Il est 19 heures. Il fait enfin moins chaud qu’au cours des 15 derniers jours et une légère brise rend la température agréable dans le port. La marina bruisse d’une animation enjouée. Les gens sont en vacances et entendent bien en profiter.
J’attends Danaé qui doit me rejoindre ce soir. Elle arrive d’Antípaxos où elle a passé quelques jours de repos en famille, pendant que je passais la semaine en croisière avec des clients. On n’a pas évoqué ce que nous allions faire ensuite. Ni même s’il y avait une suite en ce qui nous concerne. Elle n’a plus de travail évidemment. J’aimerais qu’elle considère de rester avec moi. Mais pour ça, il faudrait d’abord que je le lui propose et je n’ose pas. C’est trop tôt. Bien trop tôt.
Les clients étaient une famille de Suisses très gentils et plutôt calmes. Ça m’a fait du bien de ne penser qu’à des choses simples comme la météo, la bonne tenue de l’ancrage, le niveau des réserves dans la glacière ou la quantité de glaçons et d’eau qui reste.
Depuis qu’ils sont repartis pour l’aéroport tout à l’heure, j’ai eu le temps de tout préparer pour la visite de Danaé. Ouvrir en grand tous les hublots et les capots pour aérer la cabine. Brosser le pont à grande eau. Refaire le plein d’eau douce. Me connecter au réseau électrique du quai pour recharger les batteries. Ranger le bateau. Changer les draps et ripoliner les salles de bain. Foncer au mini-market de la marina pour faire quelques courses.
J’en ai aussi profité pour me refaire une beauté en passant une bonne demi-heure aux sanitaires de la marina. Je veux lui faire la meilleure impression possible.
J’ai préparé un mezzé grec et toutes les bouteilles envisageables sont au frais. Même de l’eau.
Il ne manque plus qu’elle.
Je suis très impatient de la revoir. Impatient mais inquiet. J’espère que ses sentiments à mon égard n’ont pas changé, mais je n’en suis vraiment pas sûr. En fin de compte, nous n’avons passé que très peu de temps ensemble et dans des circonstances exceptionnelles. Que va-t-il se passer maintenant ?
Bien sûr, nous avons beaucoup échangé pendant son absence, mais c’étaient souvent des discussions très pratiques sur les suites de l’affaire.
Après le départ d’Alamanos sur la vedette des garde-côtes, tout s’est finalement enchaîné très vite. Danaé et moi sommes montés dans mon annexe et j’ai rejoint le port de Sývota à petite vitesse, en prenant mon temps. Je voulais un sas de décompression avant de retrouver une vie plus normale. Sans menaces sur notre vie. Sans avoir à être sur nos gardes en permanence.
Une fois arrivés au voilier, nous avons décidé d’aller dîner dans une taverne du port. Il nous fallait changer un peu d’air. Ne pas rester seuls mais retrouver le monde. Les gens. Les rires. L’insouciance.
Je ne me souviens plus de ce que nous avons mangé, mais je sais que nous avons beaucoup bu. Entre bières, ouzo, vin et mastikha, nous étions plutôt gais lorsque nous sommes revenus à bord. En descendant dans la cabine, nous nous sommes mutuellement arraché nos vêtements en gloussant et en nous promettant 1000 délices. Mais évidemment, nous sommes ensuite tombés comme des masses pour ne nous réveiller que le lendemain matin, transpirant comme des veaux dans un bateau surchauffé en plein soleil.
Comme convenu, nous sommes revenus le lendemain à Corfou pour aller faire notre déposition au commissariat. Lorsqu’Alamanos nous a reçus pour prendre notre déclaration, il nous a dit que la nouvelle de l’arrestation d’Apátis s’était répandue comme une traînée de poudre et que la plupart des médias grecs en avaient parlé. Reporters United a annoncé une série d’articles et les politiciens se sont tous réveillés. Soit pour se défendre, soit pour attaquer selon le cas. Les chaînes d’info en continu ne parlent plus que de ça.
Cette affaire s’annonce déjà comme l’un des plus gros scandales des dernières années et Alamanos nous a conseillé de nous mettre un moment au vert si nous ne voulions pas être harcelés par les médias.
Alors, cette semaine de croisière avec des clients est très bien tombée, pendant que Danaé se réfugiait dans la maison familiale.
Quelques jours plus tard, Alamanos nous a informés que la police avait repéré une voiture sur le parking du port de Corfou qui n’avait pas bougé depuis plusieurs jours. Immatriculée au nom d’un certain Christós Panaiotaros. Un sale type défavorablement connu des services de police, selon l’expression consacrée.
Proche des extrémistes de droite d’Aube Dorée, il est impliqué dans plusieurs assassinats politiques. La Justice n’a jamais rien réussi à prouver, d’autant que les éventuels témoins avaient une fâcheuse tendance à avoir des accidents ou à disparaître sans laisser de traces.
L’ADN prélevé dans la voiture correspond à des traces relevées sur un mégot trouvé dans un buisson en face de la maison de Michalátos. C’est donc bien lui le tueur de l’architecte.
— J’espère qu’il ne va pas vouloir se venger et s’en prendre à vous.
Je n’entendais pas très bien au téléphone mais j’ai eu l’impression qu’Alamanos avait un petit air sardonique en disant ça, comme si cette perspective ne l’inquiétait pas vraiment…
— Mais je pense que vous n’avez pas trop de soucis à vous faire. Il ne va pas traîner dans les parages. Sans compter qu’il ne doit pas manquer de gens qui veulent le faire disparaître définitivement…
Je ne suis pas sûr si cette remarque m’était destinée, mais je suis resté un bon moment sans savoir quoi répondre. Avec Alamanos, j’ai toujours l’impression qu’il lit en moi comme dans un livre ouvert.
Au bout de la jetée, j’aperçois Danaé qui s’avance vers le bateau. Mon cœur bondit. Elle m’a vu et me fait un grand signe du bras. Ça s’annonce bien. Je descends rapidement remplir le bac à glaçons et sortir les plats de la glacière.
Je remonte pour l’accueillir. Elle est radieuse dans sa robe d’été légère rouge et blanche. Elle a bien bronzé pendant ces derniers jours.
Elle marche bien droite. Avec la satisfaction du devoir accompli. Elle a l’air contente de me voir. Je vais tâcher de ne pas la décevoir.
Alors je ne vais sans doute pas lui parler tout de suite des 25’000 euros d’Apátis, que j’ai ramassés sur le yacht en profitant de la confusion.
F I N