Il est un peu plus de 19h30 quand je passe la pointe sud de Mourteméno et que le Monókeros apparaît dans toute sa splendeur.
Sa coque est d’un bleu si foncé qu’on dirait qu’elle est noire. Mon côté pratique me dit que ça doit chauffer à l’intérieur en été, mais ils ne doivent pas en avoir grand-chose à faire puisqu’ils ont l’air conditionné. Avec ses 2 mâts dont le grand doit bien atteindre 45 mètres, il est très impressionnant, surtout ancré comme il est entre Mourteméno et le petit ilot de Gouroúni. Il y a à peine 100 mètres entre eux et, avec les amarres qui relient le yacht aux 2 îles, ils bloquent complètement le passage.
Comme je le supposais, il y a effectivement un tender tout neuf amarré à l’échelle de coupée, alors je m’accroche le long de la plage arrière. Un marin dont le T-shirt me semble bien trop serré me regarde arriver d’un air sévère. Il me fait monter sur le pont et me guide jusqu’au grand salon intérieur. C’est immense, avec un bar à gauche en entrant, une partie séjour avec des canapés et des fauteuils modernes, puis une table de salle à manger pour 10 personnes. Après la fournaise extérieure, j’ai l’impression d’entrer dans une chambre froide.
Les stores sont baissés et il fait bien plus sombre que dehors, alors il me faut quelques secondes pour que mes yeux s’habituent. Il y a 2 types costauds de chaque côté de la porte, qui doivent être plus à l’aise dans un octogone de MMA qu’à manœuvrer un voilier. Même s’ils sont immobiles, les bras croisés, ils dégagent une impression de violence à peine contenue. Ils ne doivent pas souvent avoir besoin d’insister avant d’obtenir ce qu’ils veulent.
Apátis est assis face à moi dans le même canapé que la première fois. Ça fait à peine une semaine de ça, mais j’ai l’impression que c’était il y a une éternité. Il m’observe un moment sans rien dire, comme un fauve qui se demande s’il va vous dévorer tout de suite ou s’il va d’abord jouer un peu avec vous. Il était déjà glacial avec moi à Gouviá et je n’ai pas l’impression que nos relations soient devenues plus cordiales depuis.
Il ne fait pas mine de m’inviter à m’asseoir, alors je reste debout devant lui. A côté de son téléphone, il y a sur la table basse devant lui un énorme verre en cristal taillé, rempli de glaçons et ce qui ressemble à du whisky. Je réalise que je boirais bien quelque chose de très fort pour me détendre un peu. Mais là non plus, Apátis ne semble pas prêt à me proposer un verre.
Posé négligemment sur le canapé à côté de lui, je vois un automatique muni d’un silencieux. Il est pointé sur moi et Apátis n’a qu’un geste à faire pour s’en saisir. Le message est très clair : on ne rigole plus.
Il sort une enveloppe de la poche intérieure de sa veste et la claque sur la table.
— Dommage… J’étais prêt à vous payer 25’000 euros en échange de vos informations et de votre silence. Vous m’avez presque apitoyé avec votre rôle de loser qui s’est fait balader par Danaé. Mais on dirait que tout ça n’était qu’une invention… Alors, ça change un peu la donne.
À ce moment-là, un autre type du même gabarit que les autres remonte l’escalier qui mène aux cabines. Il tient fermement Danaé par le bras. Il s’arrête au bout du canapé, à côté d’Apatis. Elle me regarde et esquisse un pauvre sourire en haussant les épaules d’un geste qui veut tout dire. Je suis désolée. Je n’ai rien pu faire.
Apátis tapote du doigt l’enveloppe contenant l’argent.
— Maintenant, je n’ai même plus besoin de payer. Car si vous ne me dites pas tout ce que je veux savoir, il va arriver des choses très désagréables à Madame Vlachópoulou.
Je jette un œil à son téléphone. J’espère que Preyback est toujours actif. Ça ne nous sauvera pas, mais au moins, Apátis ne s’en tirera pas s’il nous arrive quelque chose. Il faut que j’arrive à le faire parler pour qu’il s’incrimine vraiment.
— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
Ma voix s’est étranglée et sonne comme celle d’un ado en train de muer. Je n’ai pas besoin de jouer la comédie du type terrorisé prêt à tout pour sauver sa peau.
Apátis me regarde d’un air un peu dégoûté.
— Tout. Ce que vous savez. Ce que vous pensez savoir. Ce que vous avez dit à la police. Ce que savent les gens de GreekLeaks. Ce qu’ils ont l’intention de publier.
Alors je raconte tout. Ma rencontre avec Danaé. Ma surprise lorsqu’elle a disparu le lendemain. Ma crainte de me trouver accusé de son meurtre. Mes longues recherches pour parvenir à la retrouver. Le mal que je me suis donné en éteignant mon téléphone pour éviter d’être suivi à la trace.
Ça fait bien rire Apátis qui me dit que tout ça n’a servi à rien. Il avait fait poser une balise dans mon bateau dès le début à Gouviá en profitant d’une de mes absences. Ça explique plein de choses. Notamment comment le tueur nous a toujours retrouvés.
Je lui raconte comment j’ai découvert le nom de jeune fille de Danaé puis finalement retrouvée à Antípaxos. À en juger par les mines qu’il fait, Apátis semble tout de même impressionné par ma persévérance et ma débrouillardise, mais ne fait aucun commentaire. Jusqu’à présent, il n’a encore rien dit qui permette de le coincer à coup sûr.
Je lui parle du plan que Danaé a trouvé parmi les fichiers téléchargés de son ordinateur. Je lui explique pourquoi nous sommes allés rencontrer l’architecte. Et les photos qu’il nous a remises et son témoignage filmé qui confirment qu’Apátis a bien détruit un temple antique.
Je le sens s’agacer.
— Mais pourquoi tout ça ? Pour de vieilles histoires qui n’intéressent personne ? Vous savez combien de ruines anciennes disparaissent chaque année pendant des travaux ? Il y a des vestiges partout en Grèce. S’il fallait tout interrompre à chaque fois, l’économie irait encore plus mal que ce n’est déjà le cas. L’État s’en fiche et n’a de toutes façons pas les moyens de les restaurer ou de s’en occuper convenablement.
Je lui réponds que Danaé veut surtout venger son père. Et son honneur entaché par les soupçons de corruption. Ça a le don de mettre Apátis hors de lui.
— Ce vieux fou ! C’est son obstination qui lui a coûté la vie. Il aurait mieux fait d’accepter ce qu’on lui proposait plutôt que de jouer les vierges effarouchées. Il allait nous dénoncer, alors qu’on lui offrait la moitié de ce qu’il gagnait pendant une année entière comme fonctionnaire, juste pour fermer les yeux. Il a bien fallu le faire taire. Et maintenant je vais devoir faire pareil avec sa fille.
Il se tait, puis reprend sur le sujet qui l’inquiète vraiment.
— Et les journalistes ? Qu’est-ce qu’ils savent d’autre ? Si ce n’est que cette vieille histoire de ruine, ils ne vont pas s’exciter pour ça. Et pour le vieux Vlachópoulos, ils ne vont pas se risquer à m’accuser sans aucune preuve… Ils n’ont pas les moyens financiers de faire face à un procès pour diffamation.
Je tente de le provoquer pour qu’il se mouille encore plus.
— Vous avez raison. Mais ils ont des informations plus récentes. Et bien plus graves. Vous avez fait tuer l’architecte par votre tueur. Celui qui était dans la navette d’Antípaxos avec moi.
Apátis semble se tendre d’un coup mais ne dit rien de plus. Il semble réfléchir et se demander ce que je peux savoir à ce sujet. Et ça lui rappelle peut-être aussi qu’il n’a pas de nouvelles de Christós depuis leur échange tout à l’heure.
Car Apátis a répondu au message que Danaé lui a envoyé ce matin depuis Corfou. Putain Christós, ce n’est pas trop tôt ! Qu’est-ce que tu foutais ? Dépêche-toi de venir à Sývota. Je vais avoir besoin de toi. Et dans un élan de lyrisme grec, Danaé a répliqué OK.
Je décide de l’asticoter un peu.
— En tout cas, il n’est pas terrible votre tueur à gages. Il a essayé de nous enlever l’autre jour. Mais on n’a pas eu trop de peine à le faire fuir. Et il a filé sans demander son reste. Avec votre Zodiac en plus !
Je vois Apátis qui lève un sourcil. Il comprend que ça expliquerait le départ soudain de Christós. Mais il ne réagit pas plus que ça. Ça ne nous arrange pas car, pour que nos enregistrements aient vraiment un impact, il faudrait qu’il se mouille sur des histoires plus récentes.
Á ce moment-là, le téléphone d’Apátis vibre. Il a reçu un message. Il le consulte rapidement et a un mauvais sourire.
— Quand on parle du loup… C’est justement Christós. Il arrive.
Ça y est. Il a prononcé son nom. Il avoue qu’il le connaît. Apátis prend son téléphone et appelle. On entend l’appel qui dévie immédiatement sur la messagerie. Même si je ne comprends pas le grec, le sens est clair : votre correspondant n’est pas disponible.
Apátis lui laisse un message d’un ton furieux. ? À part Malákas et Chrístos, je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit, mais le sens est clair. Il est agacé et lui demande de se magner le cul.
Il raccroche et me regarde d’un œil un rien méprisant.
— Il est en route. On verra bien s’il est si mauvais que ça. Il a tout de même mis une balle dans la tête de Michalátos à plus de 20 mètres. Alors, à bout portant, ça ne devrait pas lui poser trop de problèmes. Mais sa spécialité, c’est surtout de faire disparaître les corps. Définitivement.
Ça ne va pas nous tirer d’affaire, mais cette fois, il est cuit. Il s’est mouillé lui-même jusqu’au cou. Même s’il nous arrive quelque chose, il ne s’en tirera pas.
Apátis se tait et un silence de mort s’installe dans le salon. Et j’ai peur que ce ne soit pas juste une façon de parler.
Puis, on entend le bruit d’un hors-bord qui s’approche à toute vitesse.