L’après-midi passe lentement. Je suis ailleurs, perdu dans mes pensées, et Katerína me le reproche sur le chemin du retour.

— Vraiment, tu pourrais faire un effort pour t’intéresser à mes amis. Tout le monde a vu que tu faisais la tête.

— Mais non, ce n’est pas ça. Ils sont tous très sympas. C’est juste que je suis un peu fatigué et tu sais que j’ai de la peine à suivre de longues conversations en grec. Et puis je crois que je couve quelque chose.

Je ne peux pas lui dire ce que j’ai découvert. Si elle voulait que je le sache, il y a longtemps qu’elle aurait trouvé une occasion de me le dire. Et je suis sûr d’une chose : elle prendrait très mal mon intrusion dans son intimité.

La soirée est tranquille. Avec tout ce que nous avons mangé chez Margaríta, aucun de nous n’a vraiment faim, alors nous nous contentons de grignoter quelques restes.

Je profite que Katerína est occupée à se laver les cheveux pour poursuivre mes recherches. Comme tout le monde, j’ai entendu parler de la bipolarité, mais sans plus. Juste des clichés et des idées toutes faites. Alors, je me renseigne un peu plus sur le sujet et sur la manière dont on la traite.

Apparemment, on a fait des progrès depuis la lobotomie et les électrochocs. De nos jours, c’est le lithium qui est le traitement de référence. Normalement, il devrait s’accompagner d’une psychothérapie, mais il n’y a aucun psy sur l’île, alors c’est un peu compliqué.

En zoomant sur la photo de la boite de Lithiofor, je parviens à lire le nom du médecin qui lui l’a prescrit. Un tour sur Google m’apprend que c’est un psychiatre d’Athènes.

En lisant les indications, je comprends qu’il ne faut surtout pas en arrêter la prise d’un coup, encore moins sans accompagnement médical. Ça peut aggraver les épisodes dépressifs. Et on doit absolument l’accompagner d’une contraception, car il est incompatible avec une grossesse.

De ce côté-là, je suis tranquille, car Katerína prend la pilule. Je vois tous les jours ses boites de Cerazette qui traînent dans la salle de bains.

Je ne sais pas quoi faire. Je suis coincé. Si je la confronte à ce sujet, je sais qu’elle ne me pardonnera jamais d’avoir fouillé dans ses affaires et de me mêler de ses problèmes personnels. Elle est si farouchement indépendante.

Je me demande si ce serait utile de contacter le médecin qui lui a prescrit le Lithiofor. Après tout, il y a peut-être une bonne raison pour que ces boites ne soient pas utilisées. Peut-être qu’elle va mieux ou qu’elle a simplement changé de médicament.

Mais je suis sûr que le médecin ne me répondra pas. C’est un sujet trop sensible pour enfreindre le secret médical et je ne suis même pas son mari. Je n’ai aucun statut officiel.

Je décide de commencer par la surveiller d’un peu plus près. Et de fouiller intégralement la maison pour voir si elle cache des médicaments quelque part.

 


 

Je profite de son absence, lorsqu’elle va faire une course, pour me livrer à une investigation en règle. Je ne vais pas jusqu’à démonter les meubles, mais je suis sûr qu’aucun recoin de la maison n’échappe à mes recherches.

Je déplie et examine tous ses vêtements, vérifie tous les emballages de tampons et de protège-slips, vide tous les placards et regarde tous les endroits possibles à l’intérieur et à l’extérieur. À une autre occasion, je fouille même dans sa voiture.

Je ne trouve rien.

Aucune boite de Lithiofor ou d’un autre médicament analogue.

Et après plusieurs jours de vérification, je constate aussi que le niveau de ses plaquettes de Cerazette ne diminue pas. Elle laisse traîner les boites pour que je croie qu’elle continue à prendre sa pilule, mais ce n’est visiblement plus le cas.

La conclusion me semble claire. Elle a arrêté son traitement contre la bipolarité et ne prend plus de contraception.

Elle cherche à tomber enceinte.

Je ne devrais pas être surpris. Après tout, elle arrive à l’âge critique. Celui où il faut se décider avant qu’il ne soit trop tard. Nous n’avons jamais vraiment abordé sérieusement la question ensemble. Elle m’avait juste dit que ce n’était pas son délire. Qu’elle laissait ça à Eléni, qui fait toujours tout comme il faut. Qu’elle n’a jamais eu de relation très longue avec ses nombreux amoureux. Elle sait aussi que j’ai un fils qui est aujourd’hui adulte.

De mon côté, je ne lui ai jamais exprimé d’envie à ce sujet. Je dois avouer que je me trouve un peu trop vieux pour recommencer le cirque des nuits sans sommeil, des couches et des problèmes scolaires.

Mais je comprendrais qu’elle veuille avoir un enfant. Ça me semble normal et je ne vais pas essayer de la dissuader si elle le souhaite. Je ne vais juste pas courir après.

En fait, je suis surtout inquiet pour elle. Pour sa santé mentale. Je regrette qu’elle n’ait pas voulu ou osé m’en parler. Ça lui fait une charge psychologique supplémentaire à porter.

Je ne sais plus trop quoi penser. Même si je n’en ai pas particulièrement envie, je n’y suis pas opposé sur le principe. Mais il me semble tout de même que c’est une décision à prendre à 2. Quelque chose qui mérite qu’on en parle avant, plutôt que de mettre l’autre devant le fait accompli.

Et maintenant que je suis plus attentif à ça, il y a une foule de signes qui me disent qu’en fait, elle n’est plus simplement en train d’essayer de tomber enceinte.

Elle l’est déjà.

Sa nouvelle sobriété, qu’elle présentait comme un Dry January qui se prolonge. Son aversion soudaine pour l’ail et l’oignon, à l’opposé de ce qu’elle affirmait il n’y a pas si longtemps. L’augmentation notable de sa poitrine et une petite prise de poids, qu’elle attribue à mes recettes trop riches et à notre régime hivernal trop calorique. Sa vessie qui semble avoir perdu la moitié de sa capacité et qui la force à se relever la nuit.

Sans compter qu’elle a troqué ses habituelles tenues près du corps et sexy contre des joggings et des yoga pants confortables, ce que j’ai pris pour une tendance au cocooning naturelle dans les îles pendant l’hiver.

Je me dis que je suis un peu bouché. Que j’aurais dû tilter il y a un bon moment. Je suis sûr qu’une femme aurait détecté son statut de future-mère il y a plusieurs semaines au moins.

Je ne sais pas ce que Katerína attend pour me l’annoncer. Il y a bien un moment où ça sera tellement évident qu’elle n’aura pas d’autre choix que de me le dire.

En attendant, peut-être qu’elle a peur de ma réaction. Peut-être que j’ai dit quelque chose dans le passé qui lui a fait croire que j’y serais opposé. J’ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne retrouve aucun épisode qui aurait pu l’inciter à taire un tel projet.

Mais il faut bien aussi avouer que je ne connais pas bien son histoire personnelle. Juste l’image qu’elle présente et ce qu’elle a bien voulu me raconter ou ce que j’ai appris par Eléni.

Alors, je me dis qu’il est bien possible qu’elle ait eu quelques mauvaises expériences dans le passé et qu’elle préfère attendre que sa grossesse soit pleinement assurée avant de m’en parler.

En tout cas, en ce qui me concerne, je fais comme si de rien n’était.

C’est à elle de faire le premier pas et je ne veux surtout pas qu’elle se doute que j’ai fouillé dans sa vie privée. Elle a la dent très dure.

Et un jour, alors que nous entamons notre routine matinale par un petit déjeuner sur la terrasse, je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’elle va m’annoncer quelque chose.

Elle s’est levée avant moi, ce qui n’est pas fréquent. Elle a fait sa toilette et s’est habillée avant le petit-déjeuner, ce qui n’est pas habituel. Elle m’a préparé tout ce que j’aime pour démarrer ma journée. Un double espresso. Un jus d’orange frais pressé. Des toasts avec du beurre et la confiture de figues de Rita. Il ne manque qu’une fleur dans un vase.

Elle s’assied en face de moi et prend une inspiration. Elle a l’air inquiète et pour tout dire, ne semble pas dans son assiette.

— Chéri, il faut que je t’annonce une grande nouvelle. Promets-moi de ne pas te fâcher contre moi.

Je lui lance un grand sourire et lui dis que bien sûr que non.

Et là, elle pousse un cri de douleur en se tenant le bas du ventre. Elle a visiblement très mal. Elle a l’air terrorisée.

— Vite ! Il faut que tu m’emmènes au centre médical !