Je sors du poste de police avec le cerveau en ébullition.

Cette petite question au dernier moment, alors que je m’apprêtais à partir, est digne d’un mauvais épisode de Columbo. En tout cas, elle est tout sauf innocente.

S’il veut savoir de quelle couleur est ma voiture, ça ne peut être que parce que quelqu’un a vu une voiture sur les lieux de l’accident, sans pouvoir l’identifier avec précision, à part sa couleur.

Ou pire. Parce qu’ils ont trouvé des traces de peinture sur le pare-chocs du camion. C’est probablement ce que faisaient hier les policiers occupés à examiner la carcasse.

En regagnant le Duster, je dois me faire violence pour ne pas me pencher pour inspecter mon pare-chocs arrière. Je suis peut-être parano, mais je me dis que l’inspecteur est bien capable d’avoir envoyé un flic me suivre discrètement pour observer mes réactions.

Dans les jours qui ont suivi la mort de Giórgos, j’ai examiné de près l’arrière de ma voiture pour voir si on y trouvait des traces du camion. À part la marque quand il a embouti le pare-chocs en me poussant, je n’ai rien vu qui me relie au camion.

Plus tard, j’ai longtemps hésité à le remplacer, mais j’y ai renoncé. Toutes les voitures sont plus ou moins cabossées sur l’île. Personne ici ne va même imaginer réparer ce genre de dégâts mineurs. Et du coup, ça aurait vraiment été louche. Comme si j’avais quelque chose à cacher. Alors, je l’ai gardé en l’état, avec les marques laissées par le camion mêlées à celles du muret contre lequel j’ai reculé volontairement.

Je reviens à la maison où Katerína me bombarde de questions. Je lui livre un résumé soft de l’interrogatoire, sans mentionner la question sur la couleur de la voiture.

Je la rassure du mieux que je peux, mais elle n’est pas vraiment tranquillisée. Elle appelle Eléni pour savoir si la police l’a interrogée. Pas encore. Mais elle doit les voir demain.

Elle contacte ensuite frénétiquement tous les amis de Giórgos qu’elle connaît pour leur poser la même question. Elle parle aussi à toutes ses connaissances qui ont participé à la séance de Méga Livádi.

Résultat des courses, la police en a interrogé une bonne dizaine et leurs questions ont beaucoup tourné sur les relations houleuses entre Giórgos et moi. Ils semblent vraiment se concentrer sur ça.

Je sens monter la peur. L’étau se resserre. En même temps, je ressens comme un sentiment d’injustice. C’est moi la victime. C’est moi que Giórgos voulait envoyer dans le ravin. Et il s’en est fallu d’un cheveu qu’il réussisse son coup. Et si, finalement, c’est lui qui a plongé dans le vide, je ne vais tout de même pas le regretter. Il n’a eu que ce qu’il mérite.

Et maintenant, c’est moi qu’on soupçonne de je ne sais quoi. Je n’arrive même pas à imaginer le scénario qu’ils envisagent. Comment aurais-je pu matériellement pousser un camion de 12 tonnes hors de la route ?

J’aimerais bien pouvoir en parler à quelqu’un. Pour qu’il me rassure. Pour qu’il me dise de ne pas m’en faire ou me conseille sur la conduite à tenir. Mais je me suis tu pendant tous ces mois et il est un peu tard maintenant pour faire des confidences. Je dois me débrouiller seul.

Malgré tout, il faut tout de même que je sache sur quel pied danser au sujet d’Eléni. Selon si elle se tait ou si elle avoue à la police sa relation avec moi, ça va changer pas mal de choses pour moi.

Je profite que Katerína soit sortie faire une course pour envoyer un texto à Eléni. Que vas-tu dire à la police à notre sujet ?

Je vois tout de suite qu’elle l’a lu, mais elle ne me répond que bien plus tard. À notre sujet ? Mais il n’y a rien entre nous. Alors, il n’y a rien à dire.

A travers le ton sec de son message et le fait qu’elle m’ait laissé marner un moment, je vois bien qu’elle ne m’a pas pardonné de lui avoir fait faux bond à Athènes. Qu’elle est furieuse contre moi. Et qu’elle est surtout vexée.

Même si je peux comprendre son attitude, ça ne me semble pas vraiment justifié. Oui, j’aurais dû la voir en personne et avoir une discussion avec elle face à face. C’est vrai qu’on ne devrait pas mettre fin à une relation par message. Mais en même temps, de quelle relation s’agissait-il ? Après tout, il y a 4 ans, c’est elle qui m’avait largué comme une vieille chaussette. Et à Athènes, c’est elle qui est venue me trouver par surprise. Sans me demander mon avis, ni m’avertir. Et puis ce n’était qu’une seule nuit.

Alors qu’est-ce qu’elle imaginait ?

Mais je suis tout de même soulagé par sa réponse. Elle ne va rien dire à la police. De ce côté-là, je peux être rassuré.

Le lendemain matin, Katerína me tire brutalement de mon sommeil juste après 7 heures.

— Réveille-toi ! La police est en train d’examiner ta voiture. La voisine m’a avertie.

Je saute dans mon jean et j’enfile la chemise de la veille, avant de filer dehors et remonter jusqu’à la route. Effectivement, 2 flics sont en train d’examiner le Duster, sous la supervision de l’inspecteur d’Ermoúpoli. Ils s’intéressent en particulier à mon pare-chocs arrière.

Je m’approche, inquiet de ce qu’ils vont bien pouvoir trouver.

L’inspecteur me voit arriver et m’interpelle.

— C’est bien votre voiture ?

Je suis certain qu’il dispose de mon numéro d’immatriculation et qu’il n’a pas le moindre doute à ce sujet.

— Oui, c’est bien elle. Vous savez, si vous vouliez examiner ma voiture, vous auriez pu me le dire tout de suite, quand j’étais au poste de police. Ça vous aurait évité de venir jusqu’ici.

Il a une moue qui semble vouloir dire C’est vrai mais bon, c’est comme ça…

— Je vois que votre pare-chocs arrière est abîmé. C’est arrivé comment ?

Je reste un peu paralysé. C’est la question à 1000 euros. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il sait quelque chose que je ne sais pas. Qu’il y a une information qu’il garde dans la manche. Et qu’il attend que je morde à l’hameçon en lui mentant.

— Je suis rentré dans un muret en reculant sans faire attention. C’était juste là d’ailleurs.

Je lui montre le mur de pierres que j’ai heurté en allant accompagner Katerína chez sa mère le matin où elle a appris la mort de Giórgos. Il y a une vague trace blanche qui pourrait être n’importe quoi, mais l’inspecteur fait un geste en direction des 2 policiers pour qu’ils examinent la marque laissée sur les pierres.

— Et c’était quand, cet accrochage ?

Lorsque je lui réponds que c’était le matin de l’annonce de la mort de Giórgos, il hoche la tête d’un air entendu.

— Donc, quelques heures à peine après l’accident ?

— Je ne sais pas exactement quand a eu lieu l’accident, mais oui, c’est juste après que nous ayons appris la nouvelle. Nous étions bouleversés et pressés d’aller retrouver le reste de la famille.

Je me rends compte que je donne trop d’explications. Ce n’est jamais une bonne chose.

Je le sens très dubitatif. Il doit trouver que la coïncidence est un peu grosse.

Je tente une contre-attaque.

— Mais pourquoi est-ce que vous vous intéressez à ma voiture ? Quel est le rapport avec l’accident de Giórgos ?

Je sens qu’il hésite à dévoiler son jeu. Il ne doit pas avoir l’habitude qu’on le contredise ou qu’on le questionne. D’habitude, c’est lui qui pose les questions.

Mais en tant qu’étranger, j’ai peut-être droit à un traitement différent. Quand il me répond, il me regarde droit dans les yeux. Il doit essayer de juger ma réaction.

— Nous avons trouvé des traces de peinture blanche sur le pare-chocs avant du camion. Apparemment, la même couleur que votre voiture. Il y a peut-être eu un accident entre vous, avant que le camion tombe.

Ça y est. Les cartes sont sur la table.

Je lève les bras pour manifester mon incrédulité.

— Mais des voitures blanches, il y en a des centaines sur l’île ! Et cette trace de peinture, elle peut dater de bien avant son accident ! Qu’est-ce que ça peut faire de toutes manières ? S’il y a une marque à l’avant du camion, ce serait plutôt lui qui aurait poussé quelqu’un. Pas l’inverse !

Je sens que j’en ai trop dit. Je le vois hocher la tête avec une certaine satisfaction. Comme s’il avait réussi à me faire avouer quelque chose.

— Alors, vous avez eu un choc avec le camion de M. Livánios, oui ou non ?

À ce moment-là, Katerína surgit comme une furie et se met à engueuler les flics. Elle a dû suivre nos échanges depuis le chemin qui monte de la maison. Elle apostrophe l’inspecteur.

— Mais vous n’avez pas bientôt fini de nous persécuter et de chercher la petite bête ? Giórgos est mort. C’est triste, mais c’était un accident. Enfin, un accident… En tout cas pas une grande surprise. Il était saoul comme un Polonais, alors ce n’est pas étonnant. Cette route est dangereuse. Il y a déjà eu des dizaines d’accidents au même endroit. Et pour la marque sur le pare-chocs d’Olivier, j’étais avec lui dans la voiture quand nous avons heurté le muret. On venait de m’apprendre la mort de mon beau-frère et je voulais réconforter ma sœur et ma mère. Je peux en témoigner par écrit si vous voulez, mais maintenant foutez-moi le camp !

Elle a dit ça avec une telle véhémence que même l’inspecteur recule.

Il se tourne vers les 2 policiers.

— Vous avez fini les prélèvements ?

Ils hochent la tête, puis les 3 se dirigent vers leur voiture, avant de repartir vers Livádi.

Je suis soulagé, mais je crains que l’affaire ne soit pas finie.