Cette Épiphanie, c’est un peu mon Groundhog Day.

Comme l’année dernière et toutes celles d’avant, c’est le même rituel qui recommence. La procession qui part de la minuscule église de Livádi pour arriver jusqu’au port. Avec, comme d’habitude, tout ceux qui comptent dans l’île qui défilent devant les autres qui les regardent. Et puis le cérémonial de la croix de bois lancée dans le port par le pope et les 2 ou 3 jeunes qui bravent l’eau froide en plongeant pour aller la récupérer.

Ils ont de la chance cette année. Avec le réchauffement climatique, même au cœur de l’hiver, la mer ne descend plus en-dessous de 19 degrés. Et cette fois, même si le temps est couvert, au moins il n’y a pas de vent et il doit faire dans les 12 degrés.

Eléni est là, bien sûr, entourée de la famille. Elle a quitté sa tenue de deuil. Elle reste dans des teintes sobres de circonstance, mais elle fait manifestement son retour officiel dans le monde des vivants.

Je suis là, moi aussi, avec Katerína, qui me tient le bras comme si elle craignait que je ne m’échappe. Nous sommes rentrés avant-hier de notre escapade napolitaine et nous n’avons pas encore eu l’occasion de présenter nos vœux de bonne année à sa mère et au reste de la famille. Alors, nous passons un moment à nous souhaiter plein de bonnes choses, à grands coups d’embrassades et de petites attentions.

Katerína reçoit de sa mère une grenade, qu’elle s’empresse de lancer par terre de toutes ses forces. Les graines rouges s’éparpillent partout sur le quai et tout le monde s’exclame Kaló podarikó avant d’applaudir. Katerína semble ravie et a les yeux qui brillent de plaisir.

Je profite que Dimítrios passe à côté de moi pour lui demander de m’expliquer.

— C’est la coutume à Nouvel An. Ça se fait normalement le 1er janvier devant la porte de la maison. Et les graines qui se répandent symbolisent l’abondance, la chance et la fertilité pour l’année à venir.

À voir comment la grenade a explosé sur le béton du quai, elle n’a pas de souci à se faire pour les 10 prochaines années. J’espère que je suis compris dans le lot.

J’aurais aimé avoir un moment seul avec Eléni, mais Katerína ne me lâche pas d’une semelle. Après de longues minutes qui durent une éternité, Katerína est happée par une amie et je me retrouve enfin face à Eléni.

Pendant que nous échangeons des vœux de circonstance, je me demande si elle va faire le premier pas ou dire quelque chose de spécial. Un message. Un signe. N’importe quoi.

Mais nos propos restent désespérément convenus et je me dis que j’ai dû mal interpréter la situation. Puis soudain, d’un geste qui pourrait sembler désinvolte, elle dénoue son foulard et écarte un peu le col de sa veste, laissant voir sa peau nue.

Et là, autour de son cou, je vois le pendentif en forme de cigale que je lui ai offert à la fin de notre relation, en souvenir du nom de la maison où nous avons fait l’amour pour la première fois.

Au moment où Katerína s’approche à nouveau, elle remet son foulard en place. Elle pose la main sur mon bras, me lâche un À bientôt lourd de sens et s’écarte de moi.

Le tout n’a duré que quelques secondes.

Je suis électrisé pendant tout le chemin du retour, cherchant à décrypter chaque indice, chaque mot, chaque geste, chaque mimique pour tenter de deviner ce qu’elle a en tête.

Pendant les jours qui suivent, je suis tendu et agité, dans l’attente d’un signe d’elle. Mais rien ne vient.

Au contraire de moi, Katerína est particulièrement calme et sereine. Elle semble adoucie depuis quelques jours.

Mes cauchemars se poursuivent. L’un d’eux me tourmente pendant plusieurs jours.

Le camion me pousse et je ne peux lui échapper. Mais au lieu de tomber dans le ravin, ma voiture bascule dans le port et s’enfonce rapidement. Je n’arrive pas à ouvrir la portière, ni la vitre. La commande électrique ne répond pas.

A travers le pare-brise, je vois le cadavre de Giórgos qui flotte au-dessus du capot. Son visage est tuméfié et ensanglanté. Il ricane et me nargue à travers ses lèvres coupées.

L’eau froide commence à pénétrer dans l’habitacle par les entrées d’air. Il faut que je me dépêche de sortir de là avant de me noyer.

Puis Eléni apparaît à son tour. Elle est nue. Son torse en tout cas, car le bas de son corps est celui d’une sirène. Elle me sourit et me fait signe. Elle me désigne le siège arrière.

Je comprends qu’il faut que je passe derrière pour ouvrir la fenêtre avec la manivelle. Mais chaque geste me demande une énergie énorme et je ne bouge qu’au ralenti. Au prix d’efforts épuisants, je parviens à me faufiler entre les 2 sièges avant et à descendre la fenêtre.

L’eau s’engouffre à toute vitesse et remplit rapidement la voiture. Il y a trop de pression pour que je puisse sortir. Il faut que j’attende que l’eau ait rempli la voiture. Je me retrouve avec la tête collée au toit, où se trouve le peu d’air qui reste.

Ça y est. C’est la fin. J’aspire une dernière goulée, avant d’attraper les montants de la portière pour m’extirper. Mais au moment où je vais enfin réussir à me libérer, quelque chose me retient. Je tourne la tête. C’est Katerína qui s’agrippe à mes jambes. Je me débats de toutes mes forces, mais elle tient bon.

Je commence à manquer d’air. Avant d’être obligé de boire la tasse, je n’ai pas d’autre solution que de lui décocher un coup de pied en plein visage pour la faire lâcher prise.

Je réussis enfin à sortir de la voiture. La surface est plus loin que je ne pensais. Je nage de toutes mes forces vers la lumière. Je suis à bout de souffle quand enfin je me réveille en hurlant.

S’il y avait un psy sur l’île, je pourrais lui demander ce qu’il en pense. Mais il n’y a pas besoin d’un QI de 200 pour comprendre ce qui me préoccupe. Et j’ai beau être conscient que tout ça n’est pas réel, je ne peux m’empêcher d’en vouloir à Katerína. Comme si elle voulait vraiment me garder au fond avec elle.

Alors, on se prend sans cesse de bec pour des bêtises insignifiantes. Je cherche la petite bête.

Pourtant, elle est pleine de sollicitude à mon égard. Quand je me réveille au milieu de la nuit, en sueur et le cœur battant, elle tente de me réconforter, comme si j’étais un enfant qui a fait un mauvais rêve. Mais je ne peux évidemment pas les lui raconter. Alors, je me contente de dire que ce n’est rien. Que j’ai trop mangé la veille.

Les jours passent et rien ne vient. Aucun message d’Eléni. Je commence à me dire que je me suis fait des idées. Ou alors qu’elle a simplement changé d’avis.

Pour sortir de cette spirale, je décide d’aller quelques jours à Athènes pour faire le tour des entreprises qui distribuent les bonbonnes pour mes fontaines à eau. La solution qu’on a trouvé au début avec les fournisseurs de Katerína n’est que temporaire. J’aimerais trouver un moyen plus efficace. Ce voyage me permettra aussi de faire quelque courses pour moi.

Katerína est mal fichue depuis quelques jours et préfère rester sur l’île. Alors, lorsque j’embarque sur le ferry, j’ai le sourire aux lèvres, comme si j’étais un trouffion en permission.

C’est un peu ça finalement. Je n’ai pas été seul plus de quelques heures depuis mon arrivée sur l’île il y a bientôt 1 an et demi.

Je passe 2 jours à sillonner les différents quartiers de la ville pour discuter avec différents fournisseurs potentiels que j’ai identifiés. Les commerciaux sont plutôt accueillants et se démènent pour trouver une solution technique acceptable. Plus je creuse le sujet et plus je suis convaincu que ça ne sert à rien de transporter des bonbonnes entre l’île et le continent pour les remplir et les renvoyer ensuite.

Il me reste encore 2 entreprises à voir mais, à ce stade, j’arrive à la conclusion qu’il vaudrait vraiment mieux installer une station de filtration et de remplissage directement sur place. Ça éviterait tous ces transports inutiles. Mais pour ça, il faudrait qu’il y ait un volume suffisant pour justifier l’investissement que ça implique. Il va me falloir trouver des gens intéressés sur l’île.

J’ai choisi un hôtel à 2 rues de mon ancien appartement de Kolonáki. J’avais envie de me baigner à nouveau dans l’ambiance du quartier et d’être un peu éloigné des pièges à touristes de Pláka ou de Psirí.

En arpentant les rues alentour, j’ai un gros coup de nostalgie pour cette période étrange. Ces 3 ans après mon départ précipité et avant mon retour plein d’espoir sur l’île.

Je me dis que je devrais venir plus souvent sur le continent pour échapper un peu à cette espèce d’huis clos qu’est l’île. Retrouver l’anonymat de la foule, l’animation de ces quartiers plein de vie. Aller au cinéma. Voir une expo. Dîner dans un bon restaurant. Acheter quelques fringues. Faire entretenir la voiture. Des choses simples mais qui me manquent.

En repassant devant le café où j’avais mes habitudes et dont le serveur m’avait présenté Sofia avec qui j’avais eu une courte liaison, je me demande si ce serait possible de renouer avec l’une ou l’autre de mes conquêtes de l’époque.

Rien de sérieux. Juste pour avoir de la compagnie et quelqu’un à qui parler lors de mes futures escapades à Athènes.