Il n’y a pas grand monde dans le ferry à cette époque de l’année. Surtout des chauffeurs routiers qui livrent des marchandises.

Pendant le trajet, j’envoie un message à Eléni pour lui dire que mon dîner a été annulé et que j’ai finalement décidé de rentrer directement sur l’île.

J’ajoute que la nuit passée a été magique et je la remercie d’avoir permis que notre histoire se termine de la meilleure manière qui soit.

Une manière, j’espère douce et diplomatique, de lui faire comprendre que ce qui s’est passé hier soir ne se reproduira plus.

Je vois qu’elle a lu mon message, mais elle ne répond pas. Je m’y attendais un peu. Elle va me laisser marner. Me faire payer ce rejet.

J’espère que mes paroles positives vont faire passer la pilule. Mais je crains qu’elle ne soit pas du même avis que moi et j’ai peur de sa réaction de femme bafouée. Elle n’a pas l’habitude qu’on lui résiste et j’espère qu’elle aura la sagesse d’en rester là. Il ne faudrait pas que, vexée que je lui refuse son jouet, elle décide de le casser.

En clair, de tout raconter à Katerína et de foutre mon couple en l’air pour se venger. Ce n’est pas trop son genre d’être aussi impulsive et de perdre son self-control, mais on ne sait jamais.

Mis à part cette inquiétude sourde, je suis content d’avoir pris cette décision.

C’est vrai que, pour bien faire, j’aurais dû la renvoyer gentiment hier soir, mais elle m’a prise au dépourvu en s’offrant comme ça à moi.

Je ne suis pas trop fier d’avoir été faible, mais ce n’est tout de même pas moi qui ai pris l’initiative. Je me suis juste laissé faire.

Mais pas sûr que cet argument ait beaucoup de poids, si Eléni raconte tout à sa sœur.

Si j’avais plus de courage, je prendrais le taureau par les cornes et j’avouerais à Katerína ce qui s’est passé. Ça couperait l’herbe sous les pieds d’Eléni et désamorcerait la bombe en puissance. Mais, outre le fait que Katerína n’est sans doute pas une grande partisane du pardon de la faute avouée, cela risquerait de dégénérer en conflit nucléaire familial. Car je suis certain que Katerína irait ensuite confronter sa sœur et déclencherait une guerre sans fin.

Alors, pour mon confort personnel et la paix de la famille, je me dis qu’il vaut mieux ne rien dire et parier sur le silence d’Eléni.

J’avertis Katerína que je rentre plus tôt. Elle me répond par une gerbe d’émojis à base de cœurs et de baisers.

Lorsque j’arrive à la maison, il est passé minuit. Katerína est couchée, mais ne dort pas. Elle m’attend.

Elle est nue sous la couette et me laisse à peine le temps de me déshabiller avant de me prodiguer une pipe d’anthologie. En tout cas, elle a l’air contente de me retrouver. Elle s’est douchée et parfumée. Un peu plus tard, alors que je suis au bord de l’explosion, elle s’écarte doucement et me présente son cul en cambrant les reins. Et je réalise très vite qu’elle s’est vraiment préparée à fond pour m’accueillir.

 


 

Je ne sais pas si c’est grâce à cette escapade athénienne ou à ma décision de ne pas courir 2 lièvres à la fois, mais en tout cas, ma relation avec Katerína est au beau fixe.

À part quelques promenades aux alentours, nous restons la plupart du temps à la maison, en menant une vie très domestique. Nous profitons de la douceur de l’hiver dans les Cyclades.

Je coupe du bois. À tour de rôle, nous préparons des plats mijotés qui mettent des heures à cuire et qui emplissent la maison d’odeurs délicieuses. Nous avons même aidé un voisin à cueillir des olives tardives que nous avons apportées ensuite au moulin à huile près de Galaní.

En observant le processus et en sentant l’odeur âcre et végétale qui embaume l’atelier, je me prends à imaginer d’acheter un lopin de terre et d’y planter des oliviers. Produire ma propre huile, ce serait tout de même la classe. Katerína se moque gentiment de moi, en disant que je serais sans doute mort avant de voir la première récolte.

Eléni n’a toujours rien répondu au message que je lui ai envoyé depuis le ferry. J’espère que c’est bon signe. Qu’elle accepte ma décision de ne pas donner suite. C’est ça ou alors elle est furieuse contre moi… Va savoir.

 


 

C’est dimanche et nous sommes invités à déjeuner chez Margaríta, une amie de Katerína qui tient également la pharmacie.

Katerína me demande de m’arrêter d’abord chez elle, car elle doit passer prendre une robe que Margaríta veut lui emprunter. Je ne crois pas que ce genre de choses soit jamais venu à l’esprit d’un homme, mais je m’y plie de bonne grâce.

Katerína passe de temps à autre chez elle pour vérifier que tout est en ordre ou pour y prendre quelque chose qui lui manque chez nous. Mais moi, ça fait des mois que je n’y suis pas retourné.

Quand elle sort de sa chambre à coucher avec un grand sac dans lequel elle a fourré la robe, elle bouscule sans le vouloir un vase qui se trouve sur le bar de la cuisine.

Le sol en carrelage ne pardonne pas et il y a des éclats de verre partout. Pendant que Katerína entreprend de ramasser les plus gros morceaux, je me mets à la recherche d’un balai et d’une pelle. J’ai à peine le dos tourné que Katerína lance un Gamó ! bien énervé. Je me retourne et la vois lécher le sang qui perle au bout de son doigt.

Je file dans la salle de bains pour chercher de quoi la soigner. Il n’y a pas grand-chose dans son armoire à pharmacie. Je trouve tout de même des disques de coton démaquillant et un spray désinfectant qui doit dater de plusieurs années. Pour les pansements, il faudra attendre. En refermant la porte de l’armoire, je suis intrigué par une boite de médicaments bleue.

Alors que je tends la main pour l’examiner de plus près, Katerína m’appelle en demandant ce que je fabrique. J’ai juste le temps de prendre une photo avant de revenir dans le salon.

Je la soigne du mieux que je peux. Ce n’est pas bien grave, mais je mets un point d’honneur à jouer le Bon Samaritain. Sans oublier le baiser magique sur la coupure, qui, comme chacun sait, guérit les bobos mieux que toutes les pommades du monde.

Je surjoue l’infirmier attentionné et ça amuse Katerína. Je lui propose de la porter jusqu’à la voiture si elle se sent trop faible pour marcher. Même si elle décline l’offre en riant, je vois bien qu’elle est ravie de me voir si attentionné à son égard.

Margaríta a invité plusieurs amis avec nous. Je connais déjà certaines des femmes qui étaient présentes lors de la fameuse soirée chez Katerína il y a 4 ans, mais je rencontre la plupart des hommes pour la première fois. L’ambiance est plutôt détendue et chaleureuse, même si je comprends que Katerína a déjà eu des histoires avec la plupart d’entre eux.

Comme d’habitude, le repas dure des plombes et n’est servi qu’après un apéro à rallonge, accompagné de mezzés. Évidemment, la discussion se tient à toute vitesse en grec et j’ai de la peine à suivre, d’autant qu’il y a plein de références à des gens qui ne sont pas là et à des événements qui remontent à leur adolescence. Alors je déconnecte un peu. Je suis distrait et tout de même un peu intrigué par cette boite de médicaments.

À un moment, je prétexte un besoin pressant pour me réfugier dans les toilettes pour faire des recherches sur mon téléphone. Je zoome sur la photo que j’ai prise. Lithiofor. Et une étiquette collée, qui porte le nom de Katerína et le dosage prescrit. 2 fois par jour, avec les repas.

Il s’agit d’un traitement contre le trouble bipolaire. Je m’assieds sur la lunette pour digérer l’info. En lisant ça, je réalise que son comportement aurait dû m’alerter. Ses phases d’exaltation parfois épuisantes, pendant lesquelles elle déborde d’énergie, suivies de moments de découragement et de démotivation. Ses sautes d’humeur. L’intensité de ses émotions. Ce côté grenade dégoupillée.

Et il me semble que ça s’est aggravé depuis cet automne. À la fin de la saison d’été. Ce que j’ai pris pour une fatigue et une déprime normales, en raison de la vie un peu monotone que nous menons depuis que l’île est entrée en hibernation, c’est sans doute les symptômes de sa maladie.

De retour parmi les autres, je continue à y penser.

Et je réalise que, si la boite était chez elle, c’est qu’elle ne suit pas son traitement.

Car si elle avalait un comprimé 2 fois par jour, je m’en serais rendu compte. Et si elle en avait une boite à la maison, je serais tombé dessus à un moment ou à un autre. Je ne fouille pas dans ses affaires, mais après des mois de vie commune, elle n’a plus guère de secrets pour moi.

Sauf ça, bien sûr.