Le hors-bord ralentit avant d’aborder le yacht. Apátis se redresse.

— Vous voyez. Il n’a pas traîné.

Il va vraiment falloir trouver quelque chose pour nous tirer de ce mauvais pas, sinon je ne donne pas cher de notre peau.

Je regarde le flingue posé à côté d’Apátis. Il n’y a que 3 mètres entre nous, mais la table basse est dans le chemin. Il aura largement le temps de le prendre et de me tirer dessus avant que je ne parvienne jusqu’à lui. Il faudrait le distraire pendant 1 seconde ou 2.

Le tender a dû arriver un peu trop vite car on sent un léger choc contre la plage arrière. Puis des éclats de voix. Des bruits de pas qui courent dans l’escalier vers le pont supérieur où nous nous trouvons. Ça gueule en grec. Il doit avoir au moins 4 personnes qui sont montées à bord.

Surpris par ce remue-ménage, Apátis se penche sur sa gauche pour voir ce qui se passe par la porte vitrée du salon. Les 2 malabars qui se tenaient des 2 côtés de la porte se ruent sur le pont pour affronter les intrus. Le type qui tient le bras de Danaé a un mouvement de recul. Elle en profite pour le bousculer. Il perd l’équilibre et tombe dans l’escalier qui mène aux cabines. Apátis tourne la tête et j’en profite pour plonger sur lui.

Il est plus solide que je ne pensais et réussit à se saisir du pistolet. Heureusement, j’ai le temps de lui attraper le poignet de la main gauche, avant qu’il ne puisse pointer son arme sur moi. Nous tombons les 2 à terre et ce qui suit ressemble plus à une bagarre de cour d’école qu’à un combat. Je l’empoigne comme je peux, attrapant son col de chemise de la main droite. L’eau de toilette puissante d’Apátis me remplit les narines et je dois lutter contre le réflexe de le lâcher. Il se tortille comme un beau diable pour se libérer.

J’essaie de me souvenir de tous les films d’action que j’ai vus pour savoir quoi faire. Je tente le classique coup de genou dans les parties génitales, mais je n’ai pas suffisamment de place ni d’élan pour être efficace. Je n’ai pas beaucoup de force dans le bras gauche et j’ai de plus en plus de peine à garder ma prise. Je sens qu’il va réussir à libérer son flingue, alors je lâche son col pour tenir son poignet à 2 mains.

Ça me permet de frapper sa main droite sur le coin de la table basse. Il hurle de douleur et après plusieurs coups, il finit par lâcher le pistolet. L’effort m’a vidé de mes forces et Apátis profite de ma baisse de régime pour m’asséner un coup de poing sur la tempe. Heureusement, ce n’est pas sa bonne main et il n’a pas vraiment pu armer son coup, mais je vois quand même 36 chandelles.

Apátis exploite ce moment de faiblesse pour me repousser et se dégager. Il parvient à se mettre à 4 pattes, puis à prendre appui sur le canapé pour se relever. Je suis toujours à terre, coincé entre le canapé et la table basse. Je cherche le pistolet du regard, mais il a glissé trop loin pour que je puisse l’attraper. S’il a une autre arme à portée de main, je suis foutu.

A ce moment-là, la porte du salon s’ouvre et je vois l’inspecteur Alamanos se ruer à l’intérieur, son arme braquée sur Apátis.

— Stamatíste ! Héria psilá !

Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre ce qu’il dit. Apátis se fige et comprend que l’affaire est entendue. Alors, il finit par obéir et lever les mains. Alamanos s’approche et lui passe les menottes d’un geste assuré, avant de l’asseoir sur le canapé. Manifestement, ce n’est pas son premier rodéo.

Danaé me tend la main pour m’aider à me relever et me prend dans ses bras. Elle sent nettement mieux qu’Apátis. Une odeur merveilleuse de soleil et de champs de fleurs méditerranéennes.

— Wow ! J’ai eu très peur. Tu m’as impressionnée.

Je ne le lui dis pas, mais je me suis épaté moi-même. L’adrénaline me fait trembler de tous mes membres. Je suis épuisé, mais soulagé d’être encore en vie. Je ne comprends rien à ce qui vient de se passer, ni comment c’est possible, mais je dois dire que ça m’est un peu égal à ce stade.

Apátis est emmené par 2 garde-côtes. Je prends la main de Danaé et nous sortons sur le pont. Les hommes d’équipage ont également été menottés et sont surveillés par des garde-côtes en armes. Un semi-rigide aux armes de la garde côtière est amarré à la plage arrière à côté de mon annexe. Une vedette de patrouille s’approche à petite vitesse. Elle devait attendre hors de vue pour ne pas se faire repérer.

C’est le calme après le feu de l’action. Le soleil est passé derrière la pointe sud de Mourteméno et on voit juste ses derniers rayons dépasser des rochers. Les garde-côtes sont détendus. Tout s’est bien passé. Des instructions sont échangées. Maintenant, ils sont concentrés sur la manœuvre de transbordement des prisonniers. On sent qu’ils sont plus marins que policiers.

Alamanos a l’air satisfait, lui aussi, avec l’air gourmand du chat qui s’apprête à savourer un bol de crème. Je me tourne vers lui.

— Mais… Comment ça se fait que vous soyez là ? Je ne comprends pas.

Je ne veux pas trop en dire. Surtout, je ne veux pas parler de PreyBack et de notre espionnage illégal. Ni évoquer GreekLeaks. C’est un terrain glissant. Pas sûr que la police apprécie… Il y a plein de questions qui me viennent. Qui a envoyé les messages du tueur à Apátis ? Je ne crois pas aux revenants… Et je suis bien placé pour savoir que ce n’est pas moi. Je n’ai plus touché le burner du tueur après que Danaé se soit fait passer pour lui en envoyant le message à Apátis ce matin. Le téléphone doit donc se trouver encore à bord du voilier. Mais alors, qui a continué la mascarade et fait croire à Apátis que le tueur était en route ?

Alamanos me laisse mariner un moment avant de répondre. Il s’approche et regarde autour de lui pour s’assurer que personne d’autre n’est à portée de voix.

— Monsieur Loizeau… Qu’est-ce que vous ne comprenez pas exactement ? Comment j’ai été informé que vous aviez rendez-vous ici avec Akis Apátis ? Ou comment j’ai su qu’il était temps d’intervenir pour vous tirer de ce mauvais pas ? Ou alors comment est-ce que je m’y suis pris pour lui faire croire que j’étais un certain Christós, tueur à gages ?

Je ne dis rien, mais ma réaction doit être assez éloquente car il sourit largement, ravi de son effet.

— Moi aussi, j’ai mes petits secrets… Et l’un d’eux est que je connais très bien Thanasis Karapoglou. Comment croyez-vous que les journalistes d’investigation trouvent leurs renseignements ? Il leur faut des gens qui soutiennent leur cause et qui soient des sources crédibles. Des indics, si vous préférez. Et parfois, les informations vont en sens inverse. Alors quand les gens de GreekLeaks ont compris à travers PreyBack qu’Apátis avait fait enlever Danaé, ils ont jugé que l’affaire commençait à sentir le roussi. Et Karapoglou m’a contacté pour que nous intervenions. Il m’a ensuite transmis tout ce qu’ils entendaient au fur et à mesure. Il m’a aussi dit qu’ils avaient trouvé des messages sur le téléphone d’Apátis qui indiquaient qu’il était en contact avec un certain Christós et qui avait tout l’air d’un tueur.

Il sort le burner chinois de sa poche.

— Avant de venir ici, je suis passé sur votre bateau pour voir si j’y trouvais des indices. Et sur la table à cartes, il y avait justement ce téléphone qui avait tout l’air d’être celui de ce fameux Christós. Alors, juste avant d’arriver avec le hors-bord des garde-côtes, je me suis fait passer pour lui en envoyant un message pour dire que j’arrivais. Comme ça, ils ne se sont pas méfiés en nous voyant.

Pendant toutes ses explications, je hoche la tête comme un demeuré à qui on explique comment fonctionne une fusée. Je me sens vraiment totalement dépassé par les événements.

Alamanos sort un autre portable de sa poche et le pose sur la table du salon extérieur. Je le reconnais. C’est celui d’Apátis. Je l’ai tellement fixé du regard en priant pour que tout ce qu’il disait soit bien enregistré que je le distinguerais entre 1000. Alamanos attrape un lourd cendrier de cristal sur la table et détruit totalement le téléphone de quelques coups bien assénés.

— Mais pourquoi ? Vous n’en avez pas besoin comme pièce à conviction ?

Il hoche les épaules et me jette un regard pénétrant.

— On a les enregistrements. Ce serait sans doute utile de le conserver, mais quelque chose me dit qu’en cherchant un peu dans le téléphone, on découvrirait qui a envoyé à Apátis le lien pourri qui a permis d’y installer un logiciel espion totalement illégal. Et cette personne risquerait de devoir rendre des comptes à la justice.

Il dit ça en me regardant droit dans les yeux et je réalise qu’il me fait une vraie faveur.

Il s’approche de la porte vitrée et jette les morceaux du téléphone dans le salon, à côté de la table basse.

— On va dire que le téléphone s’est cassé pendant votre bagarre, non ?

J’acquiesce de la tête.

— Il y a tout de même quelque chose qui m’intrigue. Où est donc ce fameux Christós et comment se fait-il que vous soyez en possession de son téléphone ?

J’ai beau avoir confiance en lui, je ne suis pas prêt à lui avouer que je l’ai tué de mes mains… Alors je bredouille une explication vaseuse sur la base de ce que j’ai déjà raconté à Karapoglou et Apátis : que le tueur a essayé de nous enlever il y a 3 jours à Petríti, mais que par chance, il a été dérangé par les gens du voilier d’à côté et qu’il a ensuite filé sans demander son reste avec l’annexe du Monókeros. Que dans sa fuite précipitée, il a laissé tomber son téléphone dans le cockpit. Et que je m’en suis ensuite servi pour envoyer un message à Apátis et voir s’il mordait à l’hameçon.

Alamanos me regarde d’un air dubitatif. Il ne semble pas vraiment dupe.

— On dirait que vous avez vraiment de la chance… Échapper à un tueur professionnel, ce n’est pas donné à tout le monde. Mais bon, ça ne change pas grand-chose. On va bien finir par lui mettre la main dessus.

De mon côté, j’espère bien qu’ils ne retrouveront jamais son cadavre. Ça m’éviterait des questions difficiles.

Je tourne la tête vers le patrouilleur des garde-côtes et je constate qu’Apátis et ses hommes de main sont en train de monter à bord sous bonne garde. Le semi-rigide est déjà en route pour revenir chercher Alemanos.

Il ne reste plus à bord du Monókeros que 3 marins qui vont se charger de le ramener à Corfou.

Je prends la main de Danaé et elle pose sa tête sur mon épaule. L’inspecteur se tourne vers nous, avec un sourire entendu.

— J’aurais besoin de votre déposition. Venez au commissariat demain. Mais entre temps, je pense que vous avez mieux à faire.