dormir. Je ne suis pas encore prêt à affronter une discussion sur ce qui s’est passé hier soir. Je l’entends qui se déshabille rapidement et elle se glisse dans le lit en faisant le moins de bruit possible. Elle se dresse sur un coude pour déposer un baiser sur ma joue en murmurant S’agapó à mon oreille.

Je ne sais pas de quoi elles ont parlé avec ses copines, ni ce qui motive cette déclaration d’amour, mais c’est inattendu. C’est la première fois.

Et je me sens encore plus mal de lui mentir.

Je me retourne vers elle et joue à celui qui se réveille en plein sommeil. Je tends la main vers elle.

— Ah, c’est toi… C’était bien ta fête ? Tu as été sage comme Sainte Catherine ?

Elle laisse échapper un petit rire.

— Je ne suis pas sûre que tu apprécierais que je joue les vierges effarouchées.

Je la prends dans mes bras.

— Oh, mais tu es gelée ! Ne me dis pas que vous êtes restées tout ce temps sur la terrasse de l’église.

— Mais non… Après la fête, nous sommes allées boire un verre au Gran’s. Il y avait Chrístos et Níkos qui ont commencé à jouer de la musique et tout le monde s’est mis à danser un ikariótikos improvisé. J’ai même eu l’honneur de mener la danse. Et toi ? Comment ça s’est passé ?

Ce serait le moment de lui dire la vérité.

Mais quelle vérité ? Que Giórgos a essayé de me tuer ? Que je m’en suis sorti de justesse par un coup de chance et que c’est lui qui a fini dans le ravin à ma place ? Ou que je me suis enfui en le laissant pendu comme un chien à son pare-brise, sans même avertir qui que ce soit ?

Je réalise que je ne pourrai jamais lui raconter la vérité. Elle ne me le pardonnerait pas.

— La séance était assez animée. Ça gueulait dans tous les sens, mais Dimítrios m’a dit que c’était normal.

Elle sourit.

— À la fin, Giórgos est arrivé et s’est lancé dans un discours pour défendre le projet immobilier de Méga Livádi, mais il s’est fait éjecter parce qu’il n’avait pas payé sa cotisation à l’association. Il est reparti furieux. J’ai l’impression qu’il avait un coup dans le nez.

À la mention de Giórgos, elle s’est redressée d’un coup.

— Et il t’a vu ?

Je la sens inquiète.

— Non, rassure-toi. J’étais dans un coin de la salle et il y avait énormément de monde. De toutes façons, il était trop occupé à défendre le milliardaire qui veut bétonner l’île.

Elle fait une moue dégoûtée.

— Ah, je le déteste, celui-là. Il croit qu’il peut tout acheter…

Je dépose un baiser sur ses lèvres.

— Shh… Calme-toi. Ne gâche pas ta journée…

— Tu as raison… C’était parfait. Mais tu sais que tu m’as manqué ?

Elle se blottit contre moi et plonge sa main sous les draps.

Je n’ai pas trop le cœur à ça, mais je ne veux pas qu’elle se doute que quelque chose ne va pas. Alors, je prends les choses en main.

— Oh, non ! Aujourd’hui, c’est ta fête à toi. Tu ne dois même pas lever le petit doigt. Laisse-moi m’occuper de toi comme tu le mérites. Après tout, je dois me faire pardonner de t’avoir abandonnée hier soir.

Elle pousse un soupir de contentement et se laisse aller en arrière en écartant les jambes pour me faciliter l’accès. D’habitude, elle préfère être en contrôle et être au-dessus. Mais là, elle lâche un peu prise.

 


 

Katerína apprend la nouvelle vers 9 heures. A ce moment-là, les messages se sont succédés sur son téléphone et même son lourd sommeil post-orgasme n’a pas résisté aux notifications en rafale qui ont retenti.

Elle me secoue sans ménagement.

— Olivier, réveille-toi ! Giórgos est mort. Il a eu un accident.

Je me tourne vers elle en jouant la surprise du mieux que je peux.

— Quoi ? Mais comment ça ? Ce n’est pas possible. Je l’ai vu hier soir.

— Il a eu un accident de camion en rentrant de Méga Livádi. Il a raté un virage dans la descente avant Malliádiko. On l’a retrouvé ce matin.

Elle parle à toute vitesse et je n’aurais rien compris si je ne savais pas déjà de quoi elle parle. J’essaie de la calmer.

— Mais tu es sûre ? Il n’est peut-être que blessé. Tu sais que les gens exagèrent toujours. Chacun amplifie l’histoire pour la raconter au suivant et, à la fin, de la simple tôle froissée se transforme en hécatombe.

— Non, c’est sûr. Eléni vient de me le confirmer. Il faut que j’y aille.

Elle se lève d’un coup, avant d’attraper un jean et un sweat-shirt. Elle est dans tous ses états. Elle tremble littéralement.

— Attends ! Tu n’es pas en état de conduire. Je vais t’accompagner.

Elle est tellement à cran qu’elle ne proteste pas, pendant que je m’habille en vitesse.

Nous embarquons tous les deux dans le Duster. En me dépêchant de faire demi-tour, je recule un peu trop vite et j’emboutis mon arrière contre un muret.

— Ah merde ! Il ne manquait plus que ça.

Je sors précipitamment pour examiner les dégâts, avant de revenir derrière le volant et de redémarrer en trombe.

Ma maladresse n’en est pas une. J’ai eu le temps de réfléchir cette nuit. Ce petit accrochage devant témoin me couvre contre toute inspection éventuelle de traces sur mon pare-chocs.