Parce qu’1 an à peine après mon installation à Athènes, alors que, emporté par l’atmosphère électrique de cette ville complexe et vibrionnante, j’avais presque oublié ma folle passion pour Eléni, je me suis mis à rêver de sa sœur.

Katerína, qui m’avait dragué dès mon premier jour sur l’île mais à qui j’avais préféré son aînée. La favorite de leurs parents. Celle qui fait tout bien. Qui gère la plus grande agence immobilière de l’île. Qui lui fait de l’ombre. Qui s’habille avec une élégance plus discrète. Qui est sérieuse. Qui est mariée et qui, avec son fils, assure la descendance de la famille.

Katerína, qui m’avait littéralement sauté dessus à la fin d’une soirée déjantée avec ses amies pour me prodiguer la meilleure pipe de ma vie. Katerína, que j’ai dû vexer sans le vouloir car elle m’a ghosté ensuite. Katerína, dont j’ai ruiné le projet immobilier frauduleux qu’elle avait imaginé avec Giorgos, le mari d’Eléni, et Pétros, un promoteur sans trop de scrupules. Katerína, qui a fini par découvrir ma liaison avec sa sœur et qui, folle de rage, a flanqué le feu à mon terrain. Katerína, qui a toutes les raisons de m’en vouloir à mort.

Ces rêves suivent tous plus ou moins le même schéma. Je suis chez moi, la porte sonne, c’est Katerína. Je la fais entrer, elle s’installe au salon, je vais dans la cuisine nous servir quelque chose à boire. Et quand je reviens, elle est nue, à genoux et me propose de recommencer ce qui m’avait tant plu. Ou alors, elle m’entraîne par la main dans la chambre à coucher et se met à 4 pattes sur le lit en s’offrant à moi. Ou alors, elle me rejoint dans la cuisine et s’assied sur la table, écarte les jambes, avant de m’attirer contre elle.

A chaque fois, elle est trempée et me dit de façon très crue tout ce qu’elle aimerait me faire et que je lui fasse.

Et à chaque fois, je jouis très vite comme un jeune cheval fou et je me réveille dans mes draps poisseux, comblé mais un peu confus. Ça fait bien longtemps que ça ne m’était pas arrivé et je me sens un peu revenir à l’adolescence.

Ça me perturbe quand même un peu ces rêves… Car je n’ai jamais fantasmé de cette manière sur Eléni. Alors, c’est un peu comme si je la trompais.

Parce que si notre histoire s’est terminée, ce n’est pas de mon fait. Moi, j’aurais préféré continuer. Si elle a mis fin à notre relation, c’est par souci de loyauté envers son mari et son fils. Pas parce que nous en avions fini avec notre aventure. Pas parce que j’étais fatigué d’elle, ni elle de moi.

Elle m’a tellement manqué pendant les premiers mois de mon exil à Athènes ! Ça va mieux maintenant, sans doute aussi parce que je me sens moins seul, moins perdu dans la ville. Pourtant, quand je pense à Eléni, c’est encore toujours en souriant.

Mais le fait est que c’est Katerína qui m’obsède depuis quelques mois. Katerína dont je scrute chaque publication sur les réseaux comme un stalker obsessionnel. Elle, que je cherche dans les photos de groupe des différents comptes qui racontent la vie de l’île. Elle, pour qui je me suis inquiété en ne la voyant plus poster aussi souvent qu’avant. Elle, dont j’ai tenté de deviner l’humeur en découvrant un jour sur une photo qu’elle avait abandonné ses cheveux blonds pour revenir à une couleur moins tape à l’œil, plus naturelle sans doute, mais que j’ai interprétée comme un signe de dépression.

A l’inverse, je ne me suis fait aucun souci pour Eléni. Je sais qu’elle est solide. Qu’elle a un mental d’acier. Qu’elle ne doute pas d’elle-même. Et aussi qu’elle est soutenue. Qu’elle a une vie de famille pour occuper le vide. Qu’elle n’a pas à craindre le regard des autres. Parce que c’est elle qu’on admire, qu’on respecte, qu’on imite, qu’on cite en exemple.

Tout le contraire de Katerína, qui a toujours souffert de la comparaison avec son aînée. Qui fait un peu trop la fête. Qui boit sans doute trop. Qui a la réputation d’être une fille facile. Sympa et marrante comme copine pour une fête ou comme partenaire d’un soir. Mais pas comme une épouse ou une partenaire en affaires. Pas comme une notable.

Et son coup de sang, quand, aveuglée par l’humiliation, elle a foutu le feu aux herbes sèches au-dessus de chez moi un jour de meltem, n’a certainement pas dû améliorer son image.

Alors, même si j’aurais sans doute pu y passer, même si la maison est détruite et que j’ai dû quitter l’île précipitamment, elle me fait quand même de la peine et je m’inquiète pour elle. Car même si elle a un caractère fort et qu’elle cache sans doute bien son jeu, elle m’est apparue comme plutôt fantasque et peu sûre d’elle.

Dans mes rêves érotiques, elle a toujours l’air ravie de me voir et semble avoir complètement oublié ce qui s’est passé entre nous dans les mois qui ont suivi cette soirée mémorable. Mais je suis bien conscient que ce n’est que du wishful thinking, qu’il y a sûrement un abîme entre mes désirs et la réalité. Bref, je ne sais vraiment pas dans quel état d’esprit elle est à mon égard.

Nous n’avons eu aucun échange après mon départ de l’île il y a 3 ans. Alors, j’ignore si elle va me sauter au cou quand elle me rencontrera ou, ce qui est plus probable, plutôt tenter de m’arracher les yeux. Ce sera la surprise. Et compte tenu de la taille de l’île et de la concentration des activités autour du port, cette révélation ne devrait pas tarder trop longtemps.

Sans oublier qu’on peut compter sur les commères du coin pour faire circuler la nouvelle de mon retour à la vitesse de l’éclair. Après tout, l’ancêtre des réseaux sociaux, ce sont 2 yayas grecques assises sur une chaise devant leur pas de porte.

D’un autre côté, même si elle est au courant de ma venue, je ne pense pas qu’Eléni en ait parlé à qui que ce soit. Ce serait avouer que nous sommes toujours en contact. Et s’il ne semble plus y avoir d’arrière-pensée sentimentale dans nos relations, elle ne veut sans doute pas réveiller le chien qui dort. Trop dangereux pour elle.

En revanche, comme j’ai préféré fixer à l’avance un rendez-vous avec Kóstas, histoire de m’assurer qu’il soit disponible et avancer le plus vite possible avec la vente de la maison, c’est très possible qu’il en ait parlé à tout le monde autour de lui. Comme tout agent immobilier qui se respecte, c’est une pipelette de premier ordre. S’il sait tout ce qui se passe dans l’île, ce n’est pas par miracle. C’est le résultat d’un travail acharné de musculation de sa langue.

J’ai faim, mais je n’ai pas très envie de me jeter si vite dans la gueule du loup en allant déjeuner sur le port. Même si je sais que je ne vais pas pouvoir y échapper bien longtemps, je préfère repousser encore un peu le moment de la confrontation avec Katerína.

Avec Kóstas, nous devons nous voir à la maison à 17 heures, alors je préfère partir plutôt dans cette direction et m’arrêter manger un morceau dans l’une des tavernes de plage de Psilí Ámmos.

 


 

J’ai opté pour Stefanákos. J’ai moins de chance d’y être reconnu et leurs boulettes figurent parmi les meilleures de l’île.

J’ai garé la voiture devant la maison et je profite de la douceur de l’après-midi. Il est 17h30 et Kóstas n’est évidemment toujours pas arrivé. Après tout ce temps en Grèce, je n’ai toujours pas intégré le fait que les heures de rendez-vous sont purement indicatives. À Athènes, il y a au moins l’excuse de la circulation pour justifier un retard. Mais ici…

Il y a quelques semaines, Kóstas m’a envoyé des photos de la maison, mais j’ai eu tout de même un choc en la voyant de mes yeux.

Si la vue est toujours aussi belle, le terrain n’a évidemment pas été entretenu depuis mon départ et la phrygana, cette garrigue grecque, a tout envahi. Le jardin a totalement disparu, mangé par les mauvaises herbes. Évidemment, en cette saison, tout est complètement sec. Il n’a pas plu depuis le mois de mars.

Et la maison… J’en ai les larmes aux yeux. Les pergolas recouvertes de canisses ont presque entièrement brûlé. Il n’en reste plus que des fragments de poutres calcinées. Les façades sont en bonne partie noires de suie. Les volets ont aussi pris un sale coup de chaud, même s’ils semblent avoir résisté et protégé les fenêtres. Il faut dire que ces incendies sont si rapides que le feu n’a souvent pas le temps de brûler en profondeur et de ravager l’intérieur.

La porte d’entrée a disparu et a vaguement été remplacée par un panneau de coffrage qui est loin d’être hermétique. En l’écartant un peu, je peux voir que le salon ne ressemble plus à grand-chose. Il y a des broussailles partout à l’intérieur et on voit que la maison a dû rester ouverte un bon moment, avant que quelqu’un ne prenne la peine d’obturer l’ouverture avec ce panneau. Kóstas ou Eléni ? Je ne sais pas.

Entre les intempéries et les petits animaux qui semblent y avoir trouvé refuge, l’endroit exigerait un gros boulot pour être remis en état. L’électroménager a lui aussi disparu. J’imagine que Giórgos a dû s’en donner à cœur joie pour se dédommager un peu de ses blessures et de son humiliation.

Évidemment, suivant la recommandation de Kóstas à l’époque, qui avait bien ri lorsque je lui en avais parlé, la maison n’est pas assurée. J’ai l’air malin maintenant.

En théorie, je pourrais sans doute me retourner contre Katerína, puisque c’est elle qui a foutu le feu. Mais je doute qu’elle ait les ressources nécessaires pour me rembourser. Sans compter qu’attaquer un résident en justice quand on est étranger doit être un interminable parcours du combattant au résultat très incertain.

Et moi, je n’ai pas de quoi remettre la maison en état. De toutes façons, je ne me vois pas revenir ici. Trop de souvenirs.

J’essaie de ne pas me laisser déborder par l’abattement et d’analyser la situation plus froidement. Je suis architecte après tout. Après avoir fait le tour une 2ème fois, les dégâts apparaissent finalement assez superficiels et plutôt cosmétiques. La structure du bâtiment lui-même n’a pas l’air endommagée et semble saine.

Le terrain est tout de même bien placé et je sais que la maison avait plus que doublé de valeur depuis que nous l’avions achetée. Je devrais donc pouvoir en tirer un bon prix, même en tenant compte des travaux à faire. Et nettoyer, repeindre et reconstruire les pergolas, ça n’est pas la mer à boire non plus…

Alors quand Kóstas finit par arriver, je suis un peu rasséréné.