Quand les flics sont partis, Katerína se jette dans mes bras. Je la serre contre moi en la remerciant de son intervention.

— En temps normal, je recommanderais plutôt de garder son calme face à la police, mais là, tu nous en as bien débarrassés ! En tout cas pour le moment. Je crois qu’ils ont eu peur de toi…

Elle s’écarte de moi et je vois qu’elle n’est pas d’humeur à la plaisanterie. Elle semble angoissée.

— Cet inspecteur, il ne va sûrement pas en rester là. Ne prends pas les choses à la légère. Ici, quand la police ne trouve pas les preuves dont elle a besoin, elle n’hésite pas à les fabriquer.

J’essaie de la rassurer du mieux que je peux, même si je ne suis pas 100% convaincu par ce que je dis.

— Ne t’en fais pas. Ce n’est rien de grave. Comme tu l’as dit, Giórgos est sorti tout seul de la route. Alors je ne sais pas pourquoi ils pinaillent pour cette histoire de peinture. En tout cas, merci d’avoir confirmé que c’est bien en reculant contre le muret que j’ai abîmé le pare-chocs.

Elle n’est pas si optimiste.

— Je n’aime pas ça. Je n’ai jamais entendu dire qu’ils relancent une enquête 3 mois plus tard et qu’ils envoient un inspecteur d’Ermoúpoli pour un banal accident de la route. Je suis sûre qu’Apátis a dû faire pression. Après tout, c’est lui qui avait envoyé Giórgos à la séance de Méga Livádi pour tenter de gagner des gens à sa cause.

Depuis la fameuse séance, je n’ai plus pensé au projet immobilier du milliardaire, mais son hypothèse tient la route. Je ne me suis pas vraiment posé la question de pourquoi quelqu’un s’intéresse tant à cette affaire qu’un inspecteur a été envoyé depuis Syros. Effectivement, ça sent la pression venue d’en haut.

Il fait frais ce matin et, maintenant que l’adrénaline s’est dissipée, je pèle de froid. Je passe mon bras autour des épaules de Katerína.

— Allez, viens. Allons nous réchauffer et prendre notre petit-déjeuner.

Elle se colle contre moi et se laisse entraîner dans l’escalier qui mène à la maison. Arrivés devant la porte d’entrée, elle se tourne soudain vers moi. Elle a les yeux qui brillent. Je la vois hésiter, puis elle se lance.

— Tu sais, le soir de Sainte-Catherine… Eh bien, lorsque je suis rentrée de la fête, je me suis garée juste derrière ta voiture.

Je retiens mon souffle, mais je redoute déjà ce qu’elle va me dire.

— J’ai laissé les phares allumés quelques minutes le temps de regrouper mes affaires. Et j’ai bien vu que ton pare-chocs était déjà enfoncé. Avant que tu ne l’emboutisses à nouveau exprès le lendemain en reculant contre le muret.

Après cette révélation, je n’ai pas d’autre solution que de tout lui raconter. Et pas besoin de dramatiser la scène. Elle est suffisamment choquée comme ça.

– Mon pauvre chéri ! Ça a dû être horrible ! Mais quelle ordure, ce Giórgos ! Quand je pense à comme j’ai pleuré à son enterrement, alors qu’il venait d’essayer de te tuer…

Elle fond en larmes et me serre contre elle à m’étouffer.

— Et en plus pendant tout ce temps, tu n’as rien pu dire. Tu as dû garder ce secret et faire comme s’il ne s’était rien passé.

Elle se redresse et prend une grande inspiration.

— En tout cas, tu n’as rien à craindre de moi. Tu as vu ce que j’ai dit à l’inspecteur. Je suis prête à témoigner pour toi devant la justice s’il le faut. Nous sommes ensemble. Et ensemble, nous pouvons tout surmonter.

Je la sens un peu exaltée, mais ce n’est pas le moment de la détromper, ni de saper sa détermination. J’ai besoin d’elle et de son témoignage.

Elle s’agrippe à moi.

— Dis, tu m’en ferais un autre de bébé ? Je me sens mieux maintenant, je te le jure. Et maintenant, pas question de ne pas t’en parler. Ce sera notre projet.

Je suis un peu dépassé par son enthousiasme soudain. Je la sens volatile. A fleur de peau. Et je me sens un peu pris au piège. Maintenant, je ne peux plus prendre le risque de la contrarier.

J’essaie de calmer un peu le jeu.

— Pourquoi pas ? On verra. On a toute la vie devant nous. Il faut laisser le temps aux choses de se faire. Et surtout, il faut d’abord que tu te remettes complètement. Que tu sois bien suivie par un spécialiste. Pour que tu sois accompagnée et que tout se passe comme il faut.

Elle me prend par la main et m’entraîne dans la chambre à coucher, avant de me pousser sur le lit. Elle se déshabille rapidement et m’arrache presque le peu de vêtements que j’avais enfilés à la va-vite.

Elle s’allonge sur moi et me prend dans sa bouche, avant de me chevaucher comme une Amazone. Pendant de longues minutes, elle ondule à genoux sur moi, à la recherche de son plaisir, montant et descendant à un rythme de plus en plus rapide. Les bras levés et les yeux fermés, elle passe les mains dans ses cheveux en gémissant, pendant que je la stimule de mon pouce. Puis, elle se retourne en veillant à me garder en elle et se finit en cowgirl inversée, les mains posées sur mes genoux pendant je lui enfonce un doigt dans le cul.

Elle jouit très bruyamment et, même si je n’ai pas encore pris mon plaisir, je suis ravi que notre période de disette sexuelle soit finie.

Je veux bien avoir affaire à la police tous les jours si ça se finit comme ça.

 


 

Les jours qui suivent ressemblent à une sorte de lune de miel. Katerína ne me quitte guère et saisit toutes les occasions qui se présentent pour faire l’amour.

Je crois que nous avons baisé dans tous les endroits de la maison et utilisé la plupart des meubles et ustensiles en les détournant de leur usage originel.

Mais c’est peut-être moins ludique qu’avant. Presque comme une cérémonie mystique.

Katerína revient de temps en temps à la charge sur la question du bébé. Et je reste ferme. Oui en principe, mais pas tout de suite. D’abord, il faut que tu suives son traitement pour te stabiliser. Et que tu te trouves un nouveau psy. Ensuite, on pourra l’envisager. Avec un suivi adéquat.

Je surveille qu’elle prenne bien son Lithiofor et sa pilule. Je ne veux pas me faire avoir une nouvelle fois. Même si j’essaie de faire passer ça pour un jeu, comme une routine beauté du matin, je reste inflexible. Allez, voici ton jus d’orange frais pressé. Et hop, avale tes vitamines comme une gentille fille.

Lorsque je lui rappelle qu’elle doit choisir un psy, elle fait semblant de chercher sur internet, mais je vois que le cœur n’y est pas. Celui-ci est trop vieux. Ou alors, je préférerais une femme. Ou c’est trop compliqué d’aller à Athènes. Il faudrait qu’il soit d’accord de faire des séances par visio.

Bref, il ne se passe pas grand-chose sur ce front-là.

Il pleut depuis plusieurs jours. Pas des petites ondées bienfaisantes. De grosses pluies assez violentes qui dévalent de la montagne. Le sol de l’île n’est pas prêt à ça. Il ne peut absorber une telle masse d’eau. Alors, dans chaque combe, dans chaque repli du terrain, des torrents se forment, qui tombent en cascade sur les routes et ravinent le terrain.

 


 

Ce matin tôt, profitant d’une accalmie, Katerína est descendue en ville pour vérifier que tout est en ordre à l’Azure, ainsi que chez elle, et qu’il n’y a pas d’inondation. Elle veut aussi profiter de l’occasion pour passer voir son amie Margaríta. Elle m’a dit de ne pas l’attendre. Qu’elle ne sait pas quand elle va revenir. Tu sais, quand on commence à bavarder avec Margaríta, on ne sait jamais combien de temps ça va durer.

Et moi, je fois avouer que ça me fait un peu des vacances. Ça doit faire plus d’une semaine qu’on est ensemble 24 heures sur 24 et je ne suis pas mécontent de passer un moment seul.

Ça nous fera du bien à tous les 2. Ces derniers jours, Katerína a été d’une humeur de chien. Il faut dire que la météo n’aidait pas. Il faisait presque nuit dans la maison. Kallítsos est très frais et ombragé. C’est génial en été, mais il faut reconnaître qu’en hiver, ce n’est pas l’endroit le plus riant de l’île.

Du coup, l’ambiance était morose à la maison. On s’est même un peu frittés 1 ou 2 fois d’ailleurs. Katerína m’accusait de la traiter comme une gamine. De vouloir contrôler sa vie. De jouer au flic, toujours à être sur son dos à la surveiller. Comme un sergent-instructeur qui vérifie la tenue des recrues.

Ça lui fera du bien de voir une copine. Elles vont pouvoir se défouler en cassant du sucre sur les hommes.

Le temps ne se prête pas trop à la promenade, alors je vais faire le tour de Kallístos pour évaluer les dégâts causés par les pluies et m’assurer qu’il n’y a pas d’infiltration dans mes maisons de location.

Je profite de l’occasion pour faire un peu de rangement et aller jeter les poubelles qui s’accumulent depuis 3 jours. Ensuite, je préparerais un bon petit plat pour ce soir. Une revitháda par exemple. Je sais qu’elle adore les pois chiches. Ça lui remontera le moral et lui rappellera la chance qu’elle a d’avoir un cuisinier à la maison.

Au moment de refermer le sac de la cuisine, je jette un coup d’œil distrait à l’intérieur et j’aperçois un comprimé blanc au-dessus des déchets de cuisine. Intrigué, je l’attrape et l’examine. Il est mouillé et commence à se défaire.

Je comprends d’un coup.

C’est la pilule de Lithiofor que j’ai donnée à Katerína ce matin. Elle l’a mise dans sa bouche, mais elle ne l’a pas avalée. Et dès que j’ai eu le dos tourné, elle l’a recrachée et jetée à la poubelle.

Je vide le sac sur la table. Parmi les épluchures et tous les autres déchets, je retrouve une bonne semaine de comprimés de Lithiofor et de Cerazette.

Clairement, Katerína fait semblant de prendre son traitement et sa pilule. Ça ne peut vouloir dire qu’une chose : elle essaie à nouveau de tomber enceinte.

Je suis furieux et vexé qu’elle ait recommencé à faire ça derrière mon dos, sans m’en parler. À me cacher quelque chose de si important et qui me concerne tout de même très directement.

J’ouvre le sac de la poubelle de la salle de bains. Ce n’est pas très ragoutant, mais à ce stade, il me faut plus pour me dissuader. Entre les feuilles de PQ souillées, les mouchoirs usagés et les disques de coton démaquillant, je trouve un tampon ensanglanté.

En tout cas, une chose est sure : elle n’est pas enceinte.

Malgré tout, je suis soulagé. C’est beaucoup trop tôt. Elle n’est pas en état. Je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou pas. Mais en revanche, c’est sûr que ça a dû affecter Katerína.

Et ma colère retombe, ainsi que le soulagement que j’ai ressenti.

Katerína !

Sans lithium pour la stabiliser, elle est forcément très fragile. Ces derniers jours, elle avait le moral dans les chaussettes. Alors, de voir qu’elle n’a pas réussi à tomber enceinte, ça peut aggraver sa dépression.

Je cherche la boite de Lithiofor pour essayer d’évaluer depuis combien de jours elle a cessé son traitement. Peut-être aussi que la notice m’indiquera combien de temps la molécule reste active dans le système.

Au début en tout cas, je l’ai surveillée de près. Ce n’est qu’après quelques jours que j’ai baissé la garde, confiant que tout se passait bien.

La boite ne se trouve à sa place habituelle, dans la corbeille sur le plan de travail. Je cherche dans la salle de bains et dans la chambre à coucher.

Rien.

Je commence à paniquer. Katerína a dû emporter la boite avec elle. Et il n’y a pas des tas de raisons de faire une chose pareille.

Ce genre de médicaments, soit on les prend un par un pour se soigner.

Soit tous à la fois pour en finir.