Un homme en civil est assis derrière un bureau qui a connu des jours meilleurs dans les années 1970. Il doit avoir dans les 45-50 ans. Difficile à dire. Une veste marron un peu informe par-dessus un polo gris foncé. Des cheveux poivre et sel coupés très court. L’air un peu désabusé. Un regard qui me transperce, une impression encore accentuée par ses sourcils très arqués qui lui donnent un petit côté Jack Nicholson, mais sans le sourire carnassier. Il n’a pas l’air commode.

Sans un mot, il me désigne une chaise en face de lui et ouvre un dossier posé devant lui sur la table.

— Asseyez-vous. Merci d’être venu si vite. Je suis l’inspecteur Antónis Athanasópoulos. J’ai été envoyé d’Ermoúpoli pour enquêter sur la mort de Giórgos Livánios. Vous le connaissiez, n’est-ce pas ?

Visiblement, il n’a pas l’intention de perdre de temps en small talk. Il attaque direct.

— Oui, bien sûr. C’était le mari d’Eléni, la sœur de ma compagne.

Il note quelque chose sur un carnet, même si je suis sûr qu’il savait déjà tout ça. J’essaie d’en savoir plus en jouant l’étonné.

— Mais vous enquêtez sur sa mort ? Je croyais que la police avait décidé que c’était un accident.

Il me lance un coup d’œil perçant.

— C’est ce qui a été conclu à l’époque.

Il dit ça avec une petite moue. Comme si les investigations des policiers locaux n’avaient vraiment pas été à la hauteur de ses standards.

— Mais le dossier n’a jamais été officiellement fermé. Et de nouveaux éléments sont apparus.

Je dois avoir l’air surpris, car il poursuit en consultant ses notes.

– Je veux parler, par exemple, de l’incident qui s’est produit à mi-novembre dernier au café-restaurant Ísalos entre M. Livánios et vous-même. Racontez-moi ce qui s’est passé.

Il sort d’un tiroir un dictaphone de poche et le pose sur le bureau après l’avoir mis en marche.

Je reste silencieux pendant quelques secondes, le temps de mettre mes pensées en ordre, puis je lui raconte la soirée et l’altercation avec Giórgos.

— Et pourquoi M. Livánios vous en voulait-il comme ça ? On ne menace pas d’un couteau quelqu’un qui ne vous a rien fait.

Je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails ma vie privée, d’autant que ce ne serait sans doute pas à mon avantage. Je hausse les épaules.

— Je ne sais pas exactement. Mais il était très jaloux et pensait qu’il y avait quelque chose entre sa femme et moi.

— Et c’est vrai ? Vous avez une aventure avec sa femme ?

J’hésite. Je ne sais pas ce qu’il sait exactement et je voudrais éviter d’être pris en flagrant délit de mensonge. Ça décrédibiliserait tout mon témoignage. Mais personne ne nous a jamais vus avec Eléni. La seule qui pourrait vraiment confirmer, c’est Eléni elle-même. Je ne crois pas qu’il lui ait déjà parlé. Elle me l’aurait sans doute dit. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’a pas prévu de l’interroger.

La vraie question, c’est plutôt de savoir si Eléni l’avouerait. À mon avis, connaissant le poids qu’elle accorde à sa réputation et à la bienséance, je pense qu’elle niera absolument.

Mais Katerína aussi est au courant. Elle ne nous a jamais surpris, mais elle a reconnu sur ma table basse le komboloï qu’Eléni m’avait offert en souvenir. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle a tenté de foutre le feu à ma maison il y a 4 ans. Ça reste tout de même très léger comme preuve. Eléni aurait pu me donner ce komboloï pour des tas de raisons.

Avouer une relation adultère avec la femme du mort, ça aggraverait nettement ma situation. Ça laisserait la porte grande ouverte à l’hypothèse d’un crime passionnel. Tuer le mari pour prendre sa place, c’est vieux comme le monde. Alors je décide de mentir.

– Non, pas du tout. Il se faisait des idées. Mais surtout, il m’en voulait à cause d’une opération immobilière à laquelle il était mêlé et qui avait raté il y a 4 ans, selon lui à cause de moi.

L’inspecteur ne dit rien, mais me fixe plusieurs secondes de son regard pénétrant. J’ai la désagréable impression qu’il sait que je lui raconte des bobards.

— Admettons… Et parlez-moi aussi de ce qui s’est passé le soir de sa mort. Pendant la séance à Méga Livádi. Vous y avez bien participé ?

Je lui raconte la réunion. Comment j’y suis venu, invité par Dimítrios. Puis l’arrivée de Giórgos en fin de réunion, son intervention en faveur du projet immobilier, son éviction par le président de l’association et enfin, sa sortie tapageuse.

— Et à la fin de la réunion, est-ce que vous l’avez vu dehors ?

Je choisis de ne pas dire que j’ai vu son camion s’engager sur la route. Je préfère qu’il n’ait pas l’impression que je surveillais Giórgos.

— Non, je ne l’ai pas vu après qu’il ait quitté la salle. Mais il y avait pas mal de monde. Il est sorti plusieurs minutes avant la fin, alors je pense qu’il avait déjà quitté les lieux quand je suis sorti à mon tour. Ensuite, je suis resté à discuter avec le président de l’association au sujet de l’entretien des parcours de randonnée.

Il ne réagit pas à cette information, alors je suppose qu’il est déjà au courant.

– J’étais avec mon ami Dimítrios, si vous voulez vérifier.

Il hoche de la tête. Est-ce qu’il croit ce que je lui raconte ? Est-ce qu’il a des doutes ? Impossible de savoir ce qu’il pense.

— Vous ne savez donc pas à quel moment il a quitté Méga Livádi ?

Il est trop tard pour revenir en arrière. J’aurais peut-être mieux fait de lui dire la vérité.

— Non. Mais quand je suis parti 30 à 40 minutes plus tard, il ne restait presque plus personne sur le parking.

— Et quel chemin avez-vous emprunté en quittant Méga Livádi ? Vous êtes passé par Livádi ?

J’ai l’impression qu’il s’est un peu redressé. En tout cas, qu’il est soudain plus vigilant et que son air de désintérêt général n’est qu’une feinte. Et je suis convaincu que les autres questions n’ont servi qu’à créer un nuage de fumée et à me mettre en confiance.

C’est le moment décisif.

Mon cerveau tourne à plein régime, cherchant frénétiquement qui aurait pu me voir sur les lieux de l’accident. Ou ce que j’ai pu oublier sur place. Mais je n’ai pas le choix. Je dois rester fidèle à ma version originelle.

— Non, je suis rentré directement chez moi. Par la route de l’héliport.

Je vois qu’il n’est pas vraiment familier avec la géographie de l’île, alors j’en rajoute une couche.

— Celle du Nord. J’habite à Kallítsos. C’est bien plus long de passer par Livádi.

— Alors, vous n’êtes pas passé par l’endroit de l’accident ?

Il insiste tant sur ce point que j’ai la désagréable impression qu’il doit savoir quelque chose. Qu’il essaie de me piéger en me prenant en flagrant délit de mensonge. Mais c’est trop tard pour faire marche arrière.

— Non. J’ai pris à gauche après Megálo Chorió.

J’essaie de faire diversion.

— Mais comme il est parti avant la fin de la réunion, la plupart des autres participants ont dû y passer à peine quelques minutes après lui. Personne n’a rien vu ?

Il me jauge un moment du regard avant de répondre.

— Non. En tout cas, personne n’a rien dit. Mais il nous reste encore des personnes à interroger.

Il marque une pause avant d’ajouter.

— Mais c’est vrai que c’est étrange que personne n’ait vu le trou dans la glissière de sécurité. Il est pourtant très visible au milieu du virage. On dirait presque que M. Livánios est passé après tout le monde, une fois qu’il n’y avait plus personne. Mais plusieurs personnes l’ont vu quitter Méga Livádi très vite après la fin de la séance. Alors, ça voudrait dire qu’il se serait arrêté en chemin pour faire quelque chose. Ou attendre quelqu’un.

Mon sang se glace. J’essaie de ne rien laisser paraître, mais je n’en mène pas large. Je n’ai jamais voulu parler du fait que Giórgos m’avait stalké pendant des mois, en m’attendant au bord de la route pour ensuite me suivre jusqu’à ma destination.

Parce que ça ressemble trop à ce qui s’est passé ce soir-là.

Et du coup, ça me placerait en pole position des suspects. Évidemment, si j’avais appelé les secours au moment de l’accident et raconté la vérité, je n’en serais pas là. Mais c’est un peu tard pour avoir des regrets.

Il pose son stylo et éteint son enregistreur. L’interrogatoire est terminé. Il se penche en avant et me tend la main.

— Bien. Je n’ai pas d’autres questions pour le moment. Je vous remercie de votre collaboration.

Je me lève. Avant de ressortir, j’essaie d’en savoir plus.

— Excusez-moi, Inspecteur, mais je ne comprends pas très bien ce que vous recherchez. Est-ce qu’il y un problème ? Est-ce que la mort de Giórgos n’est pas accidentelle ?

Il hausse les épaules.

— Je n’en sais rien. Il n’y a pas eu d’autopsie à l’époque et il faudrait des indices clairs qu’il s’est passé quelque chose d’anormal pour obtenir du juge une exhumation. Disons que, pour le moment, nous n’avons rien trouvé qui contredise la thèse de l’accident.

À sa tête, on voit qu’il regrette que ce ne soit pas le cas. En tout cas, s’il voulait m’inquiéter, c’est réussi.

— Ah, j’oubliais. Une dernière question pour compléter mes dossiers… De quelle couleur est votre voiture ?